vendredi 14 mai 2021

Les Douze (6ème dimanche de Pâques)

Dès le premier chapitre des Actes (1, 15-26), les Onze procèdent au remplacement de Judas. Cet épisode de la vie de la communauté des disciples est curieux. Pourquoi fallait-il revenir à douze ? Quel impératif oblige cette décision ? Dans la suite de l’histoire, jamais plus la communauté ne tiendra à ce chiffre. Plus jamais on ne verra un collège de douze personnes dans l’Eglise. Même les Actes, dès le chapitre 6, je crois, n’en parleront plus.

Qui sont les Douze ? Notre petit texte donne quelques critères pour rejoindre les Onze. « Des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean, jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous, […] témoins de sa résurrection. »

Il y a donc, outre les Douze, plusieurs personnes, hommes et sans doute aussi femmes, qui n’ont pas quitté Jésus depuis le début, le baptême de Jean. Ils ont sans doute été appelés comme cela est raconté pour certains des Douze seulement. Les Douze, ce ne sont donc pas des gens qui ont vécu quelque chose que personne d’autres n’aurait connu.

Plus haut dans l’œuvre de Luc, on ne sait rien des critères de choix des Douze par Jésus. On apprend seulement que, de jour, Jésus appelle ses disciples et en choisit douze. Suit la liste des noms (Lc 6, 13), qui ne correspond pas à celle de Matthieu et Marc, et que le même Luc donne dans les Actes avec un autre ordre ! On append en Luc peu de choses supplémentaires sur les Douze : ils sont envoyés (9, 1-2), tout comme les autres disciples (10, 1). Enfin, ils sont associés explicitement, et à part, à la montée à Jérusalem (18, 31). Luc n’en dira pas plus.

Douze, c’est une totalité. C’est ce que laisse entendre la référence aux tribus d’Israël (22, 30). La communauté des disciples manifeste en sa totalité le rassemblement d’Israël, impossible sinon par la résurrection. Jésus pleure cette impossibilité : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble sa couvée sous ses ailes... et vous n’avez pas voulu ! » (Lc 13, 34). Pareillement on lit les propos de Jean, eux aussi dans le contexte de la mort de Jésus. Il vaut mieux qu’un seul homme meure, et effectivement Jésus meurt : « non pas pour la nation seulement, mais encore afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11, 50-52).

Jésus est mort. Les Douze se sont dispersés. Il n’y a pas que Judas qui ait trahi, mais tous, à commencer par Pierre. La mort de Jésus est décomposition de son corps, les Douze n’existent plus. Peu à peu, comme les ossements desséchés de la vallée désertique d’Ezéchiel, ils se recomposent. Venu des Quatre vents, l’Esprit leur rend la vie, les réanime. La résurrection de Jésus, c’est le retour à la vie des Douze, eux qui, effrayés (Lc 24, 37), vivaient comme des cadavres, enfermés, ainsi que le racontent les autres évangiles, dans la chambre haute (Ac 1, 13) où l’on dépose les morts (9, 39) comme dans un tombeau.

On comprend l’urgence à reconstituer les Douze au début des Actes ! C’est l’urgence de la vie, du retour à la vie. Il faut dit le texte choisir un douzième. Oui, il faut vivre.

La communauté des Douze ne peut être recomposée qu’une fois, comme il n’y a qu’une résurrection de Jésus, puisqu’elle est la résurrection de Jésus. L’unité restaurée, dont l’évangile de ce jour dit la signification (Jn 17), et la totalité comme vocation de l’humanité portée par la communauté du Ressuscité, plus besoin des Douze. On n’a même plus besoin de continuer d’en parler et ils disparaissent très vite de l’histoire de l’Eglise. Luc les remplace par les apôtres (1 Co 15, 5 montre bien que les Douze et apôtres, ce ne sont pas les mêmes). Dès notre péricope, Luc parle du ministère (Ac 1, 17) et même de ce ministère qu'est l'apostolat (1, 25). C'est une autre histoire.

Après les Douze, c’est à l’humanité, où demeure le corps du Christ comme un ferment, de travailler, par la force du Ressuscité, à son unité.

mardi 11 mai 2021

Absence de Dieu (Ascension)

« Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12, 32)

L’ascension n’est pas quarante jours après Pâques, mais la Pâque qui dure toujours, ainsi que le dit le nombre quarante. C’est la durée d’une vie sur la terre, la durée pour renouveler une population, au désert ou une personne avec le jeûne de quarante jours de Jésus.

