mardi 26 mai 2020

Du renoncement. Passer derrière.

Quelques lignes d'une lettre de Dietrich Bonhoeffer.
Il est en prison, depuis quasi un an, en préventive. Il attend que lui soit communiqué par la justice, aux mains des Nazis, ce qu'on lui reproche. On est en mars 1944.



Les désirs auxquels nous nous cramponnons trop nous empêchent facilement d’être ce que nous pouvons et devons être. Les désirs que nous nous efforçons sans cesse de surmonter par égard aux tâches actuelles, nous enrichissent au contraire. Etre exempt de désirs, c’est être pauvre. Dans mon entourage actuel, je ne trouve guère que des hommes qui se cramponnent à leurs désirs et, de cette manière, ne sont rien pour les autres ; ils n’entendent plus et sont incapables d’aimer leur prochain. […]
Il y a des vies accomplies, malgré beaucoup de désirs inexaucés : c’est là ce que je voulais vraiment dire. Pardonne-moi de t’importuner toujours par de telles « considérations », mais ici je vis surtout dans la méditation et tu le comprends bien. […]
Elle fait partie de ces gens qui veulent toujours faire « quelque chose de bien » ; c’est en cela, à mon sens, que réside sa limite […]. Un peu plus d’égoïsme serait plus altruiste !

vendredi 22 mai 2020

De la nécessité du rassemblement cultuel (7ème dimanche de Pâques)


