mardi 28 février 2017

Quand tu pries... (Mercredi des cendres)


L’extrait d’évangile que nous venons d’entendre (Mt 6, 1-6, 16-18) semble construit en trois moments identiques, trois enseignements respectivement sur l’aumône, la prière et le jeûne. Si nous ouvrons le texte de Matthieu, le volet sur la prière se distingue pourtant des deux autres. Il n’est pas structurée par la seule opposition entre une manière de faire, celle des hypocrites, et ce à quoi Jésus invite, reposant sur le secret, disons la discrétion, parce que, comme le dit la conclusion en refrain, « ton Père qui voit dans le secret te le rendra. »
Le volet sur la prière connaît une excroissance dont on ne sait pourquoi la liturgie nous prive. Et voici ce qu’on lit : « Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. N’allez pas faire comme eux ; car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez. Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es dans les cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien. Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs. Et ne nous soumets pas à la tentation ; mais délivre-nous du Mauvais. Oui, si vous remettez aux hommes leurs manquements votre Père céleste vous remettra aussi ; mais si vous ne remettez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous remettra pas vos manquements. »
La prière n’est pas un acte public ; pas de prières de rue ni même de prières ostensibles dans les lieux d’étude de la parole divine et de rassemblement des croyants. Peut-être pour entendre cela, faut-il se souvenir que le culte, dans l’Antiquité, a une valeur publique, civile. La pratique religieuse est un acte citoyen au sens où il étaye la cité, la société. Il tient les personnes dans des règles qui permettent de vivre ensemble.
Certes, pour nous, il n’en va plus ainsi. Pourtant, nombreux sont ceux qui regrettent ce rôle de la religion dans la société voire expliquent le mal de la société actuelle par la disparition ou l’exclusion de sa dimension religieuse. Mais c’est Jésus lui-même qui privatise la prière, la renvoyant à la chambre, au secret. Ce n’est pas la laïcité qui chasse la prière de la cité ou de l’espace public, c’est Jésus lui-même.
Est-ce à dire qu’il n’y aurait pas de sens à prier ensemble, à plusieurs, comme en ce moment ? Le texte n’en dit rien si ce n’est que la prière enseignée ne peut se dire autrement qu’au pluriel, Notre père. Un Notre père qui tranche avec le ton père voit dans le secret. Ainsi donc, même en assemblée ‑ et comment les membres de l’Eglise ne seraient-ils pas assemblée – la prière ne peut être manifestation publique, qu’il s’agisse de la religion civile ou d’une démonstration de présence, de visibilité ou de puissance.
Disons-le autrement, la prière ne peut être instrumentalisée. Elle est un but et ne peut servir. Elle ne sert à rien ou se perd. On ne prie pas pour construire la société, pour manifester ostensiblement l’importance que l’on accorde à la foi, pour se faire entendre politiquement, etc. La prière est la gratuité dont témoigne le secret de la chambre et le cœur du Père.
Je retiens un second trait de l’enseignement de Jésus. La prière, ce ne sont pas des prières. Prier, ce n’est pas réciter des prières ou multiplier les paroles, comme les païens qui rabâchent. Prier, c’est tâcher de se tenir en présence de Notre Père. Il n’y a rien à faire dans la prière. Les rites, les prières ne sont pas la prière, au mieux ce qui la guide, au pire, ce qui s’y substitue. Prier n’est pas accomplir un rite ni pratiquer. Prier, c’est se retirer (dans la chambre), fermer la porte sur les activités. Prier, c’est le temps de la passivité, lorsque l’époux pénètre dans la chambre et que l’on se fait accueil seulement, réception, réponse.
Se tenir devant lui. C’est tout. Le laisser venir pour demeurer en sa présence ; mieux, se rendre à son absence pour désirer sa présence. Combien de pensées nous assaillent, nous occupent, nous distraient. Les mots de la prière viendront nous recentrer, Notre Père. Ces deux seuls mots suffiront ; parfois il en faudra un peu plus. Mais le but n’est pas de réciter le Notre Père comme une prière que des païens rabâcheraient, mais de se reposer, au deux sens du mot, devant, dans et sur le Seigneur.
Pour qui ne sait pas faire, dix secondes de temps en temps, dans la journée, seront un bon chemin d’apprentissage. Ensuite, il faudra sans doute passer bien des heures à se faire suer, à désespérer. Puis, quand même le fait d’y arriver ou pas n’importera plus, parce que le secret de la prière est secret pour celui qui prie d’abord, on persévérera devant Notre Père, quoi qu’il arrive. Notre Père…


