11/07/2026
Fête de saint Benoît / 11 juillet
10/07/2026
Une nouvelle fois, la parabole du semeur (15ème dimanche du temps)
(texte retravaillé d'une publication antérieure)
Lisons une nouvelle fois la parabole du semeur (Mt 13, 1-10). Une nouvelle fois parce qu’elle est racontée trois fois, dans les trois synoptiques. Une fois nouvelle pour entendre sa nouveauté. Le texte ne paraît pas faire problème. Nous n’aurons pas de mal à répondre à la question de savoir qui est le héros de la parabole, le personnage principal. Et pourtant…
Au début, il semble que ce soit le semeur. Cependant, dans bien des lectures, cela paraît plutôt être le terrain. Nous lisons la parabole comme un discernement du terrain favorable. Subrepticement, la caméra a glissé du semeur à la terre. Que s’est-il passé ?
C’est que dans la vie, il en va ainsi. Dieu, à l’origine de toute chose, disparaît de ce monde au profit des hommes, qu’ils écoutent ou non sa parole. La responsabilité échoie à l’humanité de poursuivre l’œuvre de vie ou de tuer la vie dans l’œuf.
Pour focaliser l’attention sur les terrains, il suffit de remplacer, comme le commentaire que propose l’évangile lui-même, les termes de l’histoire par d’autres. La version de Luc est la plus explicite : « La semence c’est la parole de Dieu, ceux qui sont au bord du chemin, ce sont ceux qui », etc. Matthieu ne se préoccupe que des terrains. « Celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin ; etc. »
La parabole délivrerait alors une leçon de morale, une leçon sur le comportement. Elle encouragerait à être le bon terrain, c’est-à-dire à écouter la parole et à l’accueillir, à l’écouter et à la mettre en pratique, de sorte qu’une parole reçue devienne, en cent ou soixante ou trente occasions, une parole pour d’autres.
Le problème, c’est que l’on ne dit pas comment on devient bonne terre, comment on peut de chemin, sol pierreux ou roncier devenir auditeur de la parole. Il est urgent de revenir à celui que l’on a laissé de côté alors qu’il semble si évidemment être le protagoniste, le semeur.
Rien que la façon de le nommer attire l’attention, non pas « Voici que le semeur est sorti pour semer » mais « Voici : celui que sème sortit pour semer ». Tout est action, sortir, semer. Une fois, en effet, il sortit. Dieu sort au matin du monde qui est notre présent. Il vient à notre rencontre. « Tu visites la terre et tu l’abreuves, tu la combles de richesses. Les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau, tu prépares les épis. Ainsi tu la prépares arrosant ses sillons, aplanissant ses mottes, tu la détrempes sous les pluies, tu bénis les semailles. » (Ps 64, 10-11)
Et il sort pour semer. Importe moins son identité que son action, ou plutôt son identité est son acte, il est celui qui sème. « Le semant sortit pour semer. » Pléonasme encore renforcé : « Et, comme il semait ».
On ne sait pas ce qu’il sème, blé, légumes ou autre. Impossible dès lors de faire parler les chiffres du rendement. Cela fait juste beaucoup, trente, soixante ou cent pour un. Le texte grec n’a pas même besoin d’ajouter « des grains tombèrent ». On lit mot-à-mot : « Voici : le semant sortit pour semer. Et comme il semait, il en tomba au bord du chemin. Et d’autres tombèrent…, Et d’autres tombèrent…, Et d’autres tombèrent… » Non seulement le terrain ne serait pas le but de la parabole, mais la semence non plus. Il y a juste Dieu et son unique action, source de vie, généreuse, débordante, inépuisable, ensemencer la terre entière sans compter, de même qu’« il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. »
Le semeur s’y prend à quatre fois pour la tâche qui le définit tout entier, semer. La première fois, cela ne marche pas, la deuxième non plus, la troisième pas davantage. Comme dans les contes, on fait monter le suspens. Et là, d’un seul coup, on passe du rien au tout. Est manifeste la fécondité du semeur.
Il en met partout. Pour un semeur professionnel, qui ne fait que cela ‑ il n’est pas défini comme agriculteur ou céréalier, mais seulement comme semeur, un métier qui n’existe pas – ce n’est pas terrible ! ça coûte cher. Le semeur ne regarde pas à la dépense. Il donne sans compter. Plus qu’à espérer de tout terrain qu’il soit favorable, c’est l’extravagance de la générosité du semeur qui est confessée. Est-ce le Dieu que nous confessons aussi ?
