vendredi 1 juillet 2022

Mission et moisson Lc 10, 1-9 (14ème dimanche du temps)

« La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. » (Lc 10, 1-9) Voilà une des rares intentions de prière recommandée par Jésus. Elle est sans doute d’importance. Il s’agit de la bien comprendre. Or ‑ je ne saurais dire depuis combien de temps ‑, nous interprétons communément ces versets comme concernant les vocations spécifiques et plus précisément sacerdotales. Prier le maitre de la moisson d’envoyer des ouvriers signifie communément prier pour les vocations, pour qu’il y ait des prêtres.

Une telle lecture est anachronique. Jésus n’a aucune idée de ce que nous appelons prêtre. Il y a certes des prêtres pour exercer le sacerdoce en Israël et dans les religions. Il y a aussi des anciens, des presbytres, qui jouent, et dans le judaïsme du premier siècle et dans les débuts de l’Eglise ; les Actes principalement leur reconnaissent un rôle dans l’organisation des communautés chrétiennes. Mais jamais Jésus n’a pensé que des prêtres, comme ceux des religions, auraient un rôle, en tant que tels, dans la communauté de ses disciples. Quant à l’organisation des communautés chrétiennes, elle a été diverse. Parfois, il y a des anciens, des presbytres, comme à Ephèse ; notons que Paul, le plus ancien des auteurs chrétiens, ignore ce terme. Selon les habitudes et besoins locaux, les manières de faire de ceux qui fondent les communautés, les charismes et responsabilités sont nommés très différemment. Même sin avec Ignace d’Antioche, dans les années 100-110, on connaît une organisation très proche de la nôtre avec un évêque, des prêtres (presbytres) et des diacres, il faut attendre le troisième siècle pour que cela se généralise à toutes les communautés. A Rome, vers 180, on ne parle pas d’évêque.

Bref, il s’agit de sortir notre verset de la compréhension vocationnelle pour comprendre ce que Jésus veut dire. Assurément, le contexte est missionnaire. Les soixante-douze sont envoyés ‑ le verbe est apostolein, de la même famille qu’apôtre ‑ pour faire connaître la proximité du Royaume et le retournement qu’elle implique.

Il faut distinguer les Soixante-douze et les Douze, mais peut-être pas comme on le fait trop aisément. Les seconds, bien qu’appelés apôtres, ne semblent pas, chez Luc du moins, avoir d’autre raison d’être que de désigner le rassemblement eschatologique de l’humanité rassemblée, enfants dispersés, selon le modèle du peuple de Dieu et ses douze tribus. Ils ne sont pas envoyés ! (Lc 6, 12-16) Les Soixante-douze désignent aussi une totalité, celle des disciples, multitude foisonnante, six fois douze, envoyée, apostolée, si je puis dire.

En français, il y a assonance entre moisson et mission, de sorte que l’apostolat est moisson. Ce n’est pas le cas en grec, mais tout de même, l’envoi, la mission est dite par la parabole de la moisson. Voilà qui mérite encore que nous nous défaisions de nos habitudes de compréhension. Etre envoyé en mission, ce n’est pas semer, c’est moissonner. Etre envoyé en mission, ce n’est pas l’ascèse de semailles qui appauvrissent, dépossèdent, mais la joie de remplir son tablier, ses silos et ses granges. Rappelons-nous le psaume. « Qui sème dans les larmes moissonne dans la joie : il s’en va, il s’en va en pleurant, il jette la semence ; il s’en vient, il s’en vient dans la joie, il rapporte les gerbes. »

La mission ne nous demande pas de semer. C’est fait. « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » La mission est récolte, moisson, réjouissance, fête. Avouez que ce n’est pas ce que nous pensons, nous qui disons peiner sous le poids du fardeau missionnaire. Or ce poids, c’est le mal, non la mission que Jésus confie à l’ensemble des disciples en les envoyant deux par deux… moissonner dans la joie.

