samedi 30 juin 2018

Vivre ou survivre (13ème dimanche)


Il faut vivre. Non, il faut vivre pour de bon, en surabondance, comme dirait Jean. Tout ce qui empêche la vie est mort. Tout ce qui empêche la vie doit être détruit. La mort doit être détruite.
Chez Marc, il n’y a pas de discours, d’enseignements de Jésus. Il y a des faits et gestes en grand nombre, en si grand nombre qu’on n’a pas le temps de les raconter. Ils se télescopent les uns les autres. Ainsi le récit de la guérison de cette enfant qui semble interrompu, suspendu, par celui d’une femme adulte, au risque que Jésus arrive trop tard.
Marc installe cette impression d’urgence à lutter contre la mort tous azimuts, mais il ne s’arrête pas là. En aurions-nous douté que des indices circulent d’une histoire à l’autre. Si Jésus se livre corps et âme dans le combat contre la mort, il faut raconter autre chose, ou plutôt faire autre chose, écrire un texte qui aide à croire, qui fasse croire, aujourd’hui.
Cela fait douze ans que la femme souffre de pertes de sang. On apprend à la fin du texte que la fillette a douze ans. Ce détail lie les deux histoires entre elles. Bien sûr, douze, c’est une totalité. C’est depuis toujours que l’enfant ne vit pas comme cette femme est malade. Quelle est donc cette mort dont parle le texte, que guérit Jésus, qui n’arrête pas la vie, se contente de la pourrir, de la transformer en survie ?
« Ce n’est pas une vie ! » Que chacun d’entre nous se demande ce qu’est une vie qui n’en est pas une. Que chacun cherche en sa vie qui n’en est pas une, en sa survie, l’attente de vie, de vie surabondante qui le pousserait à ne toucher ne serait-ce que le bord du vêtement de Jésus, à s’en remettre à lui. La femme n’en peut plus de sa vie, n’en peut plus de la vie. Elle veut vivre, être sauvée. Ce n’est pas une guérison qu’elle cherche, c’est de vivre enfin.
Il en va de même de l’enfant. Vivre enfin, non comme un enfant, mais pour de vrai. Qui n’a jamais entendu les enfants être impatients d’être grands pour pouvoir tout faire, pour vivre en grand ? Trop sages, trop usés ou désabusés par la vie, nous répondons ou pensons qu’ils sont au plus heureux des âges et qu’ils feraient bien d’en profiter avant que les soucis ne leur pourrissent la vie. Mais non, ils attendent de la vie toujours plus, la surabondance johannique, ils cherchent la vie.
La femme comme les enfants savent que la vie n’est pas survie. Ils ont faim et soif de cette vie (on retrouverait cela dans la rencontre avec la samaritaine, une eau qui fait qu’on n’a plus jamais soif, une nourriture que l’on ne connaît pas, qui sont, l’une comme l’autre, pour la vie, non pour entretenir le souffle vivant, mais pour vivre, pour de vrai, surabondamment.)
Ce savoir, non thématique, non conceptualisé, de ce qu’est la vie, c’est-à-dire la vie surabondante, peut-il émerger en nous aussi ? Y avons-nous renoncé par simple réalisme, pour ne pas nous faire mal à imaginer l’impossible ? Ce savoir de vie, y croyons-nous ?
La femme est ici redevenue une fille, comme les enfants qui veulent toujours plus, comme l’enfant, talita, jeune fille, comme celle qui va retrouver la possibilité d’enfanter… la vie. « Ma fille, ta foi t’a sauvée. » et nouveau mot crochet, après douze et fille, l’appel à Jaïre : « Ne crains pas, crois seulement ».
La vie surabondante se cueille comme le fruit si désirable de l’arbre antique, arbre de la vie. Ou plutôt, la vie surabondante ne se déploie que dans la confiance, l’espérance posée en quelqu’un de nous faire vivre. La vie se reçoit, parce que prendre la vie, c’est tuer. C’est notre expérience à tous, dès la naissance, la vie se reçoit de la confiance portée en l’autre. La mort advient que rien de la vie échangée n’est détruit, que tout ce que nous aurions vécu ensemble demeure en vie éternelle.
La foi n’est pas la condition du miracle, et les non-chrétiens pourraient crever. La foi c’est cette confiance, et sa pratique, que la vie est surabondante quand elle est reçue et donnée.
Ce n’est pas une affaire de confession de foi, encore que Jésus soit ici un maître et peut-être même, le maître. De l’arbre de sa croix bourgeonne la vie pour être donnée, parce que du premier arbre, nous nous étions emparés. Cette histoire n’est pas finie, nous faisons main basse sur la vie au lieu de la recevoir et nous ne pouvons que survivre, pas vivre. Ce n’est pas une affaire de confession de foi, c’est l’avènement de la confiance, vivre en forme de recevoir.

vendredi 22 juin 2018

L’histoire de Jésus ne commence pas avec Jésus (Nativité du Baptiste)