Il sème, et déjà on parle du fruit, abondant. On ne parle pas de taille, d’entretien, de récolte ou de moisson. Ce n’est pas la parabole du cultivateur qui bêche ni celle du moissonneur qui constate le rendement. C’est la parabole du semeur. Le semeur ne cherche pas à ce que cela lui rapporte, il désire seulement le fruit abondant. Dieu n’est pas un moissonneur qui vient chercher son dû, ou un productiviste qui arrache les plans inutiles. Il est dit à l’origine, non le début, mais la source. Semences répandues en vue de la vie. Dieu est semeur.
Après de nombreux essais, le fruit est abondant. Trois fois sur quatre, cela semble raté, grand désastre jusque dans la mort de Jésus. Fallait-il créer dans ces conditions ? C’est la responsabilité de Dieu que défend la parabole, en faisant des semailles non une production, mais la prodigalité, le don sans mesure, en faisant des semailles le fruit. Créer pour la vie, plus fort que tout ce qui l’empêche. Lorsqu’il sort, au matin du monde, qui est notre présent et notre a-venir, le fruit est assuré, abondant. Plus fort que la stérilité, que la mort et la violence qui font disparaître, étouffent ou brûlent, la vie. Malgré le prix de la stérilité et pour en libérer les victimes, la générosité de vie voit l’abondance du fruit.
Ainsi, la bonne terre, c’est Jésus ! « La terre a donné son fruit, Dieu notre Dieu nous bénit. » (Ps 66, 7)
Vincent Van Gogh, 1888, Le semeur au soleil couchant 73,5 cm x 93 cm
On pourra écouter cette émission sur le semeur chez Van Gogh
03/07/2026
Nous ne savons pas ton mystère (14ème dimanche du temps)
Connaître Jésus, certains en ont eu la possibilité historiquement, de l’avoir enfanté, d’avoir partagé sa vie ou de l’avoir accompagné. Les historiens essayent de déterminer ce que l’on peut connaître biographiquement de cet homme. A supposer qu’il soit pertinent de distinguer le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi, il est une connaissance du Père et de Jésus qui ne relève pas seulement de ce que les sciences établissent. Elle se repère dans une vie transformée. Jésus et son père, ne se réduisent pas à l’objet d’un savoir, ils sont source de salut : Jésus partage un joug et allège le fardeau de l’existence. Non que l’on ne crève pas mais qu’il y a un témoin de l’écrasement, et son témoignage est salut. Ce n’est peut-être pas assez dire, mais le salut c’est déjà Dieu qui salue tous ceux que le monde, l’Eglise aussi, piétinent. La reconnaissance de la vie saluée, sauvée, c’est cela qu’on appelle la foi.
Qu’est-ce que croire à la suite de Jésus ? En latin, on pouvait dire credere Deum, credere in Deo, credere in Deum. En français, s’agit-il de croire que Dieu existe ? ou que ce que le credo énonce est vrai, l’incarnation, « Dieu avec nous », la résurrection, le pardon des péchés et la vie éternelle ? Ou de croire Dieu, mettre sa foi, sa confiance en lui ?
Croire relève-t-il du savoir ‑ activité intellectuelle ou expérience – ou bien de la charité pratiquée ? Croire, c’est marcher comme lui Jésus a marché (1 Jn 2, 6) plus que connaître des des vérités sur Dieu, le monde et soi, acquises par la réflexion ou le ressenti. Personne ne sait quand il vit avec Dieu, quand il sert Jésus (« Quand t’avons-nous vu avoir faim ? » « Eloignez-vous de moi, mauvais, je ne vous connais pas ». Mt 25, 32-46 et 7, 21-23) On ne sait pas si l’on croit. Il y a un apophatisme de la foi, voire un agnosticisme interne à la foi.
Les sciences humaines ‑ histoire, anthropologie religieuse et lecture socio-politique du dogme notamment – préviennent contre le premier degré du dogme. Il y a une herméneutique biblique : il doit y avoir une herméneutique des énoncés dogmatiques, sans quoi on fait du dogme une mythologie, comme la lecture non-critique des Ecritures fait d’elles un mythe.
