vendredi 26 avril 2019

Croire sans pourquoi (2ème dimanche de Pâques)


Rien n’a changé depuis 2000 ans. Comme Thomas, nous voulons des preuves de la résurrection, nous voulons pouvoir justifier le bienfondé de notre foi. Thomas est surnommé le jumeau, mais le texte ne dit pas de qui. Il est le jumeau de tous ceux qui lui ressemblent, hier et aujourd’hui, le jumeau de tous ceux qui veulent des raisons de croire.
Chacun d’entre nous connait le catéchisme. Et personne ne va tomber dans le panneau. Si nous croyons en la résurrection, c’est justement que nous ne demandons pas de preuve. « Heureux qui croit sans avoir vu ». Formellement, c’est vrai. Mais dans les faits...
Cette semaine, une femme d’une quarantaine d’années me parle de sa vie passablement cabossée. Elle s’en sort, veut s’en sortir, et sans doute y parviendra. Elle croit, elle est de plus en plus croyante. « Je crois parce que Dieu m’a sauvée ». Plusieurs d’entre nous se sentiraient bien petits devant cette profession de foi, n’auraient pas su dire cela.
Et pourtant, je vous prie d’excuser mon impertinence, je ne suis pas convaincu. Convaincu de la vérité, de l’engagement de cette femme dans sa confession de foi, si, je le suis. Qu’elle ait vécu certains moments de sa vie comme un soutien, un salut du Seigneur, je n’en doute pas. Non, ce n’est pas de sa foi que je ne suis pas convaincu, mais de la justification de sa foi ‑ je crois parce qu’il m’a sauvée ‑ et de la justesse de notre admiration.
Croire en Jésus, depuis le tombeau vide, depuis que Jésus n’est pas visible, c’est passer par le dépouillement, la dépossession. Croire en Jésus, c’est accepter de tout perdre. « Qui garde sa vie la perdra, qui perd sa vie la sauvera. » On trouve en Paul ces mots : « Désormais je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. À cause de lui j'ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ » (Ph 3, 8)
Qu’il faille pour croire se débarrasser des mauvaises idées sur Dieu et la foi, c’est une évidence, renouveler notre façon de penser. Mais ce sont aussi les bonnes idées qu’il faut abandonner. Ainsi, si nous croyons, ce n’est pas pour ou parce que…
Je ne crois pas parce que Dieu m’a sauvé, parce que Dieu me donne sa paix ou sa joie, parce que Dieu me le commande. Toutes ces bonnes raisons sont comme des balayures ; elles sont les doigts dans les traces et les plaies de la passion. S’il y a de bonnes raisons de croire, ce n’est plus croire ! Si croire est justifié par de bonnes raisons, si croire est justifié, ce n’est plus croire. Ne serait-ce que parce que c’est croire qui justifie, qui rend juste.
Pourquoi aimer ses enfants, son conjoint ? Parce que ce sont eux. Il n’y a pas de raison. Je les aime, point. Ainsi parle saint Bernard : la raison d’aimer Dieu, c’est Dieu-même.
Nous sommes croyants sans raison, sans autre raison que Dieu. Et la volonté de Thomas de mettre les mains dans les traces des clous ou de la lance, c’est exactement cela, avoir une raison de croire. Non, Thomas, non, notre jumeau. Nous sommes disciples parce que Dieu, « à cause de Jésus ». Dépouillés de nos raisons de croire, nous sommes invités, non à l’irrationnel, mais à la confiance. Donner des raisons de croire, n’est-ce pas supprimer la confiance, supprimer la foi ?
Dans un monde non chrétien, nous ne convaincrons personne avec nos pseudo-raisons. Ceux qui ne comprennent pas leur vie comme sauvée ne pourront qu’au mieux admirer notre foi, mais pas la partager. Nous leur empêcherions même la foi à la situer sur ce terrain. Nous n’avons rien à prouver, à justifier. Est-ce que je vous demande pourquoi un tel est votre ami ?
Dans notre monde, nous disciples, sommes les témoins de la gratuité, les prophètes de la gratuité. Nous croyons pour rien, nous croyons parce que Dieu, « à cause de Jésus ». Nous sommes les témoins de la grâce, si vous préférez, à condition d’entendre par grâce, non une nouvelle explication qui justifierait qu’on croie, mais la gratuité. Dieu est l’absolue gratuité. Il s’offre, il aime, sans pourquoi. Nous l’aimons, nous croyons, sans pourquoi.

vendredi 19 avril 2019

La résurrection, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ? (Pâques)