L’ascension, c’est le mode habituel de la vie des disciples avec Jésus, c’est-à-dire sans lui. « Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu », écrit Dietrich Bonhoeffer peu de temps avant son exécution par les Nazis.

Les disciples vivent devant et avec Dieu, mais sans lui. Le paradoxe est peut-être intellectuellement difficile à tenir, mais il exprime exactement ce que nous vivons. L’absence de Dieu pourrait être considérée comme la conséquence de notre péché. Ce n’est pas en ce sens que l’entend Bonhoeffer. Elle est la condition du chrétien dans le monde moderne et sans doute bien antérieurement.

Dieu n’est pas disponible, là, sous la main. Bien sûr, il n’est pas un objet même suréminent, ce que l’on appelle une idole. Il n’est pas même disponible comme les autres, l’aimé. Le Cantique des cantiques raconte l’absence du bien-aimé, au moment même de l’étreinte. C’est sans doute ce qui fait qu’il n’est pas qu’une suite de poèmes érotiques, ou qu’il conduit l’érotisme à son dépassement.

Il est vrai, l’aimé n’est jamais disponible, même quand il se donne. Il y a une sorte de béance, de manque. Où est-il dans sa tête alors qu’il m’enlace ? Où est-il alors que je le tiens ? Quand je pense que les mecs parlent de posséder leur partenaire ! Qui ira s’étonner que l’amour ne dure pas ? Qu’elle illusion ! Quelle tyrannie !

Dieu se donne comme l’indisponible. Et dans notre vie, il n’est pas là. Nous vivons sans lui. « Moi qui chaque jour entend dire : "où est-il, ton Dieu ?" »

C’est incroyablement déstabilisant. On pourrait croire à une profession de non-foi. Cependant, seuls les disciples sont hantés par Dieu dans ce monde sans Dieu. Eux seuls poursuivent la quête, de sorte qu’en leur bouche, l’absence de Dieu n’est pas impie. Elle est certes observation, simplement lucide. Elle est surtout profession de foi. Il n’y a de foi que là où ce que l’on espère n’est pas (possédé). « Voir ce qu’on espère, ce n’est plus l’espérer : ce qu’on voit, comment pourrait-on l’espérer encore ? » Ce que la Lettre aux Romains dit de l’espérance, elle le dit de la foi aussi, dans une sorte de convertibilité des vertus théologales. Voir et croire, il faut choisir ! N’est-ce pas ce que dit l’apparition de Jésus à Thomas ?

Si présence de Dieu il y a, « devant et avec Dieu », elle n’est ni possession, ni vision. Elle n’est pas ce que l’on appelle une présence et a toutes les caractéristiques de l’absence. Rien ne dit mieux la présence de Dieu que son absence. Rien ne détourne plus de la présence de Dieu que ce qui serait l’instance de sa présence, par-dessus tout, la « présence réelle ». Si la présence de Dieu rend vaine sa quête, elle est idolâtrie et paganisme.

On comprend qu’Augustin ait besoin de rassurer les disciples : « O toi, qui que tu sois, toi qui ne portes pas pour rien le nom de chrétien, toi qui n’entres pas pour rien dans l’église, toi qui écoutes la parole de Dieu dans la crainte et l’espérance, rassure-toi en cette fraction : l’absence de Dieu n’est pas une absence. » (Sermon 235)

Comment cela est-il possible ? Augustin poursuit en invitant chacun à retenir le Christ à sa table, le pauvre, le migrant, le rejeté. « Retiens l’étranger si tu veux reconnaître ton sauveur. » Les propos augustiniens ne conduisent pas à l’idolâtrie, à la chosification de ce qui serait disponible, à la possession de biens même suréminents. Ils ne nient pas notre expérience ; au contraire ils constatent sans détour l’absence de Dieu. Ne disent-ils pas, à un siècle et demi de distance, la même chose que Bonhoeffer : « Devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu » ?

vendredi 7 mai 2021

Y a-t-il une spécificité de l'amour chrétien ? Jn 15 (6ème dimanche de Pâques)

Nous connaissons trop bien l’évangile de ce jour (Jn 15, 9-17). Il est même ce qu’il y a de plus connu de l’évangile ; « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Le problème, c’est que les choses trop connues finissent par ne plus retenir l’attention de personne. Comment le commandement de l’amour change-t-il nos vies ? Ce n’est pas assez dire. Le commandement de l’amour bouleverse-t-il nos vies ?