D’accord, le verset suivant parle de brebis envoyées parmi les loups. Voraces, rapaces, il ne faudrait pas que la moisson semée par l’Esprit du Seigneur ‑ le bien qui fait tant d’envieux, la générosité d’une création destinée à la jubilation du Royaume ‑ tombent dans l’escarcelle de brigands. Les loups ne sont pas ceux auxquels les disciples sont envoyés pour annoncer la paix, c’est-à-dire la proximité du Royaume, mais ceux qui dévoient cette proximité, ceux qui en profitent, se l’approprient en faisant régner la peur et la guerre. Les loups sont toujours dans les Ecritures ceux qui détruisent le troupeau du Seigneur, y compris en prétendant le paître. Jamais les destinataires de l’alliance. Il faudrait tout de même se demander pourquoi nous pensons que ceux auxquels nous devons annoncer la proximité du Royaume seraient des loups ! Que nous soyons de ceux qui rendent toute grâce au Père de la profusion de la moisson, ceux qui font eucharistie pour la joie d’une mission surabondante.

vendredi 24 juin 2022

Tu viens ? (13ème dimanche du temps)

Le verbe utilisé pour dire la suite de Jésus dans l’évangile de ce jour (Lc 9, 51-62) signifie au moins aussi précisément accompagner. C’est presque pareil, encore en français. « Qui m’accompagne ? » « Je te suis ! » Suivre Jésus, c’est l’accompagner parce que Jésus ne trace par la route devant, sans égard pour qui chemine avec lui, mais il marche à nos côtés, comme le raconte Les pèlerins d’Emmaüs. Il écoute et interroge, il explique et redonne force.

Suivre Jésus, ce n’est pas une occupation à temps partiel, qui laisserait la possibilité de vaquer à ses affaires, enterrer nos morts ou que sais-je ? Non que Jésus refuse que nous pleurions ceux que nous avons aimés ! Il s’agit d’être avec lui aussi lorsque nous sommes en deuil, et non de le rejoindre, un peu plus tard, quand cela ira mieux.

Il n’y a pas de moments où nous pourrions ne pas être avec lui, parce que même lorsque nous nous écartons du chemin, lorsque le péché nous domine, il fait le détour avec nous pour ne pas nous lâcher. Plus qu’à tout autre moment, nous avons besoin de lui, dans la misère de notre mal autant que dans la tourmente du deuil et de la souffrance.

Suivre Jésus n’est donc pas d’abord prendre une route spécifique, devenir prêtre ou se marier, travailler comme vigneron ou physicien. Suivre Jésus, c’est faire de toutes nos activités, de toute notre vie un chemin sur lequel Jésus marche et nous donne de l’accompagner.

Un texte que l’on attribue faussement à François, avec des références qui ne me plaisent guère ‑ on ne va tout de même pas faire de la pub aux Américains et à leur colonisation des cultures ! – dit bien les choses : « Nous avons besoin de saints avec des jeans et des baskets. Nous avons besoin de saints qui vont au cinéma, qui écoutent de la musique, qui traînent avec leurs amis. Nous avons besoin de saints qui placent Dieu en premier lieu avant de réussir dans n'importe quelle carrière. Nous avons besoin de saints qui cherchent le temps de prier tous les jours et qui savent être amoureux de la pureté, de la chasteté et de toutes les bonnes choses. Nous avons besoin de saints – des saints pour le 21e siècle avec une spiritualité adaptée à notre nouvelle époque ».

Suivre Jésus c’est vivre la sainteté de l’Esprit dans la vie qui est la nôtre, et non changer de vie, au sens où ce serait une autre vie, saint-sulpicienne ou fantasmée que nous devrions adopter. Suivre Jésus c’est changer de manière de marcher, parce que désormais nous passons derrière Jésus qui nous ouvre le chemin, nous passons derrière les frères qui nous ouvrent le chemin vers Jésus, quand bien même c’est nous qui les tirons par devant pour qu’ils se relèvent. Accompagner Jésus c’est faire de la vie telle qu’elle nous échoie un chemin de sainteté parce que nous suivons Jésus.

Qui vient ? Qui répondra : « Je te suis ? »

Peut-être, commencez-vous à trouver que je suis hors sujet. Notre célébration accueille la première communion de plusieurs enfants, et je n’en ai encore rien dit. Ne devrais-je pas, pensez-vous peut-être, être attentif à ce qu’ils vivent et les aider à comprendre ce qu’ils font ?

Mais figurez-vous que c’est exactement ce que j’ai fait jusqu’à présent. Car qu’est-ce que communier sinon accompagner Jésus dans sa mort et sa vie, le suivre au soir de sa passion pour recevoir la force de résurrection du matin de Pâques ? Notamment chez les catholiques, on a tellement fait de l’eucharistie le plus grand sacrement ‑ c'est pourtant le baptême le sacrement primordial ‑ que l’on pense que si l’on ne parle pas du pain et du vin consacrés, on ne parle pas de l’eucharistie, on ne lui confère pas l’honneur qui lui est dû.

