« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 2-11) La question est curieuse. S’il est celui qui doit venir, comment serait-il déjà là pour qu’on lui pose la question ? Et pourquoi croirait-on sa réponse, puisqu’il y a doute. Quant à en attendre un autre, qu’est-ce qui permettrait de le reconnaître à son tour ? Si l’on est dans un jeu d’identification, de vérification d’identité, pour être certains qu’on tient le bon, nous sommes refaits.
Si « celui qui doit venir » est le Messie, alors, il est normal qu’on ne le reconnaisse pas, qu’on ne puisse pas savoir ni à quoi il ressemble, ni à quoi on pourrait le repérer. La figure messianique est énigmatique ; la question de Jean vise moins à résoudre l’énigme qu’à la poser en interrogeant l’impossibilité de savoir de sorte qu’il ne reste qu’à attendre. Et c’est ce que fait le peuple de la première alliance, et c’est ce que rappelle opportunément l’Avent.
Il y a les distributeurs de réponses. C’est sûr qu’ils ne vont pas le reconnaître, qu’ils vont le rater, mais cela ne les inquiète pas puisqu’ils sont convaincus de savoir. Si Jésus avait répondu en termes de oui ou non, à coup sûr, Jean aurait su que Jésus ne pouvait pas être le messie attendu, qui vient à la dérobée, comme un voleur, dont le visage s’efface dès que le reconnaissent les disciples à la fraction du pain.
C’est que la connaissance du Messie n’est pas affaire de savoir mais de monde nouveau, banquet eschatologique, monde réconcilié, dissolution du mal et fraternité. En dehors d’un tel monde, impossible de savoir de qui il s’agit, et encore moins de le reconnaître. « "Faire la vérité." L’alpha et l’oméga de la prédication évangélique, c’est "convertissez-vous". Une coupure doit s’introduire dans notre vie : la conversion n’est pas accomplie une fois pour toute, elle est d’abord entrée dans un mouvement. [Ensuite] pratiquer l’hospitalité. »
Lorsque Jésus pose la question de ce que l’on est allé faire avec Jean, de nouveau l’énigme, sous forme d’une contradiction. Rien de cohérent, parce qu’aucune conversion ne s’en est suivie. Si vénérer un prophète ne change pas la vie, c’est hypocrisie. Combien plus si c’est le prophète qui annonce l’imminence du Messie, le plus grand ? Et combien plus, s’il s’agit du Messie ; mais cela on le sait déjà, on vient d’en parler.
Ainsi, en matière de vérité divine, messie ou prophète, aucun savoir, la conversion. « On demande à la doctrine d’être un lieu idéologique […] La doctrine ne peut pas, comme lieu, s’identifier longtemps au "sens" évangélique. » La vérité comme lieu, comme appartenance, c’est aussi vain que mensonge. On comprend qu’il n’y ait pas pire ennemi à l’évangile que les pharisiens. On comprend qu’au long des siècles, la vérité divine ait suscité tant de pharisiens, que l’on ne s’en sorte pas du pharisaïsme.
Si le Messie c’est l’énigme, le savoir, c’est l’Antichrist. Dostoïevski l’a bien montré avec sa légende de l’inquisiteur. Le problème n’est pas la confession mais la conversion. Réciter le Credo n’est possible que comme acte de conversion, ouvriers du monde nouveau, temps messianiques. Les mots ne sont pas l’enjeu, mais avec la foi, la vie est enjeu, en jeu.
N’est-ce pas le sens de la réponse de Jésus aux envoyés de Jean ? Il dessille les yeux par sa pratique de l’hospitalité envers tous. « Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. »
Là seulement, nous entrevoyons un reflet du visage du Messie, défiguré, qui n’a plus d’apparence humaine. A force de savoir, nous n’avons plus à le chercher, et les pauvres crèvent, et nous errons loin de la vie, immergés dans le mal, et il meurt au gibet.
(Les citations sont de M. de Certeau, « Comme des nomades », Cultures & foi, Lyon n°43-44, été 75)
Vitrail
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