Traduction JF Garneau
The gospel extract that is proclaimed, on Ash Wednesday, seems to be constructed in three identical moments, three teachings, respectively on alms, on prayer, and on fasting.
To be sure, if we read Matthew’s full text, the part on prayer is somewhat different from the other two. It is not only structured by an opposition between the way hypocrites do things and what Jesus asks us to do (which rests on secrecy or, better put, discretion because, as the conclusion that comes as a refrain says, "your Father Who sees in secret will reward you for this."
No. The section on prayer has an additional section of which we do not know why the liturgy deprives us. And this is what we read in that unproclaimed section: "In your prayers, do not rehearse like the Gentiles: they imagine that by speaking a lot they will be listened to better. Do not do as they do; For your Father knows full well what you need before you even start asking Him. So pray thus: Our Father who art in heaven, hallowed be thy name, thy kingdom come, thy will be done on earth as it is in heaven. Give us today our daily bread. Forgive us our debts as we forgive our own debtors. And do not submit us to temptation; But deliver us from the Evil One. Yea, if ye forgive men their failings, then your heavenly Father will forgive you as well; But if you do not forgive men what they owe you, then your Father will not forgive you your failings either."
Prayer is not a public act; no street prayers are to be held, nor even ostensible prayers in the places of study of the divine word or at the beginning of a gathering of believers. To understand this passage, it might be good to remember that worship, in Antiquity, had a public, civic value. Religious practice was a civic act in the sense that it supported the city, society. It provided common rituals and common values to the people, thus allowing them to live together.
It is certainly no longer thus, for us. Yet many people regret that role which religion can have in society, and even explain a big part of the failings of today's society by the disappearance or exclusion from the public realm of its religious dimension. But it is Jesus himself who privatized prayer, returning it to the privacy of one’s bedroom, to secrecy even. It is not secularism that chases prayer out of the public realm, it is Jesus himself.
Does this mean that it would be meaningless to pray together, as the people attending the Ash Wednesday celebration will be doing? The text does not say anything on this, except for the fact that the prayer taught can not be said otherwise than in the first person plural, Our Father. An “Our father” [Matthew 6:9] which contrasts with the “thy Father” who sees you in secret [of Matthew 6:6]. Thus, even in public assemblies –and how could we not call an assembly the gathering that the members of the Church do at mass—prayer can not be a public manifestation, whether of civil religion, of Christian visibility, let alone of Christian social might.
Let us put it differently, prayer can not be instrumentalized. It is itself the goal and can not be reduced to the realm of means. It is without practical use or is no longer prayer. One should not pray to build togetherness among us, to show others the importance that we attach to faith, to make ourselves heard politically, etc. For prayer is the gratuitous gratitude that gratiously graced men bear witness to, in the secret of the bedroom and of their heart towards a Father that is theirs alone [THY Father, in Matthew 6:6] while being all at the same time [OUR Father, in Matthew 6:9].
And here’s a second feature of Jesus’ teaching. Praying is not about reciting prayers. To pray is not to multiply words, like those Pagans who go through the incessant repeats of mantras or formulas. To pray is to try and stand in the presence of Our Father. There is nothing to be done in prayer. Rites and prayer formulas are not praying, at their best, they guide us to it, at their worst, they substitute themselves for it. Praying is not a ritual or a practice. Praying consists in retiring one self (in one’s room), in closing one’s door on one’s busyness. To pray is to make time for passivity, for that moment when the bridegroom enters the room and we make ourselves pure welcome, pure receiving, pure answering [pure “Fiat!”].
To stand in front of Him. That's all that is asked of us in prayer. To let him come and to dwell in His presence” Better still: To go to his absence and desire his presence! How many thoughts assail us, occupy us, and distract us when we try to stand in that place. The words of prayer formulas will come handy at such time to help refocus us on the task at hand, which is to be in the reciprocal real presence of our selves to the Our Father. These last two words alone should suffice most of the time. Sometimes it will take a little more. But the purpose is not to recite the Our Father as a mantra, like Pagans might do, but to rest at the same time in front of, on, and in the Lord.
For those who do not know how to do this, ten seconds from time to time, during the day, will be a good learning path. Then, it will probably involve many hours of practice, not all of them easy and some of them putting in question the usefulness of it all. But then will come the time when even the fact of succeeding or not at prayer will no longer matter, because the secrecy of prayer [if it is to be secrecy at all] implies being secret also for the one who prays, one shall therefore persevere before Our Father, whatever happens. Our Father…