Mais enfin, cette fois c’est bien François que je cite, c’est de la foutaise, l’eucharistie en dehors de nos vies, dans le lieu de nos rêves, avec cierges et encens, folklore de la première communion qui sera la dernière avant bien longtemps, ou habitude dominicale qui ne change rien à notre vie. Si l’eucharistie n’est pas le lieu de notre sainteté, source et sommet, nous sommes en pleine idolâtrie. « Parfois, on court le risque de confiner l'eucharistie dans une dimension vague, distante, peut-être lumineuse et parfumée d'encens, mais loin des situations difficiles de la vie quotidienne. […] C’est ce que nous trouvons dans le pain eucharistique, l’attention du Christ à nos besoins, et l’invitation à faire de même envers ceux qui sont à nos côtés. Il est nécessaire de manger et de donner à manger. » (Angélus 19 06 2022)

vendredi 17 juin 2022

Qui célèbre la messe ? (Le saint sacrement)

Qui célèbre la messe ? Les textes de la liturgie le disent sans ambiguïté : c’est nous. La prière eucharistique commence par ces mots : « Toi qui es vraiment saint, toi qui es la source de toute sainteté, Seigneur, nous te prions. » L’Eglise assemblée est le sujet de l’eucharistie.

Quoi qu’il en soit des textes qui pourraient laisser penser qu’il en va autrement, on ne peut que constater et appuyer le retour à la grande tradition, notamment scripturaire et patristique que le dernier Concile a décidément consacré. On lit dans le premier texte voté, la constitution dogmatique sur la liturgie : « Le jour même de la Pentecôte, où l’Église apparut au monde, "ceux qui accueillirent la parole" de Pierre "furent baptisés". "Et ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres, à la communion fraternelle dans la fraction du pain et aux prières... louant Dieu et ayant la faveur de tout le peuple" (Ac 2, 41-47). Jamais, dans la suite, l’Eglise n’omit de se réunir pour célébrer le mystère pascal ; en lisant "dans toutes les Écritures ce qui le concernait" (Lc 24, 27), en célébrant l’Eucharistie dans laquelle "sont rendus présents la victoire et le triomphe de sa mort" et en rendant en même temps grâces "à Dieu pour son don ineffable" (2 Co 9, 15) dans le Christ Jésus "pour la louange de sa gloire" (Ep 1, 12) par la puissance de l’Esprit Saint. » (SC 6)

La constitution dogmatique sur l’Eglise définit la chose très clairement : « Toutes les activités des fidèles laïcs, leurs prières et leurs entreprises apostoliques, leur vie conjugale et familiale, leurs labeurs quotidiens, leurs détentes d’esprit et de corps, si elles sont vécues dans l’Esprit de Dieu, et même les épreuves de la vie, pourvu qu’elles soient patiemment supportées, tout cela devient "offrandes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus Christ" (cf. 1 P 2, 5), et dans la célébration eucharistique, rejoint l’oblation du Corps du Seigneur pour être offert en toute piété au Père. C’est ainsi que les laïcs consacrent à Dieu le monde lui-même, rendant partout à Dieu par la sainteté de leur vie un culte d’adoration. » (LG 34)

La Présentation générale du Missel Romain, même dans sa dernière version est très explicite même si elle n’est pas vraiment univoque ou cohérente. « La célébration eucharistique est l’action du Christ et de l’Eglise qui est le peuple saint réuni et organisé sous l’autorité de l’évêque. C’est pourquoi elle concerne le Corps tout entier de l’Eglise ; elle le manifeste et l’affecte ; en réalité, elle atteint chacun de ses membres, de façon variée, selon la diversité des ordres, des fonctions et de leur participation effective. De cette manière, le peuple chrétien, "race élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple racheté", manifeste sa cohésion et son organisation hiérarchique. » (n°91 cf. aussi n°5)

Le Catéchisme de 1983 est encore plus explicite. « C’est toute la Communauté, le Corps du Christ uni à son Chef, qui célèbre. "Les actions liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célébrations de l’Église […] L’assemblée qui célèbre est la communauté des baptisés qui, "par la régénération et l’onction de l’Esprit Saint, sont consacrés pour être une maison spirituelle et un sacerdoce saint, pour offrir, moyennant toutes les œuvres du chrétien, des sacrifices spirituels" (LG 10). Ce "sacerdoce commun" est celui du Christ, unique Prêtre, participé par tous ses membres. (n°1140 et 1141. Cf. aussi n°1119)

J’ai cité longuement quelques-uns seulement des textes parce que nous continuons à penser que c’est le prêtre qui célèbre. « Elle était très bien votre messe », « J’ai servi la messe du père Untel », etc. Tant que nous n’entérinerons pas l’enseignement de la foi, nous ne pourrons qu’être schizophrènes, vivant autre chose que ce que nous déclarons confesser. Notre Eglise est malade de cette schizophrénie, interprétée comme lutte entre progressistes et traditionalistes. Cette interprétation est pernicieuse. Il en va de ce que nous croyons.

