lundi 29 juillet 2019

Relire la foi à l'aune de la miséricorde


Le concile Vatican II a pressenti la nécessité d'une réinterprétation globale et profonde de la doctrine chrétienne (l'enseignement chrétien). Il le dit expressément dans Ad gentes, le décret sur l'activité missionnaire. J'avais recopié le texte ici. Il le dit mais n'a pas vraiment réussi à le faire.
Je tombe ces jours sur ces lignes de Thérèse de Lisieux, que j'avais déjà lues mais jamais vraiment entendues. Thérèse réinterprète tout selon la miséricorde.
Cette herméneutique de la miséricorde est notre tâche et notre foi, notre tâche pour notre foi, pour que nous puissions continuer à être disciples, pour que d'autres puissent entendre la Bonne Nouvelle qu'est l'évangile. C'est aussi nécessaire pour l'Eglise que pour la mission (pour autant que soit légitime la distinction de l'Eglise et de la mission).


« Il me semble que si toutes les créatures avaient les mêmes grâces que moi, le Bon Dieu ne serait craint de personne, mais aimé jusqu’à la folie, et que par amour, et non pas en tremblant, jamais aucune âme ne consentirait à Lui faire de la peine… Je comprends cependant que toutes les âmes ne peuvent pas se ressembler, il faut qu’il y en ait de différentes familles afin d’honorer spécialement chacune des perfections du Bon Dieu. A moi Il a donné sa Miséricorde infinie et c’est à travers elle que je contemple et adore les autres perfections Divines !… Alors toutes m’apparaissent rayonnantes d’amour, la Justice même (et peut-être encore plus que toute autre) me semble revêtue d’amour. » Thérèse de l’enfant Jésus, Manuscrit A, 83v

vendredi 26 juillet 2019

La prière (17ème dimanche du temps)