vendredi 24 février 2017

Croire en la providence divine (8ème dimanche)


Est-il possible de s’en remettre comme le conseille l’évangile de ce jour (Mt 6, 24-34) à la divine providence qui habille les fleurs des champs mieux que Salomon en sa gloire et nourrit les oiseaux du ciel ? La providence ne s’occupera-t-elle pas des hommes bien plus qu’elle ne le fait des passereaux ?
Force est de reconnaître qu’à prévoir pour demain, on a peu à peu fait reculer la famine, qu’à instituer la protection sociale, l’Etat-providence, on lutte contre la pauvreté (et si vous ne me croyez pas, allez voir comment se passe une hospitalisation ou une immobilisation pour maladie, ou une perte d’emploi dans les pays ou la Sécurité sociale n’existe pas). Mieux encore, force est de reconnaître que les famines n’ont jamais épargné les populations, à part peut-être dans quelques histoires mythologiques, et que la providence n’est pas aussi généreuse, prévoyante et assurée que ne le dit notre texte.
Certes, nous avons changé d’univers mental, et sans doute, ces objections sont-elles anachroniques. Jésus ne pouvait raisonner ainsi. Mais cela ne dit pas encore comment entendre l’évangile de ce jour, comme s’en remettre à la providence.
Nous pourrions entendre une dénonciation de la vanité de la mode, de la préoccupation de nos apparences. Les lys qui ne filent ni ne tissent sont magnifiques et la haute couture ne cesse de s’inspirer de la beauté qui nous entoure. L’éphémère de la mode, pléonasme, serait l’expression de sa vanité. Et pourtant, le souci de la beauté de l’éphémère est une des grandeurs des cultures. Prendre soin de l’apparence est souvent témoignage de la dignité de l’instant. Tout instant mérite d’être vécu, le plus humainement. Une théologie de l’incarnation peut-elle être unilatéralement contre la mode ? Le soin porté à habiller la nudité des sociétés et des personnes n’est-elle une manière d’affirmer que nous valons infiniment plus que l’herbe des champs et les oiseaux du ciel ?
Ne s’agirait-il alors dans l’évangile que d’une dénonciation d’un mauvais usage de la prévoyance, de celui qui consisterait à imaginer que l’on peut par ses efforts, ajouter une heure à sa vie ? « Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? » La providence ne se réduit pourtant pas à semblable pseudo-sagesse, juste milieu qui conjugue la confiance en Dieu et la préoccupation de l’instant, précisément parce que la foi en un Dieu provident est radicale, ce que notre texte illustre assurément.
Dans le contexte culturel qui est le nôtre, lorsque Dieu n’intervient pas dans le monde qui a ses propres lois, lorsque Dieu ne peut bousculer les lois de la nature, lorsque Dieu ne vient pas secourir celui qui meurt de faim ou de la violence des siens – Auschwitz demeure le symbole de l’indifférence de Dieu au sort de son peuple – quel sens peut avoir la providence, le Dieu bon qui prévoit et pourvoit ?
Confesser le Dieu provident aujourd’hui est une manière de reconnaître ce qui a toujours été sujet de rébellion ou de tentation, que nous pourrions nous suffire. Confesser le Dieu provident, c’est reconnaître que nous vivons de recevoir, nous vivons d’être en dette, quoi qu’il en soit de ce que nous produisons.
« Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » interroge Paul. Notre salaire, ce que nous nous sommes faits, pourrions nous répondre. Et pourtant, rien de tout cela n’efface que nous vivons d’être en dette, de dépendre des autres, de leur amour, de leur bonté, de dépendre de Dieu, de son amour, de sa bonté, prévenant, qui prévoit, qui pourvoit. En confessant le Dieu providence, nous consentons à ne pas tout maîtriser, à comprendre la vie comme reçue.
Confesser le Dieu provident, c’est reconnaître qu’exister c’est être précédé par l’amour. « Dieu, le premier, nous a aimés. » Confesser la providence, c’est rendre grâce, faire eucharistie de la dette qui fait vivre et dont ne voulons surtout pas être quittes. C’est exactement le sens de notre célébration dominicale. Nous venons reconnaître et confesser que Dieu et son amour nous précèdent.
Si l’on célèbre des messes d’action de grâce, si l’on fait son action de grâce après l’eucharistie, c’est que l’on ne comprend plus la providence, et que l’on réduit la générosité divine à l’hostie ! Or la générosité divine est telle que pour rendre grâce, nous ne pouvons encore que recevoir. Nous ne disons pas merci pour le corps sacramentel reçu, mais recevoir le corps du Christ constitue notre action de grâce au Dieu qui fait vivre, prévenant. Nous disons merci parce que Dieu se donne à faire de nous son corps. Nous sommes heureux d’être en dette de l’amour qu’il nous offre, nous ne voulons surtout pas en être quittes et tâchons de le lui dire. Voilà ce que signifie confesser la providence divine, faire eucharistie.