Nous n’avons pas encore pris au sérieux les conséquences des affirmations conciliaires. Ainsi, et contre le Concile, s’il n’est pas possible de célébrer la messe sans prêtre, il ne devrait pas être possible de célébrer la messe sans assemblée. Ainsi nous ne sommes pas en rang d’oignons, à regarder ou écouter ce que le prêtre fait dans le sanctuaire, mais réunis autour de la table de la parole et de l’eucharistie. Ainsi, l’acte liturgique ne peut être séparé ni pensé indépendamment de la vie dans l’Esprit toute entière, parce que de la charité à l’action de grâce, c’est la même offrande spirituelle que l’assemblée des baptisés présente à son Seigneur. Ainsi, chacun à sa manière et avec les autres est ministre de l’action de grâce.

vendredi 10 juin 2022

La Trinité, quésaco ? (Dimanche de la Trinité)

Le professeur de la faculté de théologie qui enseignait « La question de Dieu » dans les années 80 à Lyon racontait que le dimanche de la Trinité, il passait d’église en église pour écouter les homélies. Il jugeait que ce qu’il entendait était bien peu satisfaisant.

Quelques années plus tôt, un autre professeur de théologie, au grand-séminaire, avait écrit comme thèse Prêcher la Trinité. Il estimait que la prédication sur la Trinité n’existait pas, ou était excessivement formelle, et n’aidait pas à entrer dans le mystère de Dieu. Celle qui n’était pas encore canonisée, Elisabeth de la Trinité, l’inspirait par sa manière de s’en remettre au Dieu Trinité. « Oh mon Dieu, Trinité que j’adore. »

« Ecoute Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un. » (Dt 6, 4). Il ne faudrait pas oublier que ce pour arriver à ce verset, il a fallu beaucoup de temps, et que l’épreuve de l’Exil, autant que l’expérience de la « délocalisation » de Dieu hors de son ou ses temples sont assez récentes dans l’histoire biblique au moment où vit Jésus. Ce n’est pas le lieu de refaire l’histoire du Premier Testament. Retenons que ce que nous appelons monothéisme est d’autant plus central dans la confession de foi de l’Israël romanisé qu’a connu Jésus qu’il a été durement acquis, conversion des mentalités du peuple Juif.

Et voilà que Jésus met le bazar dans ce qu’on comprend du Dieu unique, son Père et notre Dieu. Jésus est assurément un croyant au Dieu unique d’Israël. Mais peut-être faut-il déjà faire attention, Dieu unique ou Dieu un ? Monothéisme ou Dieu uni ? Indiscutablement le Dieu et Père de Jésus est Dieu de l’unité ; il nous convoque à l’unité ; il fait de l’absolue profusion de sa création une unité harmonieuse. Il est l’unification de l’humanité que l’unité de l’Eglise devrait préfigurée.

Jésus met le bazar parce que sa sainteté empiète sur celle de Dieu. Peut-être à ses propres yeux, en tout cas très vite dans l’histoire des disciples, si l’on en croit tout particulièrement l’Evangile de Jean. Encore plus primitivement, l’enseignement de Paul tire du côté du Dieu un cet homme né d’une femme. Impossible de faire de la divinité de Jésus une invention tardive ; mais qu’entendre en ces mots ? L’interrogation trinitaire est tout entière christologique. Que disons-nous de Jésus ? Comment penser au plus juste ce qu’il est face au Dieu un ?

Les premiers siècles jouent un rôle décisif en menant à la profession de foi de Nicée et Constantinople, au IVe siècle. Remarquons que le mot de Trinité ne s’y trouve pas, inventé au début du IIIe siècle. Il me semble que nous sommes aujourd’hui dans un moment où doit être réinterprété et ce qui est rapporté de Jésus par les générations apostoliques, et la réinterprétation qu’en ont faite les générations suivantes, depuis le IIIe jusqu’au VIIe siècle.

Je le disais, il y a quinze jours. Savons-nous ce que nous disons lorsque nous parlons de « personne » divine. Le mot n’a pas aujourd’hui le sens de l’Antiquité ; et à ne pas voir la différence nous faisons dire au dogme trinitaire ce qu’il n’a jamais voulu ni pu dire. Je disais aussi que, plutôt que de s’occuper des trois « personnes », nous gagnerions sans doute à nous focaliser sur la relation qui les unit. Les personnes divines n’existent pas en dehors des relations entre elles, elles existent à partir des relations qui les unit.

