vendredi 15 septembre 2017

De la violence à la douceur, le pardon (24ème dimanche du temps)



Il faut pardonner, sans cesse. Ainsi le dit Jésus et nous venons de l’entendre (Mt 18, 21-35). C’est clair, c’est écrit, mektoub, comme disent les musulmans. Il n’y a pas d’interprétation à chercher, le texte est clair. Pardonner jusqu’à soixante-dix fois sept fois.
Pas si sûr cependant. Car si le disciple a l’obligation de pardonner, le bourreau, celui à qui le disciple devrait pardonner n’a aucun droit au pardon, n’a absolument pas la possibilité d’exiger le pardon de sa victime.
Ces dernières années, une réflexion s’est développée, non seulement en psychologie mais aussi en droit sur ce que signifie être victime. Si le bourreau, celui qui a lésé, violenter, violer, tuer exige le pardon de sa victime ou de ses proches, c’est une nouvelle violence. Je t’ai fait mal et tu dois me pardonner. Propos impossible, y compris prononcé par un tiers : il t’a certes fait mal, mais tu dois lui pardonner.
Le chemin du pardon est un chemin difficile, qui est d’abord de reconstruction de la personne, de la relation où cette personne est engagée, de la société dans laquelle elle vit. Le pardon se demande. Non pas « excusez-moi » comme l’on dit si souvent, mais « je vous prie de bien vouloir m’excuser », « je vous demande pardon ».
Le pardon met le bourreau en situation de faiblesse, hors force, et c’est pour cela qu’il peut permettre à la victime de pardonner, parce qu’elle n’a plus à craindre, parce que la force n’est plus la loi de la relation, mais le retour à la fraternité, à l’égalité, à la faiblesse où il est possible d’exister en paix à découvert.
C’est ce que la société et l’Eglise semblent n’avoir toujours pas compris dans les questions de violences sexuelles. Il ne suffit pas que l’affaire soit reconnue, voire jugée, pour que la page soit tournée. Alors que le plus intime a été blessé, massacré, il faudra la faiblesse structurelle d’une supplique pour qu’un pardon soit possible, pour que l’obligation de pardonner ne soit pas une nouvelle violence, positionnant l’évangile du côté du bourreau qui exigerait le pardon auquel il aurait droit.
La parabole me semble dire précisément cela. L’homme à qui le maître a tout remis mais qui ne remet à rien à son frère n’est pas tant à côté de la plaque par manque de réciprocité, ce que tu veux qu’on fasse pour toi, fais le toi pour les autres. Son problème, sa faute n’est pas tant de violer la règle d’or que de demeurer dans une logique de force, de pouvoir, la loi du plus fort.
Il n’a pas même vu que le maître qui lui remettait sa dette était bon, désarmé, loin de tout rapport de force, de toute violence. Il continue à penser Dieu comme la projection de son propre rêve de toute-puissance. Dieu est le tout-puissant, qui peut faire ce qu’il veut quand il veut précisément parce qu’il est tout puissant. Il est l’autocrate dont seul son bon plaisir détermine l’action.
Avec une telle image de Dieu, pas étonnant que le maître désarmant de bonté n’ait pas réussi à désarmer son débiteur auquel pourtant il avait remis toute sa dette. Ce n’est pas parce que nous pardonnerions que nous serions pardonnés. Heureusement que Dieu nous pardonne sans commune mesure avec ce que nous pardonnons, heureusement que Dieu ne mesure pas la vie qu’il donne selon notre capacité à donner. Il ne risque pas d’y avoir réciprocité de Dieu à nous. Il est et demeure le premier. « Dieu, le premier, nous a aimés. » Il est créateur. Il est et demeure source. Sans mesure. Imaginer un Dieu qui mesure, un Dieu mesquin, c’est encore se tromper de Dieu.
Mais comment accueillir le pardon de Dieu tant que l’on demeure dans un rapport de force ? Comment entendre quoi que ce soit à l’amour tant que la force, la puissance, physique, politique ou financière, sont la loi. Si le pardon restaure le monde, c’est justement parce qu’il désarme, revient à la faiblesse. Certains philosophes ont disserté sur la caresse, main qui ne saisit pas, ne bat pas, ne broie ni ne serre, mais effleure.
Si nous ne sortons pas de la logique de la puissance, victimes ou bourreaux, jamais nous ne pourrons entrer dans la logique du pardon, jamais nous ne pourrons entrer dans la possibilité d’une création nouvelle, d’un monde nouveau réconcilié. Ce n’est pas le pardon de Dieu qui est conditionné par notre pardon, c’est le monde nouveau qui n’est possible qu’à entrer dans le monde de la caresse, de la douceur.