dimanche 19 février 2017

David Gréa quitte le ministère


Un prêtre quitte le ministère. Douleur pour un presbyterium et une Eglise, pour une communauté chrétienne. Ce n’est pas la fin du monde, mais c’est une promesse qui n’a pu être tenue.
Il ne s’agit pas de juger. Qui sait ce qu’il y a dans le cœur et la tête d’une personne ? Mais on peut être triste, comme lorsque des amis, on assiste à la séparation de leur couple. On s’en remettra, on leur souhaite de s’en remettre. Parfois, c’est le mieux qui pouvait arriver, pour les enfants, pour les conjoints.
Ainsi donc, un confrère qui s’en va, c’est toujours une douleur, mais toujours le respect. J’ai souvent envoyé des messages aux frères qui partaient, sans jamais condamner, poursuivant la fraternité, conscient de notre fragilité à tous. Aucune fierté ni arrogance à rester. Il a fait le choix que je n'ai pas fait, pas encore, peut-être jamais.
Mais couvrir la non-fidélité à une parole donnée par le mensonge, cela est inacceptable et scandaleux. C'est de la manipulation, de la mauvaise foi. Ainsi donc, selon David, Dieu l’appelle maintenant à l’amour dans le mariage. Et David ne fait qu’obéir à la volonté de Dieu. Qui accepterait semblable argument si l’un des deux conjoints quittait sa famille pour répondre à l’appel de Dieu d’en fonder une autre ? De qui se moque-t-on ?
Dieu change d'avis, car Dieu sait bien qu'il ne peut appeler au presbytérat que des célibataires, n'est-ce pas, si l'on veut croire à la mythologie.
Comment faire la vérité en commençant par le mensonge ? Comment construire l'avenir sur la tromperie ? Quel orgueil ! Non, je ne me suis pas trompé, non je ne me trompe pas, oui, je suis fidèle comme je l'ai toujours été.
Pas un moment d'humble demande de pardon pour ceux qu'une telle décision blesserait, seulement louange et remerciements ! Dans le couple comme dans la vie consacrée, n'est-ce pas souvent à l'autre, aux autres, que l'on doit la fidélité ? Que serions-nous, prêtres, sans les communautés ? Mais non, on les quitte et pas une parole de repentance. Faut-il être à ce point autocentré pour que l'autre ne compte pas, pour que sa souffrance ne puisse être imaginée, son ébranlement ?
Quant à la rencontre avec le Pape, elle est encore plus sidérante. Alors, les prêtres qui quittent le ministère rencontrent le Pape maintenant. C'est quoi ce spectacle ? Qu'espérait le Cardinal à organiser cela ? Combien de temps encore va-t-on mépriser l'Eglise à l'instrumentaliser pour sa propre stratégie ? Pendant ce temps, la Parole Libérée n'est toujours pas reçue par le Pape, par exemple.
Et le site du diocèse de Lyon publie la lettre de David, et le vicaire général lit la lettre de David pendant la messe. Mensonge à la messe ! Le vicaire général porte-parole de David et non du Cardinal !
Tout cela est pourri de A à Z et l'on nous fait croire que c'est tout pitié et obéissance à la parole de Dieu. Eglise vérolée ! Qui arrêtera le mensonge ?