Les cathos qui veulent se distinguer des autres hommes soulignent que le commandement de l’amour mutuel ne se réduit pas au « aimez-vous les uns les autres » si communément partagé au point d’être un dévoiement de l’évangile. Il faudrait l’écouter jusqu’au bout : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Mais s’aimez les uns les autres pour être un commandement, un commandement éthique, s’entend comme une relation gratuite, pour l’autre.

Faut-il justifier en matière de charité une différence chrétienne, ainsi l’Eglise ne serait-elle décidément pas une organisation humanitaire ? Avant de ne vouloir en être, les disciples feraient bien de s’assurer qu’ils n’ont pas à rougir de l’amour des frères, souci des plus pauvres, des malades, des migrants, etc. Je ne suis pas certain que le « comme je vous ai aimés » spécifie un type d’amour.

Les frontières de l’Eglise et de la justice ne passent pas par la confession thématique de la foi. Jésus a guéri combien de ceux dont la foi n’avait aucune idée de notre credo ? L’Eglise depuis Abel le juste compte beaucoup de ceux qui n’ont jamais entendu parlé du Christ. Non qu’ils faillent les intégrer de force à la boutique. L’Eglise n’est pas une officine. Mais que la charité, avec ou sans la foi, demeure la charité.

Comme je vous ai aimés désigne ce que révèle Jésus, l’amour du Père et du Fils. L’amour des frères n’est pas différencié par la référence à l’amour du Père et du Fils. Inversement, l’amour du Père et du Fils est révélé par l’amour mutuel. Nous ne connaissons rien du Père. Jean le répète plusieurs fois : « Dieu personne ne l’a jamais vu ».

Jésus est le seul chemin vers le Père au point que le Père est vu quand Jésus est vu ; « Qui me voit voit le Père ». Il faut prendre au sérieux ce que dit Jésus ! Nous ne connaissons le Père qu’à le connaître, lui Jésus. Et nous ne le connaissons lui, qu’à demeurer dans son amour, comme il nous a aimés. « Nul ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. » (Mt 11, 27 ; Cf. Jn 1, 18)

Ce type d’affirmations, y compris non-johannique, justifie que l’amour dont nous nous aimons soit le point de départ pour parler de l’amour de Dieu, et non l’inverse. Plus systématiquement, c’est l’habitation de Jésus en notre humanité qui donne de connaître le Père, de comprendre ou du moins de deviner « comme il nous a aimés ».

Ce que nous apprenons et vivons dans l’amour mutuel, c’est le don. « Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Ainsi Dieu. Il donne sa vie pour ses amis. Dieu est partout pensé comme un autocrate despotique, arbitraire, qui réduit les hommes en esclaves ou les veut soumis. « Je ne vous appelle plus esclaves. Je vous appelle amis » L’amour mutuel évangélise Dieu, le rend évangélique, oblige à le penser selon l’évangile. Ainsi connaissons le Père « comme il nous a aimés ».

J’accorde que le texte ne semble guère parler de la gratuité de l’amour, à poser des conditions. « Si vous gardez mes commandements, alors je demeure en vous. » Non, nous savons par Jésus que Dieu aime, c’est-à-dire aime gratuitement. « Dieu a tant aimé le monde. » « Il a envoyé son fils dans le monde, non pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » Il ne peut y avoir de conditions. Il faut comprendre que l’amour mutuel seul permet de demeurer en Jésus. L’amour n’est pas conditionné. Il permet d’entrevoir ce qu’est la demeure des disciples dans le Père, le révèle.