La résurrection, ça ne passe pas ce truc-là, ça ne passe plus. Ce n’est pas tant que nous soyons devenus païens, au contraire. C’est que les superstitions religieuses et les désirs d’immortalité, de vie après la mort, l’idée qu’on se retrouvera, tout cela parait suspect. Je ne doute pas de l’authenticité de la démarche des familles en deuil ; je constate que la demande d’un geste religieux met à mal la foi en la résurrection.
On l’aura compris, il ne s’agit pas ici de juger la foi des gens, mais de constater qu’elle interroge voire contredit la résurrection. Devant le désarroi et la peine, nous sommes souvent interrogés, provoqués dans notre foi parce que ce que disent les gens, pas sûr que ça passe pour nous. Oui, nous sommes blessés, heurtés parce que ça s’arrête. Oui, nous pensons que le défunt nous laisse quelque chose, que sa vie a poids d’éternité ; oui, il nous marque encore et continuera, pour un temps au moins, à nous inspirer. Mais, en disciples du Verbe, un minimum rationalistes, en disciples d’un homme, qui ne pouvait que mourir, nous savons que la fin est définitive. Ne convient-il pas de se méfier des consolations qui ne coûtent pas cher : « on se retrouvera » et autre immortalité de l’âme ?
Ce n’est ni le lieu ni le moment d’analyser le sens des demandes de funérailles religieuses. C’est seulement un point de départ, en ce jour de la résurrection, à une réflexion sur ce que nous croyons. Préparer des funérailles, accompagner les familles dans le deuil, je vous prie de le croire, cela interroge la foi, notre foi en la résurrection.
Bien sûr, nous connaissons le catéchisme et pouvons le réciter. Mais on n’est pas croyant à savoir le catéchisme ! On est croyant à essayer de laisser sa vie être transformée par la parole de Jésus, n’est-ce pas. On est croyant à quêter Dieu, à le chercher. Ainsi parle le psaume des dimanches et jours de fête : Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube.
Alors, la résurrection, si elle fait sens, c’est dans ce cadre de la vie avec Jésus. Si la résurrection n’a pas de rapport avec notre quête de Dieu, notre volonté d’essayer de nous laisser façonner par sa parole, sa crédibilité est plus que limitée.
Un verset de l’évangile de Jean est ici important : « Je suis la résurrection et la vie » (Jn 11, 25). La résurrection, ce n’est pas un état, ce n’est pas un moment, après la mort. La résurrection, c’est une personne ‑ quelqu’un dit « je » ‑ ; la résurrection, c’est Jésus.
Confesser la résurrection, ce n’est pas une affaire de vie après la mort, au moins dans un premier temps, au moins si l’on veut bien mettre en évidence le cœur de la foi, en distinguant les affirmations centrales et leurs conséquences plus ou moins lointaines.
Qu’est-ce que cela signifie que Jésus est la résurrection et la vie ? J’en vois une traduction dans une formule de Paul : « Pour moi, vivre, c’est le Christ » (Ph 1, 21). N’est-ce pas cela que nous voulons confesser : la vie, nous la vivons par le Christ, grâce au Christ, en forme de Christ. Si vivre c’est le Christ, ça veut dire que vivre ce n’est pas « moi d’abord », moi au centre. Du coup, la première place est libre, par le Christ, pour les autres. Nous le voulons, c’est notre conversion.  Ne t’occupe pas de toi, toi d’abord, mais de vivre. Ce qui importe c’est la vie. « Choisis la vie » disait le vieux Moïse. Vivre, c’est le Christ.
Est-ce que cela change quelque chose, est-ce que nous sommes plus vivants ou meilleurs que les autres ? Là n’est pas la question, du moins si c’est encore se préoccuper de soi. La résurrection, c’est la vie en forme de Christ après le renoncement, non un happy end. Dire que Jésus est notre résurrection, c’est croire que la vie de qui la perd est sauvée. Nous croyons la vie plus forte que la mort, pas tant comme dernier souffle que renoncement à soi.
Jésus fait vivre aujourd’hui – et comment le pourrait-il s’il n’était vivant ? Il fait vivre, c’est-à-dire nous entraîne dans la vie, quelles que soient les morts, les renoncements, mais avec eux, car on ne peut vivre sans perdre sa vie. Jésus nous entraine vers la vie, pour que la vie ici et maintenant soit vie comme la sienne. Vivre, c’est le Christ, il est la résurrection.
Nous attendons la résurrection, non pour demain d’abord, quand nous ne serons plus là, mais maintenant, pour vivre et choisir encore la vie, pour transformer notre vie et transformer le monde. Il a tout pour être un paradis, qu’en faisons-nous un enfer ? La résurrection, parce que Jésus est ressuscité, c’est faire de cette terre un Eden.

mercredi 17 avril 2019

En écoutant son Seigneur, l’Eglise devient ce qu’elle reçoit, le corps du Christ (Jeudi saint)


Vous me permettrez de profiter de notre célébration pour une petite catéchèse sur l’eucharistie. Nous sommes si souvent à la messe que sans doute cela vous paraîtra une drôle d’idée. Vous savez bien ce que c’est qu’une messe !
Il y a pourtant dans notre petite théologie de poche bien des incohérences, en particulier issues du télescopage de diverses conceptions de l’eucharistie. Le concile Vatican II a puisé aux sources bibliques et patristiques sans remettre fondamentalement en cause ce qui les avait obstruées, de sorte qu'il entretient la confusion. Quant à la piété populaire, friande d’un merveilleux à toucher et à voir, souvent au bord du gouffre de la superstition, hier comme aujourd’hui, elle en rajoute à la confusion.