Penser Dieu en terme de relation n’est pas nouveau. C’est ce que le Premier Testament et le Second à sa suite appellent l’alliance. L’alliance est non seulement ce qui nous attache à Dieu, mais Dieu lui-même, Dieu tel qu’en lui-même. Alliance est sans aucun doute une manière pertinente de dire la Trinité, de « prêcher la Trinité », de vivre de la vie trinitaire.

En Dieu, rien n’est résultat (d’une action), tout est acte. Dieu lui-même est acte, pur acte d’être. La création pour Dieu, c’est son action créatrice, et c’est lui-même. La relation pour Dieu, c’est la pratique de l’alliance, et c’est lui-même. Ainsi que le dit le dernier concile, de cette unité, de cette unification, action d’unifier, l’Eglise tire son unité, son unification.

Dieu est manifesté en Jésus et dans l’Esprit qui le remplace désormais dans le monde comme celui qui fait l’unité des vivants parce qu’il est lui-même unité, un et qu’il nous fait partager cette unité dès lors qu’il nous crée, nous aime, nous souhaite vivants de son amour.

vendredi 3 juin 2022

Tu crois au paradis ? (Pentecôte)

Qu’est-ce que faire profession de foi ? Qu’est-ce que signifie professer sa foi ? S’il s’agit d’une célébration dont la tradition, très française, remonte à environ quatre-cents ans, cette question n’intéresse que peu de monde tant, quelques pré-ados, leurs parents, et les nostalgiques d’un christianisme qui n’existe plus.

Nous pouvons nous réjouir de ce que des enfants reçoivent une culture chrétienne, entendent parler de Jésus, de la vie avec lui. Mais si demain s’arrête leur découverte de Jésus, s’ils sont rassemblés pour la dernière fois ou presque avec d’autres chrétiens, si être chrétien ne détermine pas leur manière de vivre, catéchistes et enfants auront perdu leur temps.

On pourra penser que ce qui a été semé germera un jour. On pourra aussi penser que ce qui a été semé fera croire que l’on sait ce qu’est être chrétien, que l’on est chrétien et dispense d’aller plus loin. Avec Jésus, c’est comme avec les amis, à ne plus les fréquenter, on se perd de vue, quand bien même on aurait vécu autrefois des moments très forts.

Professer notre foi nous projette en dehors de cette église, à chaque instant de nos vies, pour tâcher de vivre comme Jésus. Professer sa foi c’est vouloir vivre comme Jésus, lui qui, partout où il passait faisait le bien, lui qui relève les accablés et soigne les blessures, lui qui partage la table de la fête, lui qui ne se résigne pas à voir la mort et le mal l’emporter.

Faire profession de foi, parce que c’est vouloir vivre comme Jésus, c’est choisir la vie, avec et pour les autres, dans une société toujours plus juste, une société à aiguillonner en vue d’une plus grande justice. Cela concerne toute la vie, et non des affaires de sacristie.

Jésus sait que la transformation du monde et de lui-même ne relève pas que de sa propre volonté. Certes il veut cette transformation, mais elle est, parce qu’elle est, la volonté du Père. Depuis la création le Père veut le paradis, sa vie partagée avec tous. Notre boulot de chrétiens, c’est de vouloir, comme Jésus, la vie de Dieu partagée avec tous, le paradis

Dans le langage de Jésus, la volonté commune du Père et du Fils, c’est l’Esprit Saint. « Personne n’est capable de dire : "Jésus est Seigneur" sinon dans l’Esprit Saint. » (1 Co 12, 3) L’Esprit est Dieu en nous qui nous donne de vouloir le paradis, la vie heureuse avec et pour tous. Il est tellement évident que nous nous fermons à l’Esprit quand nous ne choisissons pas la vie, quand nous ne voulons pas la volonté du Père, la vie bonne pour tous.

Faire profession de foi, c’est à 13 ans comme à 100, choisir Jésus, choisir avec Jésus la volonté du Père, et, je le redis, cette volonté c’est le paradis, la vie pour tous et avec tous. Faire profession de foi, c’est croire au paradis, non comme un mythe mais comme l’engagement à faire que ce monde soit le jardin des délices. Crois-tu au paradis ?