L’amour mutuel est révélateur du Père. Qu’aucune spécificité vienne nous empêcher d’entendre la bonne nouvelle. Rendez-vous compte de l’énormité évangélique : « Nous sommes ses amis ».

vendredi 30 avril 2021

Demeurer (5ème dimanche de Pâques)

Les deux extraits de littérature johannique de ce jour (1 Jn 3, 18-25 et Jn 15, 1-8), sans rapport l’un avec l’autre, utilisent le verbe demeurer avec insistance. Cela n’est pas surprenant si l’on sait que ce verbe est un des marqueurs de cette littérature. Il désigne notamment la proximité du disciple avec son Dieu, exprimée sous la forme d’une habitation de l’un non seulement chez l’autre, mais en l’autre. « Demeurez en moi, comme moi en vous. »

« Demeurer » est la source d’un quiproquo dont Jean a le secret et auquel il recourt pour attirer l’attention de son lecteur. Dès le chapitre premier, ce petit dialogue que nous connaissons bien. A la question des disciples sur un lieu d’habitation, la réponse de Jésus use d’un autre sens, non encore explicitable à ce moment du texte, qui se dévoilera au fur et à mesure de la lecture.

« Jésus se retourna et, voyant que [deux disciples de Jean] le suivaient, leur dit : "Que cherchez-vous ?" Ils lui dirent : "Rabbi - ce qui veut dire Maître -, où demeures-tu ?" Il leur dit : "Venez et voyez." Ils vinrent donc et virent où il demeurait, et ils demeurèrent auprès de lui de jour-là. » Jean n’a pas peur des répétitions ! Trois fois demeurer en deux lignes.

Les deux premières occurrences du verbe se trouvent quelques versets plus haut, lors du baptême de Jésus. Jean voit l’Esprit demeurer sur Jésus. Cela est répété, comme un soulignement. La demeure avant d’exprimer la proximité des disciples avec Jésus sert à dire la relation de Jésus à l’Esprit de « celui qui l’a envoyé » (un autre gimmnik de l’évangile).

Les disciples sont invités à demeurer en Jésus, et non chez lui, comme il demeure en eux. L’habitation est réciproque. L’inhabitation est une manière de désigner dans la théologie la vie dans l’Esprit, la présence du Ressuscité à ses disciples. La construction grammaticale ‑ habiter en ‑ fait exploser la description ou la représentation et indique le lien original des disciples avec Jésus, une compénétration, une intimité, comme s’ils ne faisaient plus qu’une seule chair. Le thème paulinien du corps du Christ trouve ici sa traduction johannique.

Les deux versets qui suivent immédiatement l’évangile d’aujourd’hui articulent l’habitation, la demeure des disciples, et celle de Jésus avec le Père. Où Dieu vit ‑ Père, Fils et Esprit ‑ les disciples sont conviés. « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j’ai gardé les commandements de mon Père et je demeure en son amour. » Certes, quand il s’agit des rapports du Père et du fils, Jean privilégie le verbe être, en référence avec le nom divin de l’Exode, « Je suis ». On lit par trois fois « Je suis dans le Père et le Père est en moi ». Ce « demeurer dans l’amour » dit la demeure non comme un état mais comme une tâche, aimer, aimer les uns les autres comme Jésus. Demeurer est dynamique et non statique – ce n’est plus un verbe d’état ‑ Jean tord la grammaire pour dire la foi.

La vie des disciples pour Jean consiste en l’amour les uns des autres, c’est-à-dire à vivre de la vie même de Dieu, c’est-à-dire habiter en Dieu, demeurer en Dieu.

Qui dira que l’évangile de Jean est difficile ? Un simple repérage lexical mène à la théologie. Mais, il est vrai, être disciple oblige à parler une nouvelle langue. Jésus oblige à dire le monde et la vie de façon nouvelle, ou plutôt renouvelée, convertie.

Nous ne sommes pas les premiers à faire jaillir la vie des mots, du verbe « demeurer ». Dans la première moitié du 12ème siècle, Guillaume de Saint Thierry écrivait : « Ô vérité, réponds, je t’en prie. Maître, où habites-tu ? "Viens, dit-il, et vois. Ne crois-tu pas que moi, je suis dans le Père et que le Père est en moi ?" Grâces à toi Seigneur! ce n'est pas rien, ce à quoi nous sommes parvenus : ton lieu, nous l’avons trouvé. Ton lieu, c’est ton Père ; et encore le lieu du Père, c’est toi. [...] Cette localisation, c'est l'unité du Père et du Fils, la consubstantialité de la Trinité. » Les disciples sont invités à se rendre chez le maître, qui n’est pas un lieu. Que trouvent-ils ? Le Père lui-même dans le Fils ou l’inverse, le Fils dans le Père. C’est là qu’ils sont conviés. Dieu est un lieu, le milieu dans lequel on vit dès lors que l’on suit Jésus, qu’on aime les frères.

