vendredi 20 octobre 2017

Dieu et César (29ème dimanche)


A Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César. La séparation du politique et de religieux est un gain pour la liberté de conscience, durement acquise au cours des siècles. Comme jadis en Occident, la confusion ou collusion des pouvoirs est aujourd’hui en Islam une des causes de l’athéisme.
La réponse ad hominem de Jésus à ceux qui lui tendent un piège ne permet sans doute pas de savoir ce qu’il pensait, ni de tirer de ce seul verset une théologie du politique. Elle s’inscrit cependant dans l’action de libération des hommes par Jésus, y compris vis-à-vis des autorités sociales, politiques et même religieuses.
Cette séparation ne peut cependant signifier que la foi devrait ignorer les domaines politique, éthique ou scientifique ou s’abstenir d’y prendre partie. « Que les curés restent dans leurs sacristies et ne se mêlent pas de politique » ; « les religions n’ont pas de droit à s’exprimer officiellement et publiquement sur les questions de société ou à être écoutées par les autorités de la République ou de la société civile ». A cause de, ou plutôt grâce à l’incarnation, rien de ce qui est humain ne saurait nous être étranger à nous, disciples de Jésus. Autrement dit, nous ne pourrons admettre la confusion du religieux et du politique, du religieux et du scientifique, ni même de l’évangile et du religieux (le sanctuaire de la conscience éclairée a plus de poids que la décision d’un Pape ou d’un concile) ; mais nous ne pourrons pas non plus admettre leur séparation. Sans confusion ni séparation, sans mélange ni division.
Régulièrement, certains luttent pour que rien de religieux ne s’exprime dans l’espace public, comme s’il était plus respectueux d’imposer publiquement l’athéisme ou l’agnosticisme que la religion. On voudrait même ôter toute allusion à l’évangile dans la société, au point d’en devenir stupide, et d’imposer à nos enfants une inculture qui leur rendra une des origines de leur propre culture et donc leur culture inaccessibles.
Il n’y a pas de neutralité en ces matières, nous sommes tous engagés avec nos convictions ; et la loi de 1905 n’est pas là pour interdire l’expression du religieux ou des convictions religieuses, quelles qu’elles soient, mais pour assurer la liberté de conscience et d’expression tout en garantissant la paix civile. Avant que ne soit précisé que la République ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte, l’article premier stipule que « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public. » Puisqu’on parle de culte, on ne reconnaît pas seulement les libertés individuelles, dans la sphère privée, mais aussi l’expression commune et publique de la foi.
De plus ou moins bonne grâce, nous autres catholiques, avons fini par trouver cette loi assez juste. Les évêques, en 2005, à l’occasion du centenaire de la loi, ont reconnu son équilibre démocratique et ne se sont pas montrés pressés de la voir redéfinie.
Parmi nous cependant, certains soutiennent une logique qui cantonne le religieux dans la seule sphère privée. La neutralité interdirait que l’on mentionne la foi, dans les associations par exemple, ou au travail, tout comme Onfray ou Mélanchon ! Mais l’on peut sans problème parler de commerce et de finances. Le dieu argent est socialement ou politiquement plus correct que le Dieu de Jésus… ou de Mahomet.
Ce n’est pas seulement une lecture fautive et intransigeante de la loi qui est en jeu. Il s’agit de l’acceptation de la diversité religieuse en nos pays. Reconnaître l’expression des religions dans l’espace public, c’est aujourd’hui faire place à l’Islam. Les musulmans ne sont plus et ne peuvent plus être seulement des immigrés auxquels on concède le droit de vivre leur foi à condition qu’ils demeurent dans la réserve exigible d’une population servile, conquise, colonisée. Ils sont et doivent pouvoir être des citoyens égaux avec tous les autres en droit et devoir, y compris par l’inscription dans la culture de leurs convictions, notamment religieuses, dans le respect des autres et de la paix civile. Révolution culturelle que la loi de 1905 ne pouvait imaginer mais qu’elle rend possible en donnant un cadre au pluralisme culturel et religieux ; vol en éclat le mythe de la France catholique, fille aînée de l’Eglise, baptisée avec Clovis !
Jésus n’est pas là pour défendre une loi ou son interprétation, pas même un modèle de société. Mais il proclame, et nous engage à œuvrer pour la liberté des enfants de Dieu vis-à-vis de tous les pouvoirs et autorités. L’autorité ne peut être que de service et non de puissance, ce qui autorise au sens de rend possible. César ‑ le pouvoir, les pouvoirs ‑ est un moyen et non une fin, un moyen au service de la vie bonne, avec et pour les autres, précisément dans des institutions justes. C’est au nom de ce bien commun qu’il sera possible de contester César voire de le révoquer. Les autorités n’ont plus leur justification en elles-mêmes, et ce renversement vient peut-être de Jésus, et plus anciennement de la Loi, qui interdit qu’un autre que Dieu soit honoré. « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi. »

vendredi 13 octobre 2017

Fiers d'être disciples ? (28ème dimanche)



