vendredi 3 février 2023

Evangéliser n'est pas annoncer l'évangile ! (5ème dimanche du temps)

« On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire. » (Mt 5, 13-16). Ce petit verset appliqué à la mission souffre de graves détournements. Car toutes les lampes ne sont pas faites pour éclairer. Il ne suffit pas d’être lumière pour éclairer. Et si l’on ajoute ce qui précède, toutes les dérives sont à craindre : « vous êtes la lumière du monde ». L’actualité de cette semaine encore le prouve.

Il y a la lumière qui éblouit de sorte que l’on n’y voit plus rien, non seulement à la regarder, mais longtemps encore après. Ce peut-être le soleil de plein midi. C’est aussi la lampe des interrogatoires, des tortionnaires. Des lumières qui aveuglent.

La lumière du lampadaire est différente. A supposer que Veritatis splendor désigne Dieu lui-même, ce n’est pas lui que l’on mettra sur le lampadaire. Qui sommes-nous pour poser Dieu ici ou là ? Comment pourrions-nous penser le placer ici ou là sans nous rendre compte que ce sont les idoles qui peuvent être manipulées ? Le Dieu des Ecritures se rend invisible pour que nous ne soyons pas éblouis. Seul Moïse pouvait le voir, d’où les rayons de lumière qui sortaient de son visage ; il fallait s’en protéger par un voile. La chair meurtrie est depuis Mt 25 le voile qui nous garde de manipuler le divin.

Il y a la lumière « des cafés tapeurs aux lustres éclatants ». Elle agit sur nous comme sur un insecte. Attirés, nous nous y brûlons. La lumière du lampadaire n’est pas de ce type. On ne la voit pas parce qu’elle rend le reste visible, elle n’attire pas le regard mais fait voir. Pourtant nous aimons approcher ceux qui brillent ; les dévots et courtisans, que le bling-bling de quelque gourou appâte, finissent comme Icare, chute vertigineuse. On tombe de haut. Une star n’est pas une étoile, une star n’est pas la lumière, surtout dans l’évangile.

Voilà deux types de lumière à ne pas mettre sur le lampadaire et que nous ne saurions être. L’évangile et Dieu ne sont pas lumière pour qu’on les regarde, les voie, mais pour éclairer. Evangéliser n’est pas annoncer l’évangile, c’est faire en sorte que la vie des peuples et de chacun viennent à la lumière. C’est courant de confondre mission ou évangélisation avec annonce de l’évangile. Cela n’a rien à voir !

Regardez Jésus. Il est l’évangile du Père. Il passe son temps à empêcher qu’on le regarde, lui. Il interdit, contre tout réalisme, que l’on fasse connaître les actes de salut qu’il opère, ordonne que l’on ne dise rien à personne. Son regard est pour les autres, nous tourne vers eux, surtout ceux qui semblent perdus, malades, moribonds, exclus, pécheurs, étrangers, etc. Il agit en tout point comme le Dieu de Moïse qui a vu la misère de son peuple.

L’évangélisation, comme lumière sur le lampadaire, d’abord, sort le mal de l’obscurité où il se tapit. Le mal éclairé est un mal dénoncé, déjà, est un mal combattu. Si les missionnaires se prennent pour des éclaireurs de lumière dans le monde, qu’ils se méfient. Ce ne sont pas seulement leur péché qui est mis en lumière, mais leur utilisation de la lumière comme péché, comme perversion. L’Eglise est plus que mal placée en ce moment pour parler. Qu’elle se taise ! Certains veulent voir dans l’effervescence des communautés nouvelles et la nouvelle évangélisation un fruit de l’Esprit, une revanche sur l’enfouissement d’un catholicisme jugé attiédi, voire se confondant avec l’humanitaire. En se mettant en scène, beaucoup ont dissimulé leurs forfaits. Ils ont brûlé des frères et sœurs comme des insectes, ils ont accusé les autres comme des projecteurs justiciers. Cinquante ans plus tard, la lumière se révèle avoir été détournée. « Quand vous verrez des chrétiens qui font du prosélytisme “viens, viens”, non, ce ne sont pas des chrétiens, ce sont des gens déguisés en chrétiens. »

La seule manière d’éclairer le monde est de relever l’humanité. C’est la charité, la lumière, pas le catéchisme, ni le dogme, ni la prédication, ni l’annonce. La première lecture (Is 58, 7-10) le dit par deux fois expressément. « Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable. Alors ta lumière jaillira comme l’aurore. […] Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi. »

S’il y a besoin de parler de Jésus, c’est parce que nos vies n’en sont que d’insignifiantes répliques, et encore, c’est parce qu’elles ne parlent pas de lui. La seule manière d’annoncer l’évangile aujourd’hui, c’est la conversion et la charité, la conversion à la charité.