Il y a 1600 ans environ, en 412, une veuve du nom de Proba, demandait à Augustin, évêque d’Hippone, comment prier. Faut-il comprendre que, attachée à la prière, Proba n’y trouvait pas son compte ? Qu’elle demandait, selon les dispositions de l’évangile que nous venons d’entendre (Lc 11, 1-13) mais n’obtenait pas ?
Dans un monde qui s’explique très bien sans Dieu, pour nous aussi chrétiens, où Dieu n’intervient pas de façon magique et où les lois de la nature s’appliquent implacablement, la prière est encore plus problématique, entre magie superstitieuse et inutilité décourageante menant à son abandon. Pourtant, nous croyons que Dieu sait ce dont nous avons besoin avant même que nous le lui demandions (Mt 5, 8) et qu’il n’est pas en retard pour nous exaucer (2P 3, 9). Il n’est pas un fonctionnaire tatillon qui ne traite que les demandes bien formulées ; il n’a pas besoin que nous le harcelions de nos cris pour daigner les écouter (Lc 18, 7).
« Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »
Dans la version de Luc, c’est l’Esprit Saint que donne le Père à ceux qui le lui demandent. Nous devrions nous le rappeler. Mais la réponse risque d’être trop courte ou rapide. Pourquoi donc demander, sans cesse, si le Père connaît notre besoin ? Pourquoi continuer à prier, si nous savons très bien que la prière, ça ne marche pas ?
Lorsque je me confie à un ami, à un parent, quelqu’un qui compte pour moi, je lui dis mes joies, mes peines, mes soucis et préoccupations. C’est la maladie voire la fin de vie, c’est les enfants ou les parents, c’est l’avenir professionnel, c’est l’entente entre les peuples, c’est la paix sur terre, c’est le respect de tout homme, toute femme, tout enfant, quels que soient la couleur de sa peau, sa richesse, son sexe ou son orientation sexuelle…
Tels sont « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses » que nous partageons avec ceux que nous aimons. Ce partage ne change rien à la situation. Mais que serait une joie que nous ne pourrions partager ? Combien plus écrasés serions-nous à porter seuls le poids des souffrances et des blessures, les nôtres et celles de l’humanité ? Ce partage à l’aimé, à l’ami, ne change rien mais change tout. Expression de l’amour et de l’amitié, il les renouvelle.
Et c’est ce que nous vivons avec Dieu, et c’est cela la prière. Nous ne parlons au Seigneur que de ce qui nous importe, quitte à apprendre à ouvrir nos préoccupations toujours plus largement, parce qu’on ne prie en parlant à Dieu de la pluie et du beau temps, conversation entretenue artificiellement, pour meubler les blancs, à vide, pour éviter les vrais sujets. Tout est bon dans la prière ‑ il n’y a qu’à voir les psaumes ! ‑ pourvu qu’on soit dans la vérité de nos vies, que l’on cherche à être dans la vérité de nos existences.
Qu’est-ce que cela change ? Tout parce que c’est recevoir la vie, même au moment de mourir, que de s’en remettre ainsi dans la confiance à celui qui par son don est source de toute vie, à celui qui est don ‑ c’est lui-même qu’il donne ‑, est vie, créateur comme dit le credo. Nous comprenons ce que veut dire qu’il donne l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent.
Cela ne change rien, parce qu’il faudra mourir. Cela ne change rien parce que Dieu ne peut agir dans le monde. S’il le pouvait mais ne le faisait pas, ne serait-il pas inconséquent, coupable et stupide de le prier ? Il pourrait sauver les enfants de la faim et ne le ferait pas, mais donnerait de gagner au loto ? Je ne veux pas de ce Dieu, je n’y crois pas, j’en suis athée.
« C’est à nous que les mots sont nécessaires, pour appeler notre attention sur ce que nous demandons mais non pour en instruire le Seigneur et le fléchir. » écrit encore Augustin. En quêtant, en désirant l’aimé, en apprenant à l’aimer, les mots et les préoccupations finissent par ne plus importer. On tâche seulement de se rendre disponible et s’accroît en nous l’amour de Dieu, notre désir de lui s’excite comme dit encore Augustin. La prière n’est pas bavardage, flot de paroles ou de prières, mais dilatation du désir de Dieu.
Parfois, écrit Thérèse de Jésus à ses filles, les seuls premiers mots de la prière du Seigneur suffiront à nous rendre disponibles à celui que nous cherchons, que nous désirons et qui nous manque tant. « Notre Père… »
Et si le temps pour la prière est achevé par le silence que les mots d’un colloque auront instauré, nous remettrons à plus tard la récitation de la suite, nous continuerons encore à exciter en nous le désir de la vie bienheureuse qu’il est lui-même et qu’il s’apprête à nous donner autant que nous sommes préparés à la recevoir.

vendredi 19 juillet 2019

Le bon samaritain, Marthe et Marie (16ème dimanche du temps)


