vendredi 21 septembre 2018

La folie des grandeurs (25ème dimanche du temps)


Dimanche dernier, avec la confession de foi de Pierre à Césarée, il y avait eu une première annonce de la passion (Mc 8, 27-38) qui nous avait permis d’entendre un peu ce que signifie « Christ », une victime parmi les victimes, une victime des puissants parmi les victimes. Avec ceux des Douze, nos rêves de réussite et de gloire en avaient pris un coup. La suite de Jésus passe par la croix, non par la réussite. Cela vaut aussi pour l’Eglise. On peut se demander qui d’entre nous ici est disciple… Une porte étroite.
Le lectionnaire une nouvelle fois nous joue un tour. La lecture continue de Marc n’est pas… continue. On a sauté, « six jours plus tard », la transfiguration et la guérison d’un enfant. Il y a une semaine, nous lisions ce qui s’était passé une semaine avant ce que nous lisons aujourd’hui, une deuxième annonce de la passion (Mc 9, 30-37).
Cette fois, pas de réaction de Pierre ou de l’un des Douze. « Ils ne comprenaient pas cette parole et ils craignaient de l'interroger. » Chat échaudé craint l’eau froide ! Puis l’on semble passer à autre chose : « Ils vinrent à Capharnaüm ; et une fois à la maison, il leur demandait… » Changement de lieu, changement de sujet.
Mais non, on est toujours à la même affaire : qui est Jésus ou que signifie Christ ou être de ses disciples. Et Jésus, une nouvelle fois, entraine les siens vers la fin du rêve, infantile ou archaïque, de toute puissance, qui nous hante toute la vie. Comment notre Eglise peut-elle se rêver puissante sinon à être infantile, pervers polymorphe ?
Comme dans tous les contes, il y aura une troisième fois (Mc 10, 35-45). C’est ainsi que monte la tension dramatique, que l’auditeur est pris dans la tension. Nous entendrons dans un mois la troisième annonce de la passion. Plus Jésus répètera, moins les disciples comprendront. Avons-nous compris ? L’Eglise au terme de deux mille ans a-t-elle compris ? « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. »
Alors que l’on cherche à déterminer qui est le plus grand entre nous, c’est un enfant que Jésus met au centre. Accueillir les petits, c’est ainsi qu’on accueille Jésus et celui qui l’a envoyé. Se vouloir le plus grand, c’est donc rater le coche, littéralement pécher. La grandeur doit être abandonnée et le petit accueilli. Une conversion pour le monde et pour chacun.
A l’époque de Jésus, contrairement à aujourd’hui, l’enfant n’est pas roi, l’enfant n’est pas adulé. Il n’a pas de droits. Le même mot, paîs, peut servir à le désigner lui et le serviteur, c’est-à-dire l’esclave ; on vend le second sans vergogne. De surcroît, le mot utilisé ici est un diminutif, il faudrait peut-être traduire non pas même « prenant un petit enfant », mais « prenant un petit ». On entendrait plus encore l’opposition entre la préoccupation des Douze de savoir qui est le plus grand, et le petit que Jésus place au milieu. Le choix de l’enfance, la petite voie thérésienne, n’est ni régressive ni mièvre, c’est l’évangile ; point de gâtisme béat, mais la transmutation des valeurs, adulte, exigeante et radicale.
Jésus ne se sert pas de l’enfant, fût-ce pédagogiquement. Il l’embrasse. Il fait ce qu’il dit, il l’accueille. C’est à l’accueil des petits que l’on reconnaît les grands. Je vous laisse deviner ce que Jésus pense de nos gouvernants, ce que Jésus pense de nos évêques qui pendant des années et encore aujourd’hui parfois, font taire les victimes de prêtres criminels.
Ce n’est pas qu’il faille tout ramener aux scandales de pédocriminalité dans l’Eglise. C’est l’évangile qui est d’une actualité toujours saisissante, ou intempestif, si on ne le supporte pas. Notre Eglise a une chance d’avancer. Elle est confrontée à la mort. On va voir si elle croit à la résurrection. Elle a l’opportunité de la vivre et d’en témoigner.
Jésus s’assoit. Est-ce pour enseigner, comme dans une chaire ? Est-ce pour se mettre à hauteur d’enfant ? Est-ce pour que, alors que les Douze sont debout, il leur apparaisse petit, les oblige à regarder en bas, leur apprenne à regarder en bas. C’est assis à vos pieds que j’aurais dû prêcher, non pour singer l’humilité, mais comme un exercice, nous apprendre à regarder en bas, vers les petits. L’enjeu est de taille, si l’on peut dire : « « Quiconque accueille [au nom de Jésus] un petit comme celui-ci, c’est [Jésus] qu’il accueille. Et celui qui l’accueille, ce n’est pas [lui] qu’il accueille, mais Celui qui [l]’a envoyé. »

vendredi 14 septembre 2018

Christ : une victime parmi les victimes (24ème dimanche du temps)



