vendredi 23 février 2018

Vivre avec Dieu ici et maintenant (2ème dimanche de carême)

Que se passe-t-il à la transfiguration ? On pourrait penser qu’il s’agit d’un moment d’intimité exceptionnelle avec Jésus. Les trois plus proches, et eux seulement, sont présents. Jésus apparaît dans le dévoilement de son identité. Et pourtant, cette proximité maintient la distance, l'absence. C'est avec Moïse et Elie que parle Jésus, non avec les disciples, spectateurs qui demeurent extérieurs.
Avec ce vêtement blanc tel qu’il ne peut s’en obtenir semblable sur terre, les disciples vivent une anticipation de la résurrection, ou plutôt, vivent la résurrection dans « cette existence de chaque jour ». Moïse fut enterré mais « personne n’a jamais connu son tombeau » (Dt 34, 6). Elie ne serait pas mort, emporté au ciel dans un char de feu. Moïse donne la loi de vie. Elie est attendu comme annonciateur de la venue du Messie, de la fin du mal et de la mort. La transfiguration, c’est une manière de dire que c’est déjà ressuscités que nous vivons ici et maintenant. « Vous êtes ressuscités avec le Christ » dit Paul.
La résurrection ne peut faire sens, échapper aux sornettes du mythe, en dehors de ce qui se vit ici et maintenant avec le Ressuscité. Nous ne savons rien de la vie après la mort et si nous pouvons en deviner quelque chose, ce n’est pas à imaginer une survie, un prolongement. Il s’agira d’une métamorphose, c’est le mot grec que traduit transfiguration.
Mais si cette transformation, cette métamorphose est pensable, raisonnablement pensable, c’est parce que déjà, ici et maintenant, il est possible de vivre avec le Christ. Si l’aventure à sa suite est notre vie, une part de celle-ci au moins, si Jésus est bien le Seigneur de l’histoire et de nos vies, alors, ce que nous vivons avec lui ne saurait être englouti par la mort. Ce qui nous constitue au plus intime, dans les relations avec les autres et dans notre manière personnelle d’être au monde, la mort ne pourra l’annuler. Affirmation limite, en quelque sorte, comme codicille à la vie dans l’Esprit, ici et maintenant.
Certains diront, mais enfin, c’est la foi. Mais la foi ne consiste pas à savoir des choses ou à croire des choses. Nous ne sommes pas les tenants d’une idéologie. La foi est l’aventure avec le Christ, vivre sa vie comme saisie par le Christ. Je n’ai que faire de la récitation d’un credo, de la certitude fondée sur des choses que nous aurions apprises ; le credo est l’expression de l’aventure avec le Christ. Etre disciple, ce n’est pas dérouler une théorie du monde ou de la vie, une anthropologie ni un système de sens.
« Non que je sois déjà au but, ni déjà devenu parfait ; mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant été saisi moi-même par le Christ Jésus. Non, frères, je ne me flatte point d'avoir déjà saisi ; je dis seulement ceci : oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l'avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus. »
Pourquoi nous sommes disciples, nous n’en savons rien. Non que cela soit irrationnel, mais que l’amour ou la foi ne viennent pas au terme d’un raisonnement. On ne justifie pas la foi, c’est elle qui justifie. Je le redis, non que la foi soit le grand n’importe quoi injustifiable. Nous sommes prêts à en rendre raison, nous voulons comprendre ce que nous croyons. Quant à savoir pourquoi nous croyons, c’est comme de savoir pourquoi l’on s’aime. Montaigne ne trouvait rien d’autre à dire que « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
Ainsi donc, la résurrection, la vie avec le Ressuscité est déjà notre vie et la transfiguration le raconte comme elle peut. Cela ne change rien à la vie. Il ne faut rien en dire non par interdit mais par impossibilité. Il n’y a pas à attendre de trucs extraordinaires, une sorte de révélation, d’extase ou de guérison lourdaise. Nous vivons seulement comme si Jésus était ici et maintenant, en toute occasion, notre compagnon. Cela ne change rien, parce que vous êtes le même avec votre conjoint, vos enfants, vos amis, mais cela change tout, parce que nous ne serions pas les mêmes sans le conjoint, les enfants, les amis… sans Jésus.
La transfiguration c’est la vie comme compagnonnage avec le Christ en tant qu’il change tout, alors même que la vie demeure inchangée, ses mêmes joies et espoirs, tristesses et angoisses. Nous voulons seulement nous laisser saisir par le Christ et son amour, vive avec lui, ici et maintenant. « Dans cette existence de chaque jour, la vie éternelle est déjà commencée. »