« La dernière chose à faire [pour que quelqu’un se convertisse, même un ami] est de dire quelque chose ! Tu vis l’évangile, et s’il te demande pourquoi tu agis comme cela, alors tu lui expliques et tu laisses l’Esprit Saint l’activer. » L’évangile changera le monde, sera lumière qui éclaire ou sel qui conserve la santé des aliments, que parce que la charité des disciples interrogera et relèvera. Puissions-nous être connus comme des gens solidaires, bons, démesurément bons, à l’image du Maître. Quand nous serons connus ainsi, il sera temps de faire des discours sur Dieu.

mercredi 25 janvier 2023

Gioachino ROSSINI, Moïse et Pharaon (opéra)

Le bel canto en français et sur un sujet biblique. Cela étonne. Est-ce que cela emporte l’adhésion ? Telle n’est pas vraiment la question. Le Festival 2022 d’Aix-en-Provence a présenté la partition dans la mise en scène de Tobias Krazer. Clément Lonca, tout jeune chef et assistant du chef attitré la dirigeait le 24 janvier à Lyon. Ce n’est pas rien de découvrir ce Rossini assez peu connu, qui écrit un opéra en français, qui se montre créatif pour des solistes, bien sûr, mais pour les chœurs et encore pour l’orchestre. Le postlude en particulier et la musique de ballet sont vraiment superbes.

Au terme du premier acte, on se demande où est le récit biblique. L’intrigue amoureuse semble faire oublier le texte et il n’y a que des relents de nationalisme mâtiné de fanatisme religieux. Mais le livret ne développe ni un énième Roméo et Juliette, ni un opéra religieux (c’est tout juste si le personnage de Moïse en est un, qui n’a aucun air, seulement des récitatifs, comme s’il ne pouvait appartenir à l’ouvrage). Le metteur en scène choisit la dimension politique comme ressort du drame, lorsqu’un peuple opprimé réclame et lute pour sa libération.

Ce n’est pas pour rien que les chœurs tiennent une telle place dans la partition. Il y en a deux, un pour chaque camp, Egyptiens et Hébreux, mais encore, ils campent chacun un personnage collectif aussi important que les solistes dans l’équilibre de la partition. Et l’on se met à comprendre que le texte biblique n’est pas si éloigné. L’amour contrarié du fils de Pharaon avec une fille des Hébreux expliquent les atermoiements du roi d’Egypte. Voilà le sujet, hier comme aujourd'hui, la trahison des traités internationaux au gré des intérêts des puissants. Le passage de la Mer Rouge a beau être le sous-titre de l’opéra, il n’arrive qu’à la toute dernière scène du dernier acte.

Alors devient sensé que les Hébreux soient des réfugiés, entassés dans un camp aux frontières du monde des puissants et que les Egyptiens campent, si l’on peut dire, le monde de l’opulence et de la force, la force de la richesse et des techniques. Point trop d’interventions divines. Certes la machinerie opératique du XIXe se régalait d’un style péplum. Ici, parce que l’on ne peut plus y croire ‑ et sans doute est-ce préférable pour le matricule divin ‑ les cataclysmes d’un réchauffement climatique suffisent à actualiser les plaies d’Egypte, arrogance d’une société et de ses puissants, qui se croient invulnérables.

Fallait-il que la vidéo montre la noyade ? Le pléonasme est toujours inutile. Le déplacement des réfugiés au milieu de la salle pour la prière finale aurait suffi à dire leur libération alors que l’orchestre se chargeait de raconter l’effondrement du système d’oppression. D’autant que le metteur en scène lui-même n’y croit pas. Il a l’heureuse idée de montrer pendant le postlude, sur une plage, les riches vacanciers continuer leur mode de vie. Ils ne sont pas morts.

La libération n’est pas tant une prise de pouvoir qu’une volonté de sortir de l’horreur. La théologie de la libération a écrit comment les opprimés pouvaient trouver dans l’Exode leur force, non par la magie d’un Deus ex machina, mais par la capacité à se relever, se tenir debout, humains, vivants. L’intelligence de la victime permet de renverser le monde au-delà du ressentiment. Ce sont les dieux tutélaires des nationalismes qui doivent être avalés par la mer.

 

 

 

Gaëlle JOSSE, La nuit des pères (roman)

La violence des pères. Dans les prisons, il y a bien quelques mères infanticides ou maltraitantes. Mais on ne compte plus les pères. Les meurtres sur conjointes ne diminuent pas par exemple. Plusieurs de ces hommes condamnent la violence contre ceux de sa famille, mais sont pris dans la contradiction où les placent leurs actes.

Dans le roman de Gaëlle Josse, la violence n’est pas physique. C’est celle de l’ignorance et des cris, de la peur de chaque minute de déclencher un cataclysme parce qu’on aura été milieu du passage ou du regard du père. C’est la quasi impossibilité du père, refilée comme une maladie héréditaire, d’être seulement sensible ; la fuite s’impose qui fait un refuge de l’univers du travail. Et ça bousille des vies, celles des enfants, celle du conjoint, celle du père. L’autrice raconte l’histoire d’un père, mais intitule son texte Nuit des pères.

Il y a-t-il une possibilité de stopper la violence ? Y a-t-il une possibilité de mettre fin à ses conséquences ou au moins de les endiguer ? Dans quelle famille ne se posent ces questions, ou ne devraient-elles se poser ? On apprend la raison de la violence du père. Cela le rend plus humain. Est-ce assez pour comprendre pourquoi il n’a rien fait pour essayer de sortir de sa violence ? Est-ce assez pour pardonner ou se réconcilier ?

Les éditions Noir sur Blanc, Paris 2022