Pendant des siècles, on a cru qu’il suffisait d’être baptisé pour cela. On s’est mis le doigt dans l’œil, ou du moins, on se fourvoie si, aujourd’hui, on pense que le baptême enfant, un peu de caté et une profession de foi, fait de nous des chrétiens. On ne peut choisir de vivre comme Jésus, seul. C’est pour cela que nous avons besoin de nous retrouver. On ne peut vivre comme Jésus sans se préoccuper de Jésus et de ses frères jour après jour. Comment sommes-nous disciples si nous ne prenons pas le temps de chercher comment Dieu compte sur nous pour faire sa volonté ? Et pourtant, c’est la prière que nous redisons sans cesse : « que ta volonté soit faite ».

Chacun d’entre nous, pour que la prière ne soit pas mensonge, se doit de vouloir la volonté du Père. Heureusement, ce Père habite en nous par son Esprit, ainsi nous pouvons pour de vrai et déterminer cette volonté, et nous retrousser les manches pour qu’elle soit faite.

vendredi 27 mai 2022

Dieu autrement (7ème dimanche de Pâques)

La religion est une chose fort dangereuse, parce qu’elle a à voir avec l’identité, ce que nous sommes. Elle est la forme sacrée de l’identité. Dans la guerre civile en Irlande du Nord, la religion, l’appartenance confessionnelle, sacralise les camps, les identités, protestants et catholiques. En Israël, les arabes sont aussi bien chrétiens que musulmans, mais la dimension religieuse du conflit est centrale. Et avec l’Ukraine encore, l’Ouest du pays, pro-européen a fait sécession avec le patriarcat de Moscou et non l’est russophone. Se joue en outre la revendication de la primauté entre Moscou et Constantinople.

Dans les conflits entre l’Eglise conciliaire et les intégristes, qu’ils soient lefebvristes ou officiellement en communion avec l’évêque de Rome, la question identitaire est centrale, et la forme du rite n’est qu’une manière de dire qui l’on est. Derrière les questions théologiques se cachent des visions politiques qui concernent grandement l’identité.

C’est l’exact contraire de la Genèse. Ce n’est pas l’homme et la femme qui sont à l’image et ressemblance de Dieu, mais Dieu qui est à l’image de ses adeptes, ceux qui se disent tels. Chacun projette dans le ciel une sorte de caution identitaire, idéologie sacralisée.

Lorsque Paul s’adresse aux Athéniens à l’aéropage, il bâtit son discours, d’après Luc, sur l’identification du Dieu dont Jésus est le serviteur avec le dieu inconnu auquel un autel est dressé dans la ville. Par cette identification Paul sort-il de l’anonymat le dieu inconnu, résout-il une énigme ? La foi apporterait les réponses aux questions des hommes demeurées irrésolues. Ou bien fait-il du Dieu de Jésus le Dieu inconnu ? Ce qui caractérise le Dieu de Jésus, c’est son inconnaissabilité.

Non seulement Dieu demeure l’inconnaissable, lui que nul n’a jamais vu, et plusieurs Pères de l’Eglise dont Chrysostome en font un thème central de leur prédication, mais encore, l’inconnaissabilité est peut-être la seule façon d’échapper à la collusion de Dieu avec la religion, avec ce qu’il y a d’identité et d’identitaire dans la religion.

L’évangile de ce jour (Jn 17, 20-26) vient encore ajouter un peu de brouillage à l'image de Dieu. Comment cela, un Dieu unique qui a un fils, en tout comme lui ? Faut-il comme la métaphysique grecque y a conduit les Pères penser trois « personnes » (mot que personne ne comprend en sa juste acception, à part quelques spécialistes !) ou entendre la relation, la communion, l’unité, mieux la force d’unification du Père au Fils et réciproquement ? L’unité déborde le Père et le Fils et concerne l’humanité tout entière.

Entendre ces versets, plutôt que de nous focaliser sur l’identité de chaque personne divine, pourrait consister à considérer le mouvement, le lien. Est-ce les personnes qui font la relation, ou la relation qui fait les personnes ? De notre existence de vivants en relation, nous savons combien celle-ci nous constituent et nous affectent et nous feignons d’ignorer, notamment avec l’insistance sur l’individu, ce qui unit au profit de ce qui est uni, ce qui constitue et fait être au profit de ce qui advient dans la relation, l'individu.

Dieu n’est pas un quelque chose. Il n’est pas même quelqu’un, si ce n’est analogiquement. Dieu se dit sans doute plus justement par le verbe, expression d’un pur acte ; d’aucune manière il est un étant, un quelque chose qui est, dirait Thomas d’Aquin.