Avec cette parabole (Mt 22, 1-14), les extravagances ou incohérences sont massives. On invite et personne ne veut venir mais la salle de noces se remplit tout de même. On invite le tout-venant, bons ou mauvais, mais on expulse un des convives qui n’a pas la bonne tenue. On conclut qu’il y a peu d’élus mais la salle du festin est pleine.
On n’a jamais vu des invités qui déclinent une invitation en venir aux mains et tuer les serviteurs chargés de porter l’invitation ; c’est qu’ils prennent l’invitation pour une provocation, une agression. Et si les noces sont celles du fils de Dieu, on s’étonne encore que tous n’y soient pas indistinctement et dès le début invités, voire que les sans-condition ne soient pas les premiers invités, selon la logique évangélique des derniers qui sont premiers.
Pour rendre compte de toutes ces incohérences, on est obligé de convenir que l’histoire n’est pas racontée du point du vue du roi ; elle rapporte le sentiment de ceux qui refusent l’invitation, ou de ceux que l’on invite au dernier moment et qui semblent plus effrayés qu’heureux d’être de la fête. Il y a une sorte d’animosité entre ce roi et les gens. L’invitation met en danger, crée ou révèle de la violence, agressions et expulsion.
Si, une nouvelle fois, ce roi, c’est Dieu, la parabole dit une animosité entre les hommes et Dieu, à commencer par les « amis de Dieu » ou ses familiers, ceux que l’on invite en premier. Ainsi, si nous nous disons amis de Dieu, de ses familiers, plus que les autres, et quoi que nous disions, nous porterions cette animosité. Ou alors, si nous répondons que non, puisque nous n’avons pas refusé l’invitation, puisque nous sommes là, la conséquence s’impose : nous serions de ceux qui sont invités au dernier moment, non prévus et pas au nombre des amis et familiers. La contradiction de la parabole resurgit sans cesse.
Il semble qu’il n’y ait aucune place tranquillement confortable dans la parabole. Comme si l’invitation, la vie avec Dieu, la fête du festin des noces de l’agneau, ne pouvait être qu’inconfortable, loin de la paix intérieure, du bonheur ou de la joie, ce que l’on prend habituellement comme fruits de l’Esprit et indice d’un bon discernement.
On pourra lire cette intranquillité comme la critique radicale de tout contentement. On trouve déjà cela chez Platon, avec Hippias, qui est content de ce que son Papa est content de ce que son fils est content d’avoir une vie réussie. On pourra évidemment constater que l’évangile et la radicalité de la sainteté de Jésus ne peuvent nous laisser tranquilles. Nous n’en avons jamais fini de servir. Non qu’il faille s’en morfondre ou avoir honte ! Mais il n’est pas possible, jamais, de faire le fier, de nous penser des gens bien. D’ailleurs, dans le texte, il n’y a pas de différence entre le bons et les méchants, tous entrent dans la salle de fête. Etre chrétien n’est pas affaire d’étendard, de bannière ou d’habit ecclésiastique.
On pourra lire cette intranquillité avec Augustin. « Tu nous as faits pour toi Seigneur, et notre cœur est sans repos, tant qu’il ne demeure en toi. » Il nous manque le Seigneur et son absence reste marquée comme un grand vide, une blessure. En lisant ainsi la parabole, nous constatons tout à la fois nos refus d’entrer dans la salle de fête, la quasi obligation qui nous est faite d’y entrer, dignes ou non, l’impossibilité peut-être d’y demeurer et l’expulsion.
La parabole, par l’impossibilité de chaque posture, nous oblige à l’abandon ; ce n’est pas nous qui décidons, ou alors seulement de ne pas décider. Reste à s’en remettre au maître, à nous laisser inviter, même sans l’avoir prévu, advienne que pourra, qu’il me soit fait selon ta parole.
Il y a de quoi être intrigué par toutes ces paraboles qui dénoncent des sentiments qui ne peuvent a priori pas être ceux des disciples (agressivité envers Dieu), paraboles qui cependant s’adressent aux disciples. Les contradictions du texte sont les nôtres que les extravagances mettent en évidence. Etre disciple n’est possible qu’à n’en tirer aucune fierté, aucun droit, aucun privilège, mais à reconnaître que l’invitation est grâce, indue, offerte gratuitement, gracieusement. Le disciple n’est pas meilleur que les autres, et ici ce n’est pas ce qui importe, il est seulement celui qui reconnaît, action de grâce, qu’il a tout reçu.
Comment expliquer que les incongruités de la parabole ne nous sautent pas immédiatement à la figure ? Nous ne pouvons qu’avouer que l’image que nous avons de Dieu, nous ses disciples, est celle d’un ennemi, d’un homme terrible, après qui nous en avons, qui nous chasse, alors que nous sommes évidemment de ses appelés. Il en va ainsi tant que nous ne nous sommes pas rendus à la pauvreté du disciple, qui ne veut rien avoir, savoir ni pouvoir, pour tout recevoir.