Qui célèbre l’eucharistie ? « Merci mon père pour votre belle messe. » Combien de fois entendons-nous ce propos aimable à la fin d’une célébration, pas forcément eucharistique d’ailleurs. Tout s’y mélange. Ce n’est pas la messe du prêtre, ni des prêtres. C’est l’assemblée qui célèbre la liturgie, qui prie. Un de ses membres préside pour qu’elle soit assemblée. Nous le disons dans la prière eucharistique comme avec le Notre Père. « Toi qui es vraiment saint, toi qui es la source de toute sainteté, Seigneur, nous ne prions. » Nous sommes le corps du Christ rassemblé pour la fraction du pain et constitué comme corps par cette fraction.
Le ou les prêtres ne sont pas des druides sacrés qui, par des paroles magiques, opèreraient un miracle à observer de l’extérieur. Là déjà commence le cléricalisme. La dignité commune des baptisés qui les faits ensemble prêtres, « choisis pour servir sa présence », s’oppose à la contre-distinction si longtemps enseignée entre clercs et laïcs. Il est impossible pour un prêtre de célébrer seul la messe. Il n’a aucun pouvoir de consacrer. L’eucharistie est toujours l’action du peuple de Dieu, et tous y sont associés de façon indispensable.
Celui qui préside est la voix de l’assemblée. Il n’y a pas d’in persona Christi qui ne soit in persona Ecclesiӕ. « Du Christ et de l’Eglise, c’est tout un. » Dans les maisons de personnes âgées, souvent, tous, toutes, récitent la prière. On voit les lèvres bouger alors que l’un de l’assemblée fait entendre, non pas sa voix, mais celle de l’assemblée.

Quel est le moment le plus important de la messe ? On parle des deux tables, celle de la parole et celle de l’eucharistie. On dit qu’il y a quatre moments de la messe : accueil, parole, fraction du pain et envoi. Ces schémas risquent de nous égarer si, de leur fonction pédagogique, on fait le sens de ce à quoi ils ne peuvent que conduire.
Il n’y a une seule table, comme dans tous les repas. On ne mange pas deux fois de suite, dans le sacrement comme dans la vie ordinaire dont l’eucharistie est un sacrement. Dans les Ecritures, ce que Dieu donne à manger, c’est sa parole. « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche du Seigneur. » (Dt 8, 3) Pendant plus de treize siècles on a lu l’évangile d’Emmaüs comme un texte sur la parole de Dieu. C’est elle qui, partagée, rompue comme un pain, permet de reconnaître le Seigneur.
L’eucharistie, c’est la parole de Dieu, pour qu’on la mange, pour qu’on puisse la manger. C'est le même Seigneur qui est parole et chair, évangile de Dieu, scriptus et incarnatus. Il n’y a pas, comme on disait avant le concile, une avant messe, notre actuelle liturgie de la parole, et la messe. Il y a une seule action qui débute avec la constitution de l’assemblée. Arriver en retard et partir en avance, c’est n’avoir rien compris. L’eucharistie est dévoyée si ce qui importe c’est recevoir chacun sa pastille sans faire corps avec les frères et sans avoir dévoré la parole. L’exaltation catholique des espèces consacrées est une stratégie antiprotestante. Les théologies ou les pastorales de controverse ne sont jamais pertinentes.
S’il est un moment sommet dans notre célébration, ce n’est pas la consécration comme on le dit si souvent y compris par les gestes et les rites, clochettes, cierge, encens. Le moment sacré, s’il en est, c’est lorsque l’assemblée se nourrit de son Seigneur, assise à ses pieds à écouter sa parole, et relevée, debout, ressuscitée (jamais à genoux donc), qui reçoit encore ce pain qui est sa chair donnée pour la vie du monde.
Dieu ne cesse de créer par sa parole. Il modèle, de l’argile de nos corps, grains de sables dispersés, un seul corps alors que nous écoutons sa parole, tout tendus vers lui, auquel il donne vie par son Esprit. L’assemblée devient alors ce qu’elle reçoit, le corps du Christ. « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps. »