« Ils se tenaient dans la chambre haute. Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères. » (Ac 1, 12-14)
Ce petit portrait de l’Eglise des origines aurait-il quelque valeur pour aujourd’hui alors que s’est posée ces derniers mois la question de la nécessité du rassemblement cultuel ? Il est toujours délicat de faire une norme d’un simple verset. Les Actes racontent bien autre chose : le trajet de la Parole de Jérusalem à Rome et il n’est pas possible de voir dans le confinement d’avant la pentecôte l’être même de l’Eglise.
Jésus avait d’ailleurs beaucoup plus de disciples que les Onze, quelques femmes et ses frères. Si les Onze devaient désigner la totalité, pourquoi faudrait-il ajouter femmes et frères ? En outre cette totalité est amputée puisque, Judas parti, la perfection du douze fait défaut.
L’auteur des Actes ne présente cependant pas le rassemblement comme dépassé, caduc. Il racontera bien d’autres assemblées au point que, à l’instar de la mission, l’assemblée désigne l’Eglise ‑ c’est son nom, ecclesia. Non qu’il suffise de faire cuchon, de s’entasser pour être Eglise, mais l’on n’a jamais accès au Christ en dehors des frères.
Le Christ sans son corps est une illusion dangereuse et fumeuse. Qui n’a jamais eu à porter le poids de l’Eglise, à supporter les frères, aux deux sens de l’expression, ou qui n’a jamais connu la joie de retrouver les frères, n’a jamais connu le Seigneur, mais l’idole qu’il s’était fabriquée, à la convenance de son imaginaire. Sans les frères, nous nous fabriquons le dieu qui ne nous emmerde pas, et ce dieu n’est pas plus que tous ceux que nous fabriquons celui en qui nous pouvons mettre notre foi. « Jésus a-t-il encore un corps ? »
Il n’est pas possible de nous tenir à la suite de Jésus sans les autres, non seulement les autres membres de l’Eglise, mais l’humanité tout entière dont l’Eglise constitue les prémices, ou la vocation. Si souvent, sous la plume d’Augustin, le Christus totus, le Christ entier, c’est lui et nous. L’Eglise est rassemblement non pour elle-même, parce qu’on serait bien ensemble, mais comme signe, sacrement de l’humanité réconciliée, fraternité.
S’il manque quelque chose à notre foi avec l’impossibilité de nous rassembler, ce n’est pas la privation des saintes espèces. Cette focalisation sur l’eucharistie indépendamment de la fraternité, sur la communion sans la communion, est idolâtrie et sacrilège, trahison de la foi au moment même où l’on prétend la défendre. Point besoin de l’eucharistie pour fonder la nécessité de se rassembler. Seulement la déclaration de Jésus : « quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20). Les frères sont le sacrement de sa présence, sacrement primordial dont découle le septénaire sacramentel.
L’insistance sur l’individu, sa valeur, caractérise notre culture, y compris la culture ecclésiale, une forme de piétisme, moi et mon Jésus, moi et l’adoration. Il y a dans l’Eglise quelque chose qui résiste parce que l’absence des frères et absence de Jésus. Les communautés monastiques en sont un indice particulièrement fort. Dans les affaires d’abus qui défrayent la chronique, il n’est pas rare, et ce n’est pas un hasard mais le symptôme d’une dérive contre-ecclésiale, que l’on rencontre une figure du père, de héraut. L’évangile est explicite : « Vous n’avez qu’un Maître, et tous vous êtes des frères. N’appelez personne votre "Père" sur la terre : car vous n'en avez qu’un, le Père céleste. » (Mt 23, 8-9)
Cela devrait nous garder de tout culte de la personnalité, de toute dévotion ou recherche de l’homme providentiel. Cela n’existe pas. C’est un attrape-couillons. Avec Jésus résonne l’interdit de l’idolâtrie de la foi d’Israël et la libération que célèbre le peuple dès la sortie d’Egypte. Ce n’est pas pour retomber dans d’anciens esclavages ! (Ga 5, 1) Et l’idole n’est pas telle statuette qu’il faudrait jeter au Tibre, mais tout ce en quoi nous posons notre espérance de façon indue, l’argent, notre confort, telle personne., voire les saintes espèces.
Plus jamais, il n’y aura Douze ‑ l’essai de remplacer Judas ne fonctionne pas vraiment. Au mieux, les Douze prennent fin avec Matthias. Jusqu’à ce que Dieu ait tout récapitulé dans le Christ, de façon manifeste, il manque à son corps tous ceux qui ne savent ou ne peuvent s’en reconnaître. Il manque à l’Eglise l’unité. L’Eglise est en manque. Et nos rassemblements sont encore plus douloureux que leur empêchement. Nos rassemblements ne sont pas le chaud réconfort de quelques happy few, mais l’expression de notre attente d’une humanité enfin rassemblée, réconciliée, récapitulée.
Ceux qui ont crié à la nécessité des rassemblements, plutôt que de raconter que l’eucharistie est vitale ‑ ce qui est inaudible, et pas seulement pour les non-chrétiens ‑ auraient mieux fait de demander, si les croyants ne peuvent plus se rassembler, qui dans la société du chacun pour soi, criera que le bonheur de l’humanité réside dans le rassemblement fraternel ? La nécessité du rassemble est politique. Encore eût-il fallu qu’on y crût.

mardi 19 mai 2020

L'absence de Jésus, condition de la foi (Ascension)