vendredi 17 février 2017

La sagesse se nomme Père (7ème dimanche)


Avec ces versets de la première lettre aux Corinthiens (3, 16-23), nous retrouvons l’argumentation développée par Paul quelques pages plus haut. Il s’agit d’opposer la sagesse humaine à celle de Dieu, tellement dissymétriques ou disproportionnées l’une par rapport à l’autre que la sagesse de l’homme est folie pour la sagesse divine et inversement.
S’agit-il de condamner la sagesse humaine, toujours trop étroite et finalement stupide ? Cet anti-intellectuelle ou anti-humaniste a pu avoir cours, a encore cours. Je n’en crois pas un mot. Paul s’emploie à écrire sur des dizaines de pages la folie de la croix avec un discours de sagesse, le discours (logos) de la croix, compréhensible, intelligent.
Même ceux qui dans l’histoire on condamné la sagesse humaine, trop humaine, y compris de l’Eglise, ceux qui ont vécu comme des fous, à la façon de Diogène ou des fols-en-Christ, prétendent au sens, prétendent faire sens. Par la contestation radicale et non verbale, ils dénoncent la folie de ce monde avec le miroir qu’ils lui tendent. Le miroir renvoie par la folie assumée de quelques uns, pas si fous, pas fous du tout, l’image de la folie du monde.
Non, la condamnation de la sagesse humaine n’est pas un anti-humanisme ou un mépris des tentatives humaines pour comprendre. Elle n’est pas anti-intellectualiste, cette posture prétentieuse qui dispense, sous couvert de modestie, de se casser la tête à réfléchir. Elle dénonce le raisonnable quand il se réduit à être mondainement compatible.
Pas plus l’on méprisera la sagesse humaine, pas davantage, on en fera le dernier mot, notamment dans la vie avec Dieu, c’est-à-dire la vie avec les frères. La sagesse humaine, la plus élaborée, la plus subtile, est celle qui inscrit en elle son impossibilité, inachevée, qui s’ouvre à ce qu’elle n’est pas. Et il est de nombreux discours religieux qui n’ont pas cette sagesse ! Il est de nombreux discours qui ont raison quoi qu’il arrive, d’autant plus qu’ils s’autorisent de Dieu ou de ses ventriloques. Voilà l’hubris, voilà la démesure, voilà la folie.
Le péché contre l’Esprit Saint dont parle mystérieusement l’évangile pourrait bien être cela, se revendiquer de Dieu pour confisquer la vérité, pour revendiquer la suprématie de sa boutique ‑ Paul, Apollos ou Pierre ‑, pour prétendre détenir la sagesse. Mais enfin, Paul, Apollos ou Pierre ne prêchent pas des évangiles opposés, seulement différents. Folie de la sagesse humaine qui s’évertue à théoriser que l’on a raison alors qu’il pourrait suffire de reconnaître ce qu’il y a de vrai dans le propos et l’attitude de l’autre. Paul, Apollos et Pierre ne sont-ils pas au Christ ?
Ce que l’on appelle sagesse humaine n’est parfois que le discours de justification de notre parti. Nous avons raison, et nous l’allons démontrer. Misérable rapt de la sagesse. Ainsi de nos sociétés qui institutionnalisent juridiquement les déséquilibres et les inégalités dans la société et entre les sociétés. Un exemple parmi d’autres, ces dernières semaines, avec la Roumanie et la corruption, d’autant plus faciles à dénoncer certes qu’on a la part belle et ne craint rien à stigmatiser son gouvernement.
Plus radicalement encore, s’il est possible, que la lutte contre l’hubris et le sectarisme, contre les lois ou théories scélérates, le paradoxe d’une sagesse qui est folie dicte la hiérarchie de nos affirmations, convictions, engagements, professions de foi. La sagesse de l’homme aussi sage soit-elle ne peut expliquer, ne peut rendre compte, ne peut justifier la sagesse divine. C’est la sagesse divine qui rend juste et non elle qu’il s’agit de justifier ou de défendre.
La vie, même pour les athées, passe par la reconnaissance qu’autre chose que l’homme et sa sagesse rend juste, par exemple, le respect inconditionnel du frère (plus fort que les avantages que l’on peut en tirer). Pour les disciples de Jésus, la sagesse qui justifie et libère se nomme Père. « Car tout vous appartient, que ce soit Paul, Apollos, Pierre, le monde, la vie, la mort, le présent, l’avenir : tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu. »