En plein centre de l’évangile de Marc, nous lisons la confession de foi dite de Césarée (Mc 8, 27-35). Pierre, au nom des Douze semble-t-il, reconnaît en Jésus le Christ. Après sept chapitres de suite de Jésus, après sept chapitres où les disciples accompagnent Jésus, les voilà en mesure de formuler au moins le début d’une réponse à la question de Jésus : « Pour vous, qui suis-je ? » ; les voilà en mesure de mettre quelques mots sur les raisons qui les ont menés à persévérer dans la réponse à l’appel lancé dès le premier chapitre « Venez à ma suite ».
C’est beaucoup et très peu à la fois. C’est beaucoup, parce, si l’on en croit le petit sondage, ils sont les seuls à articuler cette confession de foi. Mais c’est rien si l’on réfléchit au fait que l’on ne sait pas ce que signifie Christ et si l’on se penche sur la seconde partie de l’évangile.
Ce n’est pas tout de dire que Jésus est le Christ. Une fois qu’on a dit cela, qu’a-t-on dit ? Cela vaut pour les Douze comme pour nous. Nous connaissons ces mots appris au caté ou dans la liturgie, mais que signifient-ils ? Essayez donc de dire en une phrase ce que cela veut dire que de reconnaître en Jésus le Christ ! Essayez non pas d’apprendre la formule aux enfants, mais de leur en expliquer le sens.
On le sait, Christ est le mot grec qui traduit l’hébreu messie. Et si l’on traduit en français, il faut dire que le Christ c’est celui qui a reçu l’onction, à l’instar de David, qui par l’onction conférée par Samuel devient roi. Mais ce résumé de traduction et d’étymologie ne nous renseigne guère. Qu’est-ce que cela fait que Jésus ait reçu l’onction, soit comme David ?
Trouverons-nous une explication dans l’évangile de Marc. Christ a été utilisé une seule fois avant notre passage, au tout premier verset, qui est un peu un titre : « Commencement de l'Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu ». Et plus rien. Nous voilà bien avancés. On ne sait absolument pas ce que signifie la confession de foi de Pierre « Tu es le Christ ». Et j’espère que vous commencez à voir pourquoi je dis que semblable confession de foi, dans la bouche de Pierre, comme dans la nôtre, risque d’être fort peu.
Dans l’évangile de Marc, Jésus ne sanctionne pas la confession de foi, à la différence de Matthieu. Nous entendons seulement un refrain bien connu, l’interdiction de dire quoi que ce soit adressée aux esprits mauvais aussi bien qu’aux bénéficiaires de guérisons. Il y a de quoi être perplexe. Manifestement, savoir qui est Jésus, répondre à la question « Pour vous qui suis-je ? » en disant qu’il est le Christ, ce n’est pas adéquat.
Et toute la seconde partie de l’évangile explique pourquoi, dès les versets qui suivent immédiatement la réponse de Pierre. Depuis la première annonce de la passion jusqu’à la mort en croix, les disciples sont totalement déboussolés par ce que Jésus enseigne, vit, fait. Plusieurs fois, Jésus leur reproche leur manque d’intelligence, leur incapacité à croire, leurs préoccupations à côté de la plaque. Et de fait, aucune des Douze n’accompagnera Jésus au pied de la croix. Cela a de quoi nous faire réfléchir, nous qui nous disons disciples, qui confessons Jésus Christ.
C’est que le mot Christ, gros mot un peu mystérieux, cela ne sert à rien de le prononcer si l’on n’a pas accepté le chemin qu’il ouvre, chemin du serviteur, chemin de passion, chemin de croix et de mort. On dit que l’Eglise des USA empêtrés dans ses scandales de pédophilie est gangrenée par la fascination par le fric, comme au Vatican. Voyez ce que cela fait. Les évêques confessent la foi, la défendent, voir interdisent les dissidents hérétiques. Mais eux sont la source de scandales oh combien assassins pour la foi. Comment croire ce que dit l’Eglise si ses ministres sont des salauds ?
Marc commence de suite après la confession de foi de Pierre à expliquer ce que signifie Christ : « Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. Jésus disait cette parole ouvertement. » Et cette nouvelle partie de l’enseignement de Jésus, les disciples ne l’ont toujours pas entendu, surtout leurs responsables, qui revendiquent d’être Pierre ou successeurs d’apôtres.
Dire que Jésus est le Christ, cela veut dire qu’il est un fils d’homme du côté des victimes. Et Pierre, comme ses successeurs, ne se rêvent que winners ! L’Eglise trahit l’évangile et abandonne Jésus seul sur le chemin de la croix à se rêver puissante, respectée, en bonne forme, sans souffrance. A-t-on compris cela ? Alors on a commencé à comprendre ce que veut dire Christ, une victime des winners parmi les victimes.