Affirmer Jésus vrai homme et vrai Dieu ‑ ce pourrait-être cela connaître le fils ‑ n’est pas ce que l’on croit, parce que la foi ne s’arrête pas à l’énoncé mais à ce qu’il indique. « Dans le symbole, on tend vers ce en quoi il en va de la foi pour autant que l’acte du croyant y trouve sa fin, comme le montre la manière de parler. Or l’acte de foi se termine non à la proposition mais à la chose (Actus autem credendis non terminatur ad enuntiablile sed ad rem) : nous ne formons en effet des énoncés si ce n’est pour avoir par eux la connaissance des choses, dans les sciences comme dans la foi. » (Thomas d’Aquin)
Nombre de ceux qui se reconnaissent chrétiens disent vivre la présence de Jésus dans leur vie. « Que deux ou trois soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » « Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde. » Que visons-nous lorsque nous confessons la présence de Jésus, autrement dit lorsque nous disons connaître le Père ou le fils ? Non pas assurément le contraire d’une absence, constat brutal et indépassable de la mort que la résurrection ne supprime pas, comme un happy end. La présence de Jésus ressemble à celle de l’être aimé parti en un long et lointain voyage, parce que Jésus n’est pas présent comme en un lieu. Dans le monde qui désormais est le nôtre, vidé du religieux qui contamine l’évangile, « devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu » (Bonhoeffer). Ou bien : « En vérité, le Seigneur est en ce lieu, et je ne le savais pas ! » (Gn 28, 16)
Beaucoup pensent ne pas croire parce qu’ils ne ressentent rien, n’éprouvent absolument pas ni conçoivent la présence de Dieu. Est-ce si sûr ? Le Royaume maintenant se manifeste comme monde nouveau, né de la société avec les exclut et les parias. « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du verbe de vie » c’est, depuis la mort et la résurrection de Jésus, uniquement par la charité qu’on le vit.
Pour le païen et l’idolâtre, la connaissance de Dieu ou sa présence sont une évidence. Pour le sans-Dieu, un non-sens. Pour les disciples de Jésus, la présence de Dieu, la connaissance du Père, sont davantage question que certitude, une interrogation sans cesse effective, efficiente, non pas seulement intellectuelle, mais transformatrice de l’existence. Vivre en ne maîtrisant rien, marcher vers où l’on ne sait pas (He 11,8). Sera-t-il croyant si le cœur de sa foi (la connaissance du Père) n’en est plus l’objet, mais un savoir acquis, définitivement ? Croirait-on d’autant plus, mieux, que la certitude de la présence divine ne serait jamais traversée par l’indisponible ? Mais alors, il n’y a plus à croire ; ou au contraire croire est réduit à une manière de savoir invérifiable. Il ne s’agit pas de mettre du doute dans la foi, comme si doute et foi, loin de s’opposer, se fécondaient. Ce serait encore situer la foi dans l’orbe du savoir.
La confiance, la foi est un acte, laisser entrer quelqu’un dans sa vie, et décider ou constater, ou constater que l’on décide, ou décider que l’on constate, que l’on ne mène pas soi-même sa vie et qu’on choisit ou consent à ce que l’autre la conduise aussi. Mais si l’autre c’est Dieu, alors, nous entrons dans le registre du « comme si » L’apophatisme est requis voire l’agnosticisme.
C’est cela le mystère, ni ce qu’il faut découvrir, ni ce que l’on ne pourrait pas comprendre, mais ce qui, plus on le découvre, plus on découvre que ce que nous en comprenons est infime. Plus on s’y aventure, plus on se rend compte de combien son immensité nous laisse toujours sur la berge, loin de son large. Dieu s’est avancé et nous sommes saisis par l’immensité mystérique de son amour. Avancer au large, dans le mystère, c’est découvrir la rive comme notre lieu, de façon indépassable. La recherche du mystère révèle bien plutôt, et de mieux en mieux, le rivage où nous sommes, que le mystère même. Dieu est et reste celui que nul n’a jamais vu.
Il faut penser dans la suspension du jugement. L’apophatisme voire l’agnosticisme, n’est pas une option, mais une détermination de toute option. La conviction la plus forte, celle qui fait que l’on pourrait donner sa vie, est marquée de la faiblesse, au sens de la contingence comme condition humaine. La critique ne s’oppose pas à la conviction. Elle ne mène pas au cynisme ou au relativisme. La critique et la conviction ensemble, parce qu’ainsi est un peu prise en compte la contingence, la finitude, le rejet du rêve de toute-puissance. Sans faiblesse de croire, il n’y a pas de croire, mais une idéologie, éventuellement religieuse.
Léonard de Vinci, détail de La Vierge aux rochers (entre 1483 et 1494), Louvre