lundi 19 février 2018

Pour des funérailles




Is 58, 5-10  /  Ps 18(19), 8-13  /  Jn 2, 1-11


Les textes que nous venons d’entendre ne parlent pas de mort ni de résurrection, ni d’espérance. Peut-être une mention, le troisième jour, au début de l’évangile, fait-elle signe vers la Pâque.
A Cana, c’est un mariage. On manque de vin, il n’y a plus de vin. La fête tombe à l’eau. Tout est foutu, comme devant le corps de maman. Mais on ne manque pas seulement de vin. Il n’y a pas d’époux, c’est un mariage sans époux ! La fête est impossible, comme aujourd’hui.
Normal que l’on ne dise rien des époux, fera-t-on remarquer, on est à la cuisine, avec les serviteurs. Et c’est vrai. C’est d’ailleurs une bonne place que celle du service pour comprendre ce qui se passe. Le texte le dit, les serviteurs, eux, savaient.
Mais tout de même, c’est un peu gros un mariage sans époux. Relisons le texte. Il n’y a qu’une femme, ne pourrait-elle pas être l’épouse ? C’est la mère de Jésus. S’il s’agit de Marie, elle est déjà mariée, elle a un fils, déjà grand, qui est au mariage avec elle. Ce ne peut être elle. Mais la mère de Jésus, c’est aussi l’humanité, celle dont il partage la vie et la condition, celle dont il a reçu sa chair, tout comme nous. Se comprend alors la réponse de Jésus à cette humanité ‑ il ne l’appelle pas maman ‑ quémandeuse faute de se prendre en charge, irresponsable, et si souvent destructrice d’elle-même. « Femme, quoi de toi à moi ? ».
A choisir Cana, un repas, évidemment, nous faisons un clin d’œil à Maman. Il s’agit d’un mariage, un peu plus des deux tiers de la vie de Maman. Et l’on s’inquiète pour le repas. Maman a tellement préparé à manger. La cuisine, c’est de famille ; allez voir chez Nicole ! Mais aujourd’hui, nous n’avons plus de vin. Mais aujourd’hui, la fête est finie. Avec Maman, il n’y aura plus de fête.
Isaïe, quant à lui, ne mâche pas ses mots. Cela n’ôte rien à sa poésie, au contraire ! Jeûner pour honorer Dieu, c’est une fumisterie. Dieu se moque des gesticulations pieuses, lui importe seulement les frères. « Qu’as-tu fait de ton frère ? » demande-t-il à Caïn dès les premières pages du récit biblique. La prophétie prend le relai de la Torah en répétant l’impératif, tu es responsable de ton frère. « Partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable. » La mère de Jésus, commune humanité, capable du pire mais aussi du meilleur, le redit aux serviteurs. « Faites tout ce qu’il vous dira. »
Une lecture hâtive, si alors, condition et conséquence, pourrait n’être sollicitée que par nos désirs ou phantasmes de rétribution. Il s’agit d’autre chose. Papa parlait de grâce ayant peur que le mot ne soit compris. Et il y a de quoi se méfier du mot. Avec Dieu, comme dans l’amour, la grâce c’est la beauté, la gratuité, ce qui gracieux, sourire et merci. L’air de rien, sans les mots détestables de la technique religieuse, Isaïe parle de résurrection. Dans la nuit du deuil et de la mort, la lumière. En pleine nuit, la lumière de midi. En plein deuil, par notre fraternité, quelle lumière faisons-nous briller ! Qu’elle éclaire aussi ceux qui ne sont pas là !
L’humanité attend encore la lumière, manque de lumière comme on manquait de vin à Cana, comme Maman nous manque. Urgence du service, une nouvelle fois, pour que les noces de l’humanité ne soient pas gâchées. Urgence pour la vie, que brille sur tout visage une lumière de plein jour.
Je nous ai laissés en plan avec les noces. Nous avions trouvé l’épouse, la femme, la mère de Jésus, l’humanité. Et l’époux ? Bien sûr, c’est Jésus. Il vient célébrer l’alliance de Dieu avec les hommes.
Etre disciple de ce Jésus, croire la résurrection de la chair, c’est cela seulement, faire tout ce qu’il nous dit. La résurrection c’est précisément la lumière du plein midi, lorsque les frères sont relevés, littéralement, ressuscités. La résurrection, ce n’est pas un truc pour les morts, après la mort. La résurrection c’est la lumière du plein midi pour que tous aient la vie, en abondance, pour rendre à chacun son sourire.
Dans la nuit de notre deuil et de la séparation, reprendre le tablier, la tenue de service. Le fils de l’homme épouse l’humanité. En s’unissant à elle, il lui transmet la vie. Vin et sang de l’alliance, fin de la pénurie et de la flotte. Et quel vin, le meilleur pour la fin. De lui à elle, qu’y a-t-il sinon la vie, l’amour ? Sur la croix, « il transmit l’Esprit ».