Avec Marthe et Marie, se termine le chapitre 10 de Luc dont l’unité ne saute pas aux yeux. Quel est, par exemple, le lien de cet épisode avec celui du samaritain qui précède immédiatement ? Pourquoi ne pose-t-on jamais la question ? On s’interroge en revanche sur l’attitude de Jésus à l’égard de Marthe. Elle fait tout le boulot et est renvoyée dans les cordes. Comment le service, attitude même de Jésus, et partant des disciples, peut-il être relégué ?
N’aurions-nous pas bien écouté, à la différence de Marie ? Pourquoi cette surdité ? Car enfin, Marthe est-elle bien servante, qui commande au Maître lui-même ‑ « dis à ma sœur » ‑ et lui fait des reproches ‑ « cela ne te fait rien ? » ? Elle possède sa maison qui ne semble pas être celle de sa sœur. La servante est une patronne propriétaire ! Quant à sa manière de recevoir et de servir, elle étonne : elle plante Jésus seul et s’affaire jusqu'à s’en irriter.
Marie adopte évidemment la posture du service ; comment le voyons-nous si peu ? Elle se tient aux pieds du Seigneur, l’accompagne en véritable disciple dans l’écoute et se nourrit de la parole de l’hôte de sa sœur. Elle semble ne rien posséder et être elle-même accueillie. Marthe en ferait sa servante !
L’Eglise, comme Marthe, sous prétexte de servir et d’accueillir Jésus, n’en fait qu’à son idée, ordonne et juge de tout, endosse si peu la tenue de service et fait sentir son pouvoir. Elle se croit parfaite mais n’est que mondaine, à faire comme le monde, à chercher l’efficacité, ce qui rapporte. Elle n’a pas vu l’unique, la gratuité. Cause toujours, qu’elle dit à son Seigneur, lui dictant ce qu’il devrait dire et penser. A confondre service et action, L’Eglise se sert et possède, demeure préoccupée par elle-même et non par celui qu’elle prétend recevoir. Jésus ne se préoccupe pas de lui, de son identité. Il ne se prêche pas. Il est l’homme pour les autres parce que c’est ainsi qu’il est le fils du Père des miséricordes.
Ce n’est pas parce qu’on « se donne du souci et s’agite pour bien des choses » que l’on se fait, à l’instar du samaritain, le prochain de tout homme. Jésus est-il le prochain de Marthe ? Jésus avait-il seulement faim ? Parfois, se faire le prochain, c’est ne rien faire, être assis et écouter, ou consoler et compatir, exister dans l’impuissance. La générosité du samaritain ne saurait être le prétexte à la puissance. De même pour l’Eglise. Il lui faut passer derrière, diminuer, prendre sa croix. On n’est pas disciple à réussir sa vie ‑ quelle mondanité ! ‑ mais à rendre celle des autres possible et digne. « Qui veut sauver sa vie la perdra. » « Les premiers, derniers. » C’est ainsi qu’a vécu Jésus. La parabole n’a rien à faire de ce que la générosité du samaritain lui rapporterait. Un homme a été sauvé ; c’est tout.
La parabole du samaritain décrit l’extravagance, l’excès du soin. C’est pour cela que le samaritain ne peut être que Jésus lui-même. L’excès du don, parabole du Dieu créateur, défie la loi de l’utilité, de l’efficacité, les lois économiques ou financières, sociales ou mondaines, au profit de la seule gratuité : « ce qu’il faut est unique ». Marie, aux pieds de Jésus, pratique cette même générosité, sans préoccupation des tâches ménagères, non qu’elle les mépriserait ‑ rien dans le texte ne le laisse entendre ‑ mais que « ce qu’il faut est unique », non pas la survie ‑ qu’est-ce qu’on va manger ? ‑ mais la vie, aimer, se donner, ce qui, à ce point extrême, signifie recevoir. Cela ne peut lui être enlevé.
Jésus a tout reçu du Père et ainsi peut tout donner. Marc souligne l’incompréhension des disciples obnubilés par ce qu’ils vont manger alors qu’ils ont assisté par deux fois à la multiplication des pains. Le samaritain et Marie ont compris.
Tout donner, ce n’est pas se sacrifier. Le samaritain ne se sacrifie pas. Jésus ne se sacrifie pas, Marie ne se sacrifie pas. Il n’y a pas de sacrifice ici qui apaise ou se concilie la divinité. Il y a le don, « extrême », parce que « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». C’est juste la logique de l’amour, de la gratuité. Voilà ce qu’il faut, la seule chose qui compte : « ce qu’il faut est unique ».
Alors que nous sommes désormais minoritaires, nous disciples de Jésus, nous ne referons pas chrétiens nos frères. Mais nous risquons de faire disparaître complètement l’évangile si nous persévérons à être Marthe qui, recevant Jésus dans sa maison, vit comme une bonne païenne, préoccupée par l’intendance, la cuisine ecclésiale. Samaritain et Marie vivent de façon intempestive, non mondaine. La gratuité est le signe de ce que le royaume s’est approché, ainsi que l’annonce le début du chapitre 10. Et c’est ça qu’il faut au monde, et « ce qu’il faut est unique ».