Luc est le seul à faire de Jésus et de Jean des cousins et l’on sait que ce cousinage n’a pas de fondement historique. Jean débarque dans la vie de Jésus au début de la vie publique de Jésus, au baptême. Jésus est un disciple de Jean qui s’émancipe de son maître. Les disciples du Baptiste et ceux de Jésus semblent entretenir des liens, plus ou moins distants. Les évangiles rapportent à l’occasion qu’ils se croisent. Luc comme les autres évangélistes fait commencer l’évangile avec le Baptiste. Ainsi lorsqu’il s’agit de compléter les Douze après la défection de Judas, on cherche quelqu’un qui les a « accompagnés tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu au milieu d’[eux], en commençant au baptême de Jean jusqu’au jour où il [leur] fut enlevé », pour devenir avec eux « témoin de sa résurrection ».
Avec le Baptiste commence l’affaire Jésus. Mais faut-il remonter plus haut que le baptême ? Et pourquoi ? On avance souvent une raison post-pascale. Alors que Jésus avait été disciple du Baptiste, il fallait aider les disciples de Jean à rejoindre ceux de Jésus, c’est-à-dire à reconnaître que le maître, c’est Jésus. Nous comprenons la célèbre réplique de Jean : « Je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales ». C’est Jean lui-même qui désormais s’incline devant Jésus. Mais cette infériorité confessée par Jean n’efface rien à la grandeur de Jean, il est même « le plus grands parmi les enfants des femmes ». Jean et Jésus, c’est très proche, une compréhension affine de la foi d’Israël, un cousinage.
Que fait alors Luc à raconter la naissance du Baptiste ? C’est que la bonne nouvelle de Jésus ne commence pas avec Jésus.
Jésus n’est pas encore né, que déjà, il a de quoi être reconnu. C’est l’exultation intra-utérine de Jean, c’est surtout, l’interprétation qu’Elisabeth donne de ce mouvement de vie, que toutes les mères connaissent, de leur enfant en leur sein. La vieille Elisabeth, puisque c’est ainsi que nous la présente Luc, avancée en âge, tout comme son époux, salue Jésus par son interprétation des mouvements de son enfant. Avec elle, c’est non seulement le peuple de la première alliance qui appartient à l’histoire de Jésus, à l’histoire de celui qui n’est pas encore né, mais toute l’humanité. La vieille femme n’est pas l’Eve nouvelle, mais elle est Eve, la vivante, qui donne la vie. Son fils est d’ailleurs appelé, comme on l’a déjà rapporté, et de façon étrange, « fils de la femme ».
Elisabeth, cela pourrait signifier « Dieu est promesse ». C’est toute l’humanité qui s’exprime ici, en attente de la réalisation de la promesse de Dieu. Et voilà que Jésus naît, et voilà que l’histoire de Jésus commence bien avant Jésus, aux origines de l’humanité. Depuis que l’Esprit de Dieu plane sur les eaux primordiales et que Dieu dit du bien, bénit, trouvant tout cela très bon, la création est grosse de la promesse, la création se nomme Elisabeth, « Dieu est promesse ». La bonne nouvelle de Jésus ne commence pas avec Jésus, mais dès le premier matin du monde, premier soir du monde faudrait-il dire dans une logique biblique. Ou bien, si vous préférez, Jésus est promesse de Dieu dès l’origine, Jésus est bien plus vieux que son baptême. Tout homme l’attend. Mais peut-on vraiment parler ainsi si Jésus est l’homme nouveau, le nouvel Adam ? C’est plutôt notre humanité qui est trop vieille, à la veille de mourir, à la veille de mourir stérile, et qui renaît par Jésus à la vie.
Le récit de la naissance du Baptiste, c’est l’histoire de la résurrection depuis le premier matin du monde. Chapeau bas. Luc, avec une histoire de cousinage, met l’histoire en perspective et en mouvement, raccourci de plus d’un million d’années, savons-nous aujourd’hui. C’est vertigineux. Bonne nouvelle, l’histoire de Jésus ne commence pas avec Jésus. C’est depuis toujours que « Dieu sauve ».
(Certains disent qu’Elisabeth signifierait maison d’Elie. Si c’est exact, la confession de foi est aussi formidable. L’humanité est la maison du nouvel Elie.)
Et Zacharie ? Il n’est pas présenté à son avantage, et se retrouve muet. Ce mutisme est une forme de la stérilité de l’ancien monde qui revient à la vie en retrouvant la parole, qui retrouve la parole en proclamant la promesse de Dieu.
Zacharie est prêtre. Et ce monde se finit, et ce monde se meurt. Avec Zacharie, c’est la fin du sacerdoce comme lieu de Dieu. On a déjà connu cela avec Eli, mais ses fils étaient des brigands. Jean est aussi fils de prêtre, mais il ne sera pas prêtre, rompant la lignée familiale, désignant un autre chemin pour la sainteté. Jésus aussi est un laïc, et l’on sait combien il s’en prend aux prêtres, lévites et autres personnels de l’institution du temple.
Zacharie, c’est « Dieu qui se souvient », par-dessus tout, par-dessus les institutions religieuses et ce qui les structure, le sacerdoce. Libérés des sacrifices et des sacrificateurs, tout homme est bénéficiaire de la grâce de Dieu. « Son nom est Jean », Dieu fait grâce. « Personne dans ta famille ne s’appelle ainsi. » Oui, effectivement, le monde ancien s’en est allé, un nouveau monde est déjà né. C’est le monde de toujours, le monde de Dieu. La bonne nouvelle, c’est que l’histoire de Jésus a commencé depuis toujours.