lundi 12 février 2018

Demain, c'est la fête (mercredi des cendres)


Nous allons fêter la résurrection, la Pâque du Seigneur. Il y a tout juste quarante jours pour se préparer, quarante jours pour faire monter le désir de la Pâque, quarante jours pour apprendre à ne penser qu’à la fête.
Un carême pour se réjouir, ou plutôt pour préparer les réjouissances. Un carême pour désensabler ce qui empêche d’être heureux, quarante jours pour dilater l’espace. Comme une pièce qu’il faudrait vider ou agrandir, le plus possible, afin qu’elle accueille le plus grand nombre d’invités à la fête.
Ce n’est pas encore la réjouissance, seulement le temps de la préparer, comme s’il ne s’agissait pas de jouir de sa présence, mais de jouir de cette jouissance. Thérèse de Jésus use de cette redondance. Et de quoi se régale-ton ? Elle confesse n’en rien savoir parce que, évidemment, on ne saurait dire ce que Dieu signifie, parce qu’on ne saurait identifier Dieu. C’est lui qui nous donne d’exister, nous ne risquons pas de lui donner ni même de lui reconnaître une identité. De surcroît, se donnant à chacun de manière unique, il est chaque fois et toujours différent, changé par la rencontre.
C’est dans cet état d’esprit que nous pourrions vivre ce nouveau carême. Non dans la perspective peu réjouissante des privations, d’une ascèse grise ou terrible, mais dans l’urgence d’une dilation du cœur, pour qu’au jour de la résurrection, il soit aussi vaste que possible et comblé de celui qu’il aime. A ce régime, il n’y a pas de risque de faire comme la grenouille de la fable qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. Plus nous aurons creusé l’espace pour Dieu, pour l’autre, pour le frère, plus la vie nous transformera. Rien de mortel.
Il s’agit plutôt de chasser la mort. C’est elle qu’il faut enlever, patiemment, avec obstination, persévérance et constance. Chasser la mort, ça fait mal, c’est le problème, parce que, contrairement à ce que nous disons, nous aimons la mort. Pas seulement, bien sûr, mais aussi.
Je lis ces lignes de l’un de ceux qui ont su voir notre amour de la mort. « Quand vous voyez un couple, qu’ils n’arrêtent pas de s’engueuler, qu’ils sont odieux mutuellement, et qu’on vous explique, oui, mais ils s’aiment, je sais que les bras m’en tombent ! ça recouvre quoi le mot ‟amour”, alors ? ça recouvre tout, ça recouvre rien ! » On peut transposer. Quand vous voyez des chrétiens, qu’ils n’arrêtent pas de s’engueuler, qu’ils sont odieux mutuellement, et qu’on vous explique, oui, mais ils croient en un Dieu qui les aime, les bras ne vous en tombent