En ce temps pascal, il faut aller jusqu’à la fin de l’Evangile, au Golgotha. « Pour éviter que les corps demeurent sur la croix. » C’est sûr, la demeure de Jésus n’est pas la mort, il ne peut demeurer sur la croix un instant de plus. « L’arbre de la croix indique le passage » seulement. Il demeure en nous comme il demeure dans le Père. Nous demeurons en lui comme le Père demeure en lui.

vendredi 23 avril 2021

Marginaux de et dans l'Eglise (4ème dimanche de Pâques « des vocations »)

Ce n’est pas le prêtre qui célèbre la messe, mais l’assemblée, l’Ecclesia ; sans elle, le prêtre n’a aucun pouvoir. C’est l’Eglise qui agit in persona Christi. (Vatican II le reconnait mais recourt, subrepticement, à l’expression non traditionnelle de Christ-tête pour sauver une spécificité du presbytérat, quelque chose que les autres ne seraient pas ou n’auraient pas.)

Ce n’est pas le prêtre qui est chargé de l’évangélisation, mais la communauté. Que serait notre Eglise si chacun d’entre nous, d’abord par son style de vie, n’était pas messager de la Bonne nouvelle, tâchant de répondre à la vocation universelle à la sainteté ?

Faut-il alors penser que la spécificité des prêtres résiderait dans le gouvernement des communautés ? Cela correspond bien à l’émergence des anciens (prêtres) et des veilleurs (épiscopes) aux origines de l’Eglise, mais laisse dans un angle mort le rapport entre cette présidence et celle des sacrements. (Pour échapper à la définition sacrale des prêtres, de bons théologiens avancent ce rôle organisationnel, institutionnel, vis-à-vis de la communauté.)

Il faut bien que la communauté soit un minimum organisée. La hiérarchie pourrait être l’expression de cette organisation, non un pouvoir, ce qui permettrait de penser les ministères selon leur étymologie, des services (diaconies). L’habitude démocratique et la revendication générale que tous ceux qui sont concernés aient leur mot à dire font de la tâche d’organiser l’assemblée une modération (le mot se trouve dans le droit canonique). Modérer c’est permettre à tous de s’exprimer sans oublier personne ; c’est aider à rechercher le consensus ; c’est rappeler qu’aucune communauté ne peut se penser sans la catholica, voire l’oikoumènè, la totalité de l’Eglise. Cela convient bien à ce que l’on appelle la synodalité.

Dans une paroisse par exemple, on a besoin de quelqu’un qui tienne la communauté ouverte, qui présente la porte de la communauté à laquelle on peut sonner et coordonne les différentes activités, notamment caritative. Mais les secrétariats paroissiaux ou les laïcs en mission ecclésiale, voire tel chrétien repéré par les gens, font ils autre chose ? Aïe ! on pensait avoir trouvé une définition des prêtres et un secrétariat la renverse. (Penser les prêtres ou l’évêque comme des secrétaires généraux n’est pas insensé, du moins à titre descriptif.)

Peut-être faut-il constater l’impossibilité de dire la spécificité du ministère ordonné. Après des siècles où on le pense selon le modèle sacerdotal de la potestas sacra, Vatican II l’a réinscrit à l’intérieur des communautés. On passe d’une théologie du sacrement de l’ordre, sacerdotale, à celle presbytérale des ministères de et dans les communautés. Mais le concile n’a pas abouti car il n’a pas su renoncer au modèle sacerdotal. C’est la source de la schizophrénie catholique contemporaine repérable en ecclésiologie, dans la théologie des ministères et celle de l’eucharistie, d’où les tensions extrêmes jusque parmi les cardinaux.