vendredi 10 février 2017

Radicalité évangélique et radicalisme religieux (6ème dimanche)


La radicalité évangélique est extrême. Tellement que je prêchais il y a peu qu’elle ne pouvait être qu’antiphrase. Si déjà la loi ancienne, les commandements de la première alliance, ne peuvent être respectés, combien plus ceux d’une radicalité plus grande encore ? L’antiphrase dénonce l’impossibilité de l’être parfait. La perfection n’est pas ce que l’homme peut atteindre en respectant la loi ‑ c’est impossible ‑, mais le propre de Dieu. La sainteté est ce que Dieu rend possible et non l’observation d’une loi de perfection.
Il se pourrait que la loi nouvelle, dans sa radicalité même, soit pourtant plus accessible que l’ancienne, si celle-ci ne se résume pas au décalogue mais désigne les six cents treize commandements ! Il se pourrait surtout que seule la radicalité évangélique puisse sauver le monde, restaurer la fraternité chaque fois qu’elle est blessée, la ressusciter chaque fois qu’elle est assassinée. Que de conflits dans nos vies, plus ou moins graves, de la simple dispute sans lendemain aux guerres meurtrières ! Qu’est-ce qui permet d’en sortir, qu’est-ce qui pourrait permettre d’en sortir ? Un seul chemin, la radicalité du don, s’offrir à l’autre sans limite, jusqu’à l’amour des ennemis. « On vous a dit », « moi, je vous dis ». (Mt 5, 17-37)
La vie de Jésus est radicalité de l’amour et de la fraternité, radicalité du respect de l’autre, radicalité de la vérité. Sans cette radicalité, on peut vivre, certes, mais l’on ne sauve rien, on ne restaure rien. On ne sort d’un conflit qu’à se pardonner, c’est-à-dire à s’aimer plus fort que le mal fait ; on ne respecte l’autre qu’à ne pas le posséder, même du regard ; on n’est disciple de la vérité qu’à tenir parole, sans tergiverser.
Alors que les sociétés, partout dans le monde, connaissent de violentes convulsions que le changement de repères occasionne, notamment à cause ou grâce à la mondialisation et la rencontre des cultures et religions, alors que les certitudes sont relativisées par la découverte, chez soi, d’autres cultures et religions, il est plus important que jamais, si l’on ne veut pas d’une guère mondiale ou civile, d’aller à la radicalité de la fraternité, du respect de l’autre et de la parole donnée.
Radicalité de la fraternité parce que l’on ne peut accepter de dire, ou que soit dit, du mal du frère ; radicalité du respect, parce que regarder l’autre en le désirant, même en secret, est déjà le considérer de façon intéressée et non pour lui-même ; radicalité de la parole donnée parce que le mensonge est déjà violence. Préférence pour les siens, ceux qui nous ressemblent, discrédit jeté sur les autres, calomnie ou racisme, machisme aux propos injurieux envers les femmes ou homophobes, manquement à la parole donnée et conflits d’intérêt, ne sont-ils pas nombreux ceux qui gouvernent ou y prétendre à pouvoir être reconnus dans ce portrait ? Ils disent vouloir nous protéger et nous sauver mais ne pourront que mener le monde à sa perte et nous avec. Nous sommes nombreux qui pourrions nous reconnaître dans ce portrait, qui nous prétendons justes au point de ne pas nous remettre en cause.