vendredi 8 septembre 2017

La communauté est confession de foi (23ème dimanche)


Notre page d’évangile (Mt 18, 15-20) exprime l’importance de la communauté. Comme si l’on ne pouvait exister coupée d’elle, comme si, sans elle, on mourait. Dans les Actes, on rapporte que Ananias et Saphire son épouse remettent aux apôtres le prix de la vente d’un champ. Ils gardent cependant une part pour eux, tout en laissant croire qu’ils ont tout donné. Personne ne les obligeait à quoi que ce soit. Mais leur tromperie empêche la communauté, le cinéma de générosité cause leur mort. La communauté en est tout ébranlée.
Ce n’est pas de mentir qui fait mourir, ou alors, j’imagine que nous serions tous morts ! C’est de tricher avec la communauté. En s’en séparant, la foi meurt. On ne peut vivre comme disciples sans elle, parce que l’on ne peut vivre de Jésus sans frères. Si notre évangile développe le même genre de thématique, on peut comprendre l’importance de prendre soin de la réconciliation avec le frère. C’est une manière de prendre soin de la communauté.
Devant une dissension, avant d’exclure ou de faire du ramdam, il convient d’essayer de régler le problème simplement. Non pas la culture du silence que l’on reproche tant à l’Eglise, mais le souci de la communauté et des frères. Plutôt que de dénoncer ou jeter l’opprobre sur son curé, on peut venir le trouver. S’il n’entend rien, il faut chercher de l’aide auprès de quelques conciliateurs. On verra pour plus tard s’il y a nécessité de rompre, ne serait-ce qu’en tournant silencieusement les talons. En outre, dans un conflit, il est assez rare qu’il n’y en ait qu’un à porter la totale responsabilité de la faute et que les autres ne soient qu’innocents.
Plus encore que ce conseil de bon sens qu’on aimerait voir honorer, on pourra retenir le souci, le « care » comme l’on dit aujourd’hui, le soin de l’Eglise, de la communauté. Les uns les autres avons des relations dans et avec une ou des communautés chrétiennes. Comment s’expriment ces relations ? La paroisse est-elle une boutique où l’on vient chercher tel ou tel article que l’on s’estime en droit de trouver ? Clients rois, qui payons, ou pas, le Denier de l’Eglise, il nous faut la disponibilité d’un curé, de catéchistes, d’un accueil paroissial, etc., le service auquel nous estimons avoir droit.
Caricatural ? A voir. Reste la question. Quel soin prenons-nous de la communauté ? Comment sommes-nous attentifs à sa possibilité de vivre, de vivre bien ? Cela passe par exemple par le souci de nous connaître ; nous ne venons pas à la messe pour prendre l’hostie, mais pour communier. Avec qui communions-nous ? Pouvons-nous communier au corps du Christ et ignorer la communauté qui est ce corps ? Nous pouvons apprécier de ne pas être liés dans nos agendas par un horaire de messe. Et c’est bien compréhensible. Mais aller à l’eucharistie là et quand cela nous arrange, nous permet-il de prendre soin de la communauté ? Comment nous dérangeons-nous pour elle, indice du soin qu’on lui porte ?
Vous aurez l’impression que je prêche pour ma paroisse, et je ne peux le nier. Ces considérations boutiquières cependant sont aussi une expression du souci de la communauté qui ne peut être que notre affaire à tous.
C’est bien de présence qu’il s’agit. « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » Cette réunion en son nom peut sans doute être l’eucharistie dominicale, mais ne s’y réduit évidemment pas. Ce peut être l’équipe de caté ou d’aumônerie ou l’action caritative que nous menons, au nom du Seigneur.
Le souci de la communauté a pour but non de faire vivre une institution, ce qui n’est peut-être pas si mal, mais de rendre le Seigneur présent, pour le moins de manifester sa présence. Pour que cette présence nous fasse vivre, nous et le monde, il faut que soit rassemblée la communauté, la communauté réconciliée, la communauté plus forte que ses éventuelles mais toujours réelles divisions. Jésus n’est jamais sans les frères. La communauté est confession de foi christologique. Sans dire encore un mot, elle montre son Seigneur.
Le souci de la communauté est artisanat de paix. Le souci de la communauté est possibilité de vivre notre foi. Le souci de la communauté est annonce d’un monde nouveau, réconcilié par le Christ, fraternité. Le souci de la communauté est possibilité de la manifestation de la présence du Seigneur. A prendre soin de la communauté, nous nous donnons la possibilité et offrons au monde la possibilité de toucher la présence du Seigneur.

vendredi 1 septembre 2017

Les disciples, obstacles à l'évangile (22ème dimanche)