« Il vous est bon que je m’en aille. » (Jn 16, 7)
Cette phrase est terrible. Comment la perte définitive de l’être aimé pourrait-elle nous être bonne ? « Je m’en vais auprès du Père, et vous ne me verrez plus. » Ce n’est pas seulement la violence de la passion, l’injustice de la condamnation de l’innocent qui sont pierre d’achoppement, scandale. Mais que fait Jésus à affirmer outre la nécessité de son départ, la bonté de ce départ ? A-t-on réfléchi à cela ?
On s’en tirera en citant un autre passage : « je reviendrai vers vous et je vous prendrai avec moi » (Jn 14, 3). Ou bien encore la suite immédiate du verset, « Il vous est bon que je m’en aille, car, si je ne m’en vais pas, le Défenseur ne viendra pas à vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai. »
Or rien de tout cela n’est satisfaisant. Pourquoi la venue de l’Esprit interdirait-elle la présence de Jésus ? Pourquoi faut-il que la mort soit notre lot, et avec elle la douleur de la séparation irrémédiable ? Les versets de ce chapitre 16 de Jean sont d’ailleurs loin d’être clairs. Que veut dire l’évangéliste, que veut-il transmettre des paroles et de la vie de Jésus ? Que désigne ce « il » impersonnel, « il vous est bon » ? « La tristesse remplit [notre] cœur. »
En célébrant l’ascension du Seigneur, c’est à ces questions que nous sommes confrontés. Je constate que cette fête rassemble encore moins de monde qu’un quelconque dimanche. Nombre de paroisses profitent de ce jeudi pour permettre à tous de se retrouver : mais si elles suppriment des messes, c’est surtout pour faire face à de plus petites assemblées. Comme si cette fête était particulièrement incompréhensible, sans importance, y compris pour les plus réguliers de ceux qui participent à l’eucharistie.
Cette fête ne va pas de soi. Elle interdit de lire la passion comme une simple péripétie que la résurrection ferait oublier, happy end. Cette fête ne va pas parce que, alors qu’on chante en tapant dans les mains et en dansant que Jésus est présent au milieu de nous, nous sommes invités à confesser le contraire. Même le lectionnaire refuse d’entendre ce que célèbre la fête. Voilà plusieurs dimanches que nous lisions l’évangile de Jean, et subrepticement, nous revenons à Matthieu. Mais ce n’est pas pour reprendre la lecture continue ‑ ce qui ne se fera que dans cinq semaines ! Nous sommes projetés à la toute fin de l’évangile et les quatre prochains dimanches nous reviendrons à Jean. Cette fête ne va pas, parce qu’elle empêche de dissimuler ce qui est pourtant l’expérience de tous, croyants ou non, l’absence de Dieu.
Michel de Certeau dont François dit qu’il a été un auteur qui l’a profondément marqué, parle de rupture instauratrice. Nous avons tous vécu cela. Le décès de quelqu’un nous fait prendre en charge son œuvre et ainsi nous transforme. Ce peut être pour prendre la relève d’une entreprise, pour poursuivre une mission, simplement pour porter le souci que des frères et sœurs se retrouvent alors que les parents ne sont plus là, eux dont la simple présence suffisait à faire qu’on se rassemble.
Une rupture qui oblige. Une rupture qui ouvre un renouveau, qui instaure le nouveau alors même que la mort a signé la fin. C’est ce qui se passe à Pâques. C’est ce qu’ont vécu les disciples et qu’ils vivent encore. C’est ce sur quoi l’ascension dirige le projecteur. Jésus n’est plus là, c’est à nous de prendre sa place aujourd’hui, pour que rien de lui ne s’efface.
Trois conséquences. La première : Devant la propension au fétichisme, à l’idolâtrie, à l’adoration superstitieuse, à la servitude volontaire, Jésus serait encore là que son emprise ne pourrait qu’être tyrannique. De même que la création n’est possible que par le retrait de Dieu hors du créé, de même la nouvelle création, la vie, n’est possible que par le retrait de Jésus. Et c’est ce que nous fêtons. Aussi douloureux soit ce deuil, il nous est bon qu’il s’en soit allé. L’interdit mosaïque de la représentation demeure une nécessité pour les disciples de Jésus.
La deuxième : notre responsabilité. Rien que cela, prendre la place de Jésus ! Attention, nombre de ceux qui le remplacent ont tendance à se prendre pour Jésus, à édicter des lois en son nom. Alter Christus. Non ! Prendre sa place signifie maintenir sa place pour qu’elle ne soit pas oubliée, mais la maintenir vide, pour que personne ne se prenne pour le sauveur, pas même l’Eglise. Nous sommes là seulement pour faire signe vers lui. Ce n’est pas nous qui le remplaçons mais l’Esprit qui trouve en nous le corps à animer pour que se fasse entendre encore la bonne nouvelle de la consolation.
La troisième : la présence de Jésus n’existe que sur le mode de l’absence. L’absence n’est pas le contraire de la présence, mais sa condition. La nuit de la foi n’est pas un moment, une étape, mais le statut même de la foi. En sa présence, la foi n'aurait aucun sens. Cette absence cependant n’est pas un vide mais le corps des frères, deux ou trois rassemblés en son nom, et les souffrants que l’on secourt.