Jésus a passé sa vie à renverser, à la suite des prophètes, les images de Dieu ‑ les idoles, ressemblances de ceux qui les font. Dieu n’est jamais ce que l’on croit, ou alors dans le champ où on ne l’attend pas, le champ de l’effacement et non de l’identité, du don et non de la possession, de la faiblesse et non de la toute-puissance, rebut, non digne de considération.

Dieu n’agit pas efficacement parce qu’il agit par amour, je veux dire, parce qu’il aime, et que l’amour est faible, et que l’amour ne peut rien à qui lui tourne le dos. Il ne peut que demeurer l’inconnaissable. En se disant le serviteur, le fils du Père uni à lui au point de n’être qu’un et d’entraîner dans cette unité le genre humain dont les disciples sont le sacrement, (l’image de) Dieu est changé(e), ce qui veut dire que l’identité n’est pas ce qui nous définit, mais bien davantage, notre docilité ou rébellion à cette énergie d’unification.

jeudi 26 mai 2022

A propos de la fidélité des traductions liturgiques

On n’en finit jamais de découvrir la littérature ancienne. Je tombe sur un extrait de saint Jérôme, traducteur des Ecritures en latin sur la technique de la traduction. Ces lignes illustrent comment, sous prétexte de fidélité au travail de Jérôme, Benoit XVI et ses sbires de toutes sortes, ont trahi Jérôme, massacrant la traduction liturgique des Ecritures et plus encore celle du Missel romain.

Je pense que tous se moquent de Jérôme, mais sont attachés à une traduction qui interprète les Ecritures dans un sens hautement problématique dans le contexte contemporain. Comme ils tiennent à leur théologie (ce sens problématique) plus qu’à la vérité, ils ont fait de la tradition leur idole. Et ce n’est même pas la tradition…

« La traduction d’une langue dans une autre, si elle est effectuée mot à mot, cache le sens […] A d’autres d’aller à la chasse aux syllabes et aux lettres ; toi, recherche le mouvement des idées. » (Lettre 57)

« Si nous suivions un zèle fâcheux pour l’exactitude de la traduction, on laisserait de côté tout le charme de la traduction ; c’est la règle d’un bon interprète d’exprimer les particularités propres à une langue par les expressions propres à la sienne. […] Et que l’on ne conclue pas que le latin est une langue très pauvre, incapable d’une version mot à mot, alors que les Grecs, eux, traduisent la plupart de nos textes par des paraphrases et cherchent à exprimer les mots hébreux, non par une fidélité servile de traduction, mais selon le génie propre de leur langue. […] Si nous voulions traduire à la lettre, nous tomberions dans le zèle fâcheux et la version deviendrait absurde. » (Lettre 106 sur la traduction des Psaumes)

samedi 21 mai 2022

Nous sommes là, avec nos morts...

Nous sommes là avec nos défunts, stupides, abrutis par l’irréversible de la séparation, de la douleur. C’est fini, nous ne les reverrons plus. C’est fini, nous n’entendrons plus le son de leur voix. Il n’y aura plus de gestes d’affections, ultimes possibilités de communiquer avec ceux que la vieillesse, la maladie ou le coma nous avaient parfois déjà partiellement retirés.

Et les chrétiens sont sommés de dire une espérance. S’ils n’en sont pas capables, à quoi bon ce cinéma de la religion, ce qu’ils prétendent la foi ? Il faudrait dire que l’on se reverra, que l’on se retrouvera. Il faudrait dire que partis, les défunts sont seulement dans la pièce d’à côté, bien vivants, avec nous.

Et c’est vrai, ils continuent de vivre… en nous. Nous ne cessons de penser à eux. Plus on vieillit, plus on vit avec les morts. Tant de ceux que nous avons connus et aimés ne sont plus. Il y a du vrai dans l’animisme. Les ancêtres vivent ailleurs et autrement. Ils nous ont construits ; nous sommes un peu d’eux. Les tenir vivants, c’est ne pas mourir soi-même. Le culte des morts consiste à nous en séparer, parce que l’on ne vit pas avec des corps en décomposition, et cependant, puisqu’ils nous habitent, à prendre soin d’eux, au point de partager avec eux un peu de la boisson qui rassemble amis ou familles, de les réchauffer d’un nouveau manteau, d’ajuster une couverture pour qu’ils n’aient pas froid.

Nous vivons avec nos morts, leur parlant, les imaginant nous parler, revivant les sentiments que nous avons autrefois partagés avec eux à de nouvelles occasions auxquelles ils ne participent pas et dont leur absence embrume nos yeux.