La catastrophe est à la porte. Voilà pourquoi la radicalité s’impose. Même si l’on ne croit pas en Dieu, y a-t-il d’autre solution pour la paix dans le monde, dans nos sociétés, dans nos entreprises et familles, que la radicalité de la fraternité, du respect de l’autre et de la parole donnée ? Et nous, disciples de Jésus, ne percevons-nous pas l’urgence de l’annonce de cet évangile par toute notre vie ?
Mais alors, si la recette de Jésus est la solution indépendamment de la foi, ici désignée comme la justice des scribes et pharisiens, sa prédication déboulonne le principe religieux comme principe de perfection. Ce n’est pas l’observance religieuse qui mène à la perfection, si tant est que cela soit possible, c’est la radicalité de la fraternité, de l’amour puisque même l’ennemi doit être aimé, du respect de l’autre puisque le désirer c’est déjà le violer, de la parole donnée, puisque tout autre chose que oui ou non est mensonge.
La radicalité pourtant prospère dans les religions, que l’on pense à tous les intégrismes et fanatismes. Est-il bien responsable de prêcher la radicalité ? La question est sournoise et l’on n’aura pas voulu comprendre. La radicalité de Jésus n’est pas celle d’un dogme ou d’une morale, d’une identité religieuse ou culturelle, mais celle du service, celle qui consiste à toujours faire passer l’autre avant soi, même l’ennemi. C’est sans doute la manière la plus radicale de lutter contre l’extrémisme nauséabond. C’est en tout cas le chemin de Jésus.



- L’Eglise comme tant d’autres est ébranlée par le changement de civilisation que nous vivons, lorsque des cultures et religions se rencontrent au jour le jour en chaque quartier ou village et relativisent, par cette rencontre, le caractère absolu de chacune d’elles. Viens, Seigneur, donner aux disciples de ton Fils la paix et la confiance, la foi, pour qu’ils se gardent fidèles à ta parole et soient artisans de paix et de réconciliation.
- Dans le monde, des hommes et des femmes s’engagent pour la dignité de tout être humain, quels que soient son sexe, son âge, sa race, sa religion, ses idées politiques. Ils veulent que l’humanité soit une fraternité dans laquelle nous reconnaissons ton dessein de Père. Donne-leur la force du combat, de l’agonie, de ton Fils.
- Des parents, des amis, comme chaque jour, ont passé la mort ces derniers temps. Nous pensons particulièrement au père Claude Geffré, théologien. Leur absence nous laisse blessés. Nous les confions à ta tendresse. Que ton Fils ressuscité nous donne de nous relever avec eux du terrassement de la mort.
- Notre communauté représente un si petit pourcentage dans le monde que nous côtoyons, et tout spécialement que les jeunes rencontrent au lycée. Garde nous dans la fidélité à ton nom.