vendredi 6 octobre 2017

La scandaleuse prodigalité du Père (27ème dimanche)


Il y a plusieurs manières de lire ce texte (Mt 21, 33-46). On peut faire correspondre à chacun des envois du maître des moments de l’histoire de Dieu se donnant aux hommes ou à Israël, et autant d’échecs, de refus d’accueillir les messagers et prophètes. La lecture alors aboutit à, ou constate, le rejet par Dieu d’Israël, ou une condamnation sans appel par Dieu des cultures qui refusent l’alliance que ce même Dieu ne cesse de vouloir nouer avec l’humanité. Quand arrive Jésus, la vigne passe à d’autres qui lui font enfin rendre du fruit.
C’est un peu embêtant. D’abord parce que ce type de lecture ne convient pas vraiment à ce que l’on appelle une parabole, ensuite, parce que l’on fait du rejet d’Israël et de sa substitution par l’Eglise un enseignement que la théologie et la doctrine de l’Eglise depuis cinquante ans refusent. Le grand tournant de la déclaration conciliaire Nostra Aetate, les rencontres, depuis, des différents papes avec les responsables du judaïsme et les amitiés judéo-chrétiennes seraient tout bonnement ignorés, niés.
C’est embêtant, parce la théologie de la substitution cautionne voire favorise, jusqu’aux horreurs de la solution finale des nazis, l’antisémitisme, incompatible avec l’évangile, contraire à l’évangile. Jésus est Juif, ceux qui écrivent le texte sont Juifs ; pouvaient-ils s’exclure en excluant leur peuple de ceux que leur action évangélisatrice voulait atteindre ? Nous ferions dire à l’évangile que Dieu rejette certains, et pas n’importe lesquels, puisqu’il s’agirait du peuple élu. Bref nous lirions l’évangile comme un contre-évangile. Alors qu’en son horreur même, le « tuons-le nous aurons l’héritage » est ce qui arrive. Les hommes tuent le Fils et héritent du royaume ! C’est la scandaleuse prodigalité du Père.
C’est grave enfin, parce le rejet d’Israël étant entériné, on ne verrait pas à quoi servirait de relire régulièrement le texte, si ce n’est à instiller et maintenir vive la haine des Juifs parmi les disciples de Jésus. Force est de reconnaître que cela a fonctionné ainsi.
Comment ce texte est-il pour nous qui le lisons invitation à la conversion, à la suite de Jésus ? Comment la lecture de l’évangile sera-t-elle chemin de paix et de concorde et non de haine et de violence ? Comment la lecture de l’évangile ne prêchera-t-elle pas le contraire de l’évangile ? Comment la lecture de l’évangile ne sera-t-elle pas sa fin, son échec ?
Depuis plusieurs chapitres déjà, monte l’opposition de Jésus contre les hommes religieux, ici sous la forme de la confiscation de la relation à Dieu par un pouvoir ou un savoir. Ceux qui œuvrent à la vigne veulent rafler la mise. Ils ont oublié qu’ils n’étaient que les serviteurs. Ils se croient propriétaires de la vigne. N’est-ce pas ce que l’on pourrait comprendre d’attitudes qui au nom de la doctrine et de la discipline excluent certains alors même que le fils de l’homme est venu rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés, alors que, si brebis égarée il y a, le berger abandonne les autres pour aller la chercher ? Le pire étant évidemment que les brebis égarées ne sont pas celles qui se seraient détournées du bon chemin, mais ceux qui engagent, encouragent et désirent l’Eglise sur un chemin à l’opposé de l’évangile tout en étant convaincus de mettre l’évangile en pratique.
La parabole se finit sur une question. La réponse exprime l’avis des interlocuteurs ; elle n’appartient pas à l’histoire, à l’enseignement de Jésus. La réponse est exactement le prolongement de l’attitude des propriétaires exclusifs, à l’opposé de l’évangile. Dans l’évangile, nous apprenons que les misérables, Dieu ne les fait pas périr misérablement, mais qu’il meurt pour eux comme un misérable.
Nous ne sortirons pas du contre-témoignage à l’évangile tant que nous en serons les propriétaires, tant que, à son service, nous ne nous en ferons pas les premiers bénéficiaires, ceux qui sans cesse rompent l’alliance et qui sans cesse sont réconciliés. Le dépouillement, est la condition de l’accueil évangélique, bienheureux les pauvres. Car précisément, la pierre que nous bâtisseurs avons rejetée est la pierre de fondation. On ne bénéficie pas de l’évangile à s’en faire propriétaire, mais à le recevoir, non à prendre sa place pour décider qui agit bien, qui est digne, mais à bénéficier de ce qu’il est réconciliation des pécheurs. Dieu est un gaspilleur invétéré, d’une prodigalité scandaleuse ; c’est cela que nous croyons, c’est cela que nous annonçons, c’est cela qui sauve.