Non, ce n’est pas le corps seulement qui est mort et l’âme qui serait libérée, comme le pensaient non sans pertinence les anciens Grecs. Car un homme, une femme, sans son corps, ce n’est pas un homme, une femme, mais un monstre, une grotesque fantasmagorie. Si les hommes et les femmes sont vivants, en ce monde et autrement, c’est par ce que leur permet d’être eux-mêmes, ce corps, les sentiments, douleurs sans doute, jouissance heureusement.

Il y a avec Jésus et la culture juive un réalisme historique, matérialiste, démythologisant. Tu es poussière et retournes à la poussières. Pascal et son pari invitaient à faire comme si la vie après la mort, la résurrection était vraie. On n’y perdrait rien, parce que vivre en disciples, c’est faire de ce monde un paradis, je veux dire, un lieu où Dieu s’exclame, voyant tout ce qu’il a fait : c’est très bon. Bénédiction.

Je me moque de l’après la mort. Sorti plus que les Modernes du monde enchanté des religions, qui croit encore aujourd’hui à la résurrection ? Comment la vie après la mort ne pourrait-elle pas être autre chose qu’une consolation, un arrière-monde au goût de revanche ou de récompense, rétribution. Je renverse le pari. C’est ici et maintenant qu’il faut que le cœur de pierre soit ôté par un Esprit de vie de notre chair et qu’un cœur de chair y bâte aux rythmes d’une humanité qui peine sur le chemin du bonheur.

La vie avec le Ressuscité, si elle a sens, c’est maintenant, pas demain quand nous ne serons plus là. C’est maintenant la résurrection, ou peu me chaut. La résurrection, ce n’est pas un lieu ou un moment ‑ on s’en serait douté si cela concerne l’éternité ‑ c’est une personne. « Je suis la résurrection et la vie, dit Jésus à Marthe. Crois-tu cela ? »

Et nous n’aurions rien perdu à parier sur Jésus pour faire de ce monde son paradis, et nous n’aurions perdu à parier sur Jésus à crier et crever de l’enfer que nous savons nous faire vivre, que ce Jésus, après la mort, nous accueille ou non en sa vie. Déjà, nous pouvons vivre de sa vie.

Jésus ne soulage pas la douleur de la perte de nos morts. Inconsolé, il pleure son ami Lazare. Il nous convie à donner notre vie. « Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » ‑ en donnant cette vie, tous sont susceptibles d’être de ceux qu’on aime. Célébrer des funérailles pour les chrétiens, c’est comme depuis le baptême, s’engager à vivre dans ce monde comme Jésus, pour les autres. Alors, nous avons un peu idée de ce que serait la vie après la mort.

 

 

 

Lecture du livre du prophète Ézéchiel (chap 36)
La parole du Seigneur me fut adressée :
« Ainsi parle le Seigneur Dieu :
    Je vous prendrai du milieu des nations,
je vous rassemblerai de tous les pays,
je vous conduirai dans votre terre.
    Je répandrai sur vous une eau pure,
et vous serez purifiés ;
de toutes vos souillures, de toutes vos idoles,
je vous purifierai.
    Je vous donnerai un cœur nouveau,
je mettrai en vous un esprit nouveau.
J’ôterai de votre chair le cœur de pierre,
je vous donnerai un cœur de chair.
    Je mettrai en vous mon esprit,
je ferai que vous marchiez selon mes lois,
que vous gardiez mes préceptes
et leur soyez fidèles.
    Vous habiterez le pays que j’ai donné à vos pères :
vous, vous serez mon peuple,
et moi, je serai votre Dieu. »

    


De l’évangile selon saint Jean (chapitre 11)
Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait assise à la maison.
Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. »
Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. »
Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. »
Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? »
Elle répondit : « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde. »

Ayant dit cela, elle partit appeler sa sœur Marie, et lui dit tout bas : « Le Maître est là, il t’appelle. » Marie, dès qu’elle l’entendit, se leva rapidement et alla rejoindre Jésus. Il n’était pas encore entré dans le village, mais il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré. Les Juifs qui étaient à la maison avec Marie et la réconfortaient, la voyant se lever et sortir si vite, la suivirent ; ils pensaient qu’elle allait au tombeau pour y pleurer.
Marie arriva à l’endroit où se trouvait Jésus. Dès qu’elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. »

Quand il vit qu’elle pleurait, et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus, en son esprit, fut saisi d’émotion, il fut bouleversé, et il demanda : « Où l’avez-vous déposé ? » Ils lui répondirent : « Seigneur, viens, et vois. » Alors Jésus se mit à pleurer.

Les Juifs disaient : « Voyez comme il l’aimait ! » Mais certains d’entre eux dirent : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? »