Il n’est guère possible de commenter les versets de ce jour (Mt 16, 21-27) sans les relier à ceux de dimanche dernier (Mt 16, 13-20). Celui auquel Jésus déclare « Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t'est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux. » est aussi celui qui s’entend dire : « Passe derrière moi, Satan ! tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! »
Celui qui confesse la foi est aussi celui qui la trahit. Le disciple est toujours un traitre. Et Pierre en « pleura amèrement ». D’après François, le Pape, impossible d’exercer un quelconque ministère, sans cette conscience de la trahison : « Un prêtre ou un évêque qui ne se sent pas pécheur, qui ne se confesse pas… n’avance pas dans la foi. »
Mais est-ce si sûr qu’il faille parler des ministres pour commenter cet évangile ? La foi de Pierre désigne-t-elle la foi du chef des apôtres, lequel trouverait dans l’évêque de Rome son successeur ? Seul un catéchisme bien peu regardant ou de polémique, contre les orthodoxes, contre les protestants, pourrait dire les choses de façon aussi simpliste.
Que signifie le paradoxe de Pierre, le confesseur qui trahit, le disciple pécheur ? Pierre est moins au autant un disciple qu’un apôtre, un des Douze qu’un chef. Ces Douze, l’Eglise de Paul ne les confondait pas avec les apôtres, et aujourd’hui, il importe aussi de n’en pas réduire la signification à l’apostolat. Les Douze constituent assurément un groupe de très proches de Jésus, mais on sait bien qu’ils ne sont pas les seuls si proches, ni même fidèlement disciples. Des femmes, par exemple, le furent tout autant qu’eux, qui ne trahirent pas. Judas, Pierre, et le dix autres, ce n’est pas l’autre, le méchant, le mauvais disciple, c’est tout disciple. Aucun n’est présent à la croix, à suivre Jésus toujours et encore, même là.
Or c’est précisément ainsi que notre texte définit le disciple : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive. »
Les Douze expriment, parmi les disciples, le sens de la mission de Jésus. Jésus ne peut se dire ni se montrer sans les hommes parce qu’il est l’homme pour, l’homme pour les autres, tous les autres. La totalité des disciples, douze, entoure Jésus, accompagne Jésus. Et parmi eux, il y a des traitres, il n’y a que des traites.
Ainsi, quoi qu’il en soit d’une théologie des ministères, la foi de Pierre, c’est d’abord celle des Douze, celle des disciples. Tout disciple s’appelle Pierre sur lequel l’Eglise repose : « Vous-mêmes, comme pierres vivantes, prêtez-vous à l'édification d'un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, en vue d'offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus Christ. » Aussi, est-ce nous qui sommes tancés : « Passe derrière moi, Satan ! tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! »
Il n’est pas possible de se dire disciple sans entendre ce que nous ne pouvons cependant ne pas déjà savoir, nous sommes aussi non seulement pécheurs, mais traîtres, obstacles à celui que nous disons suivre. Un disciple qui n’intègre pas dans la compréhension de sa foi qu’il est toujours aussi un traître, un obstacle à la foi, porte au carré, au cube, exponentiellement, le péché, la trahison et le fait d’être obstacle. Et voilà pourquoi l’évangile s’attaque tellement aux hypocrites.
Comme si les atteintes à l’évangile étaient d’abord le fait des disciples de cet évangile, étaient une circonstance indépassable de la foi. La vérité de l’évangile est toujours portée, quand elle l’est par des disciples, par des traitres, des Satan ! Prendre cette affirmation au sérieux ne se réduit pas à une pieuse disposition spirituelle, je ne suis qu’un pécheur, fausse humilité qui témoigne d’un orgueil plus grand. Elle oblige à intégrer dans notre manière de confesser la foi et de l’annoncer le drame de notre trahison.
Nous ne pouvons penser le péché comme une exception dans la vie du disciple. Il faut penser la précarité de l’être disciple, sa fragilité, sa faillibilité pour ne pas se tromper ni tromper. Il faut penser la précarité institutionnelle pour parler de la sainteté de l’Eglise, non une exception, mais une circonstance qui accompagne toujours l’Eglise. Impossible de brandir la vérité comme si nous en étions les chevaliers blancs et purs. Servir la vérité ne peut que passer, non par une attitude d’autoflagellation, mais par le réalisme de ce que nous contredisons l’évangile.
Nous ne pouvons que disparaître derrière Jésus et les frères (Jésus est toujours avec les frères), nous ne pouvons que préférer disparaître plutôt que d’imposer par la force quoi que ce soit : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera. Que servira donc à l'homme de gagner le monde entier, s'il ruine sa propre vie ? Ou que pourra donner l'homme en échange de sa propre vie ? »