Dès que l’on essaie de dire ce qu’est le ministère presbytéral, on constate que rien ne le distingue de la vocation baptismale, si ce n’est la célébration de l’eucharistie et de la pénitence. C’est à la fois heureux, parce qu’être prêtres n’a de sens que dans le cadre de la vocation baptismale, à la fois terrible parce que l’on ne sait dire ce que sont les prêtres qu’à entrer dans la logique de la séparation, le chaman qui fait le sacré, sacerdotale, cléricale.

Et si c’était la caractéristique des ministères de n’avoir pas de caractéristiques. Un prêtre, c’est comme tous les chrétiens. Il est autre, comme chacun, mais un autre qui ne doit, parce qu’il ne le peut, recevoir aucune détermination ou identité, contre distingué des autres spécificités, l’élément neutre des mathématiques, une sorte de néant, anéantissement, minus. Cela vaudrait y compris pour ceux qui ne sont pas responsables de communauté, aumôniers ou prêtres "au travail" par exemple.

Les ministères, et singulièrement les ministères ordonnés, inscrivent l’autre dans la communauté. Non pas comme représentant de l’Autre, alter Christus : c’est le rôle de la communauté sacerdotale ; ni mis à part, séparé en raison d’un être sacré, comme les baptisés dans le monde. L’autre avec un petit a, l’autre passe-partout, la différence. Différance où l’on entend l’errance de qui ne peut s’accrocher à aucune identité ; qui empêche que les problèmes humains ne se referment sur eux-mêmes, à l’abri de tout questionnement, pour que personne ne soit exclu ou au contraire trop rapidement assimilé. L’Eglise n’est ni secte, ni village gaulois coupé du monde, ni mondialisation uniformisante, mais Pentecôte des nations.

Tout baptisé doit en avoir le souci. Mais ne convient-il pas qu’il y ait en quelque sorte des professionnels, compétents ? Sans eux, sans elles ‑ pourquoi donc faut-il que ce ne soit toujours pas une évidence ? ‑ on ne peut être l’Eglise, mais ils ne sont pas l’Eglise, seulement la fonction d’altérité, l’autre de l’autre, une marginalité.

Si prêtres et évêques étaient les marginaux de et dans l’Eglise, cela donnerait quoi ?

 

 

 
- Jésus, unique pasteur, tu prends soin de ton peuple puisque ses chefs sont les mercenaires que le Père dénonce. Que les Eglises se laissent conduire sur le chemin de la croix pour te désigner en transparence.
- Jésus, unique pasteur, tu dis non à la violence, physique ou idéologique et à la recherche de profit personnel de ceux qui gouvernent. Que les dirigeants des pays travaillent à la paix dont le monde a besoin.
- Jésus, unique pasteur, tu veux pour tous la vie en abondance. Nous te prions pour les jeunes au moment de choisir leur avenir. Qu’ils considèrent chacun comme leur frère ou sœur et vivent ainsi en disciples de l’évangile.
- Jésus, unique pasteur, tu établis chaque baptisé ministre de ta sainteté. Que chacun de nous réponde à sa vocation, la liberté d’être soi avec et pour les autres.

vendredi 16 avril 2021

Pourquoi il est indispensable de ne pas croire aux apparitions du Ressuscité (3ème dimanche de Pâques)

Les apparitions du Ressuscité dans les évangiles témoignent principalement de la non-foi des disciples. Il faut multiplier les rencontres pour qu’enfin, la foi et la paix chassent la peur des disciples. Cette évidence textuelle est insupportable. La liturgie nous a fait entendre dans la nuit de Pâques l’évangile de Marc mais en supprimant le dernier verset, l’effroi des femmes qui ne disent rien à personne, en restant à l’annonce du jeune homme en blanc.

Dès les premiers manuscrits encore disponibles, on a ajouté à l’évangile une coda pour ne pas en resté sur le verset omis à Pâques et la peur des femmes. L’impossibilité de croire n’est cependant pas effacée, au contraire. Après l’annonce de Madeleine, « ceux qui avaient été ses compagnons ne la crurent pas ». Les deux disciples qui allaient à la campagne, « on ne les crut pas non plus ». « Enfin il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu'ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité et leur obstination à ne pas ajouter foi à ceux qui l'avaient vu ressuscité. » Nulle part il est dit qu’ils crurent.

L’évangile de Luc (24, 35-48) donne à la coda de Marc sa structure. Pas étonnant que l’on y retrouve la même incrédulité. Il n’est pas dit que les disciples crurent. Ils sont seulement accrédités comme témoins. Il est vrai, quand on lit aujourd’hui le chapitre 24 de Luc, les trois annonces semblent efficaces, mais c’est au prix d’une reprise du texte, très ancienne, sans doute après la crise marcionite, vers 160. Seul Jean dit, un peu, la foi, non de Pierre mais de l’autre disciple, et de Thomas, mais ne peut faire autrement que son chapitre des récits d’apparitions soit l’histoire de la résistance à la foi en la résurrection.

Pourquoi les évangiles racontent-ils cette résistance et pourquoi le gommage de cette résistance, très ancien et encore actuel. Pourquoi faudrait-il, évidemment, que les disciples croient comme un seul homme, d’un seul coup d’un seul, à la résurrection de Jésus ? Pourquoi la résistance à cette croyance est-elle insupportable, au point de faire de la résurrection un happy end, alors que ce n’est pas un homme triomphant qui apparaît aux disciples, mais le crucifié, alors que la vie pour beaucoup, n’est pas un triomphe, mais l’impossible bonheur ?

L’homélie de dimanche dernier a déclenché un certain nombre de réactions, très assertoriques. Plus la foi est fragile, plus il convient de la défendre de façon véhémente et sans appel. On cite la lettre aux Corinthiens : « si Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi ! » (1 Co 15, 14)

Je moque de la vanité de la foi. Je ne crois pas pour que ça marche. Je crois alors même que cela ne marche pas, je crois en dépit du mal, de la mort. Je crois alors que ceux que j’aime et tant d’autres, et moi aussi, sommes rattrapés par la mort. Et c’est précisément cette foi en Jésus malgré la mort et la souffrance, malgré l’absence de bonheur, qui est foi en sa résurrection. La résurrection, d’après les récits évangéliques, c’est le recul de la peur, c’est la paix et non l’angoisse devant la disparition de Jésus. Nous n’aurions pas à croire en la résurrection si la mort de Jésus avait définitivement supprimé la souffrance, la mort et le malheur. Le happy end interdit la foi. Voilà pourquoi il est indispensable de ne pas croire aux apparitions du Ressuscité, voilà pourquoi l’évangile raconte la non-foi des disciples et ne dit pas qu’ils crurent. En racontant la non-foi, les évangiles empêchent qu’on prenne la résurrection pour une fin heureuse. Ils invitent à vivre malgré la mort et la peur.

Que la résurrection ne passe pas ne doit affoler personne. C’est comme cela depuis le début et l’évangile raconte l’échec de cette annonce. Et malgré les retouches, demeure d’autant plus inscrite l’impossibilité de croire. Qu’ils croient ou non, les disciples, comme nous venons de l’entendre, sont faits témoins. Témoins de la nécessité de passer par la souffrance pour vivre, ou, si vous préférez, témoins de ce que la souffrance et la mort ne sont pas le dernier mot de la vie, que la vie passe la souffrance et la mort. C’est notre expérience quasi permanente, nous n’avons d’ailleurs guère le choix.

Comme je le disais dimanche dernier, la résurrection n’est pas un truc à croire, mais une vie avec le Christ, le Christ Jésus comme vie. Il est la résurrection. Ce qui fait de nous ses disciples, c’est l’attachement à cet homme et au renouvellement des cieux et de la terre dans l’annonce et l’action que tous sont frères et sœurs. Même si la mort et le mal demeurent – et c’est bien ce qui se passe – nous demeurons attachés à Jésus, au point d’en être les témoins deux milles ans plus tard. Si ce n’est pas l’indice qu’il est vivant, qu’il a vaincu la mort !

vendredi 9 avril 2021

Nous ne croyons pas qu'il y a la résurrection

La résurrection de Jésus est ce qui fait de nous des chrétiens. Mais entendons nous bien. La résurrection de Jésus n’est pas une affirmation, une opinion qu’il faudrait tenir pour être chrétien. La résurrection de Jésus est une vie avec Jésus. Il est la résurrection (Jn 11, 25).

On se moque des grandes théories, quand bien même elles seraient vraies, parce que la foi n’est pas une gnose ni la récitation d’un catéchisme. Un catéchisme n’a jamais été chrétien : il ne s’est jamais comporté en samaritain, n’a jamais donné sa vie pour les autres comme Jésus ! On n’est pas chrétien parce qu’on répète les dogmes, adhère aux dogmes chrétiens. D’ailleurs, « vous n’avez pas besoin que l’on vous enseigne » dit la première lettre de Jean (2, 27), faisant écho à la prophétie de l’alliance nouvelle de Jérémie (31, 33-34) : « Je mettrai ma loi au fond de leur être et je l’écrirai sur leur cœur. Alors je serai leur Dieu et eux seront mon peuple. Ils n’auront plus à instruire chacun son prochain, chacun son frère. »

On est chrétien parce que le nom de Jésus est celui d’une manière de vivre, le nom d’une relation. Le nom de Jésus est une pratique. La foi est acte. Attention ! Pratiquer la foi, ce n’est pas aller à la messe ! Pratiquer la foi, c’est écouter une parole et la mettre en pratique (Mt 7, 24-27). C’est l’amour pour autrui, l’amour pour autrui comme Jésus, à cause de Jésus. Et cet amour pour autrui est vie.

L’amour est vie. Plus que cela, si l’on peut dire, l’amour est résurrection. « Nous savons que nous sommes passé de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères. » (1 Jn 3, 14) L'amour fait vivre de nouveau, il fait revivre, il fait vivre de surcroît. Nous en avons une parabole dans la procréation. Et quelle parabole. Mais il ne faudrait pas réduire l’amour comme don de vie à cette parabole. Il y a bien des procréations qui ne sont pas amour ; il y a bien des occasions de faire vivre, de rendre la vie, d’être rendu à la vie qui ne sont pas procréations. La foi, c’est la conversion de la vie, la conversion à la vie. « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. » (Jn 10, 10) La surdétermination religieuse de l’évangile, des choses à croire qui feraient les disciples, non seulement ne sont pas la pratique du nom de Jésus, mais détourne de cette pratique, trompe et interdit le chemin de la vie.

Convertissons-nous à la vie, et nous serons disciples. Non une vie spirituelle ! (encore une surdétermination religieuse) car le Verbe s’est fait chair. Convertissons-nous à la vie, ici, dans la chair, maintenant, dans la rencontre avec les autres. « Dieu a tant aimé le monde. » (Jn 3, 16) Convertissons-nous à la vie et la résurrection est à portée de mains. C’est encore la première lettre de Jean : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; car la vie s'est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue - ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. » (Quelle ouverture et du livre, et de la foi !)

Confesser la résurrection c’est pratiquer l’amour et la vie surgit. Nous ne croyons pas qu’il y a la résurrection. Nous vivons, nous croyons que chaque fois que nous pratiquons l’amour pour autrui, nous éprouvons la puissance de vie, la puissance de résurrection. Chaque fois que nous aimons autrui nous recevons confirmation, assurance, que l’amour pour autrui est vie, donne vie. « Cette assurance est la plus forte. Rien ne pourra nous séparer de l’amitié que Dieu nous porte. » (Cf. Rm 8, 38-39)

Les croyants, les disciples ne sont pas à tenir des propos invérifiables, mais à s’assurer, par la pratique de l’amour pour autrui, que la vie, c’est du solide. Quelle folie, alors que l’on ne cesse de souffrir et de mourir. Nous en sommes assurés par la pratique de l’amour pour autrui et par elle seule. Il est vraisemblable que si nous doutons de la foi, c’est soit que nous avons réduit la foi à un savoir, soit que nous ne pratiquons pas l’amour pour autrui. On ne va à Dieu, à la résurrection qu’il est, qu’en passant par autrui.

 

 

- Tu regardes avec le cœur la misère des Eglises divisées, incapables de se réconcilier. Que ta miséricorde les encourage sur le chemin de la conversion et de l’unité.

- Tu regardes avec le cœur la misère du monde, et nos mains incapables de s’ouvrir pour secourir ceux qui n’en peuvent plus. Que ta miséricorde nous façonne en artisans de justice et de paix.

- Tu regardes avec le cœur la misère de nos cœurs, leur étroitesse, leur sécheresse. Que ta miséricorde nous relève de notre mort pour que nous soyons à notre tour de ceux qui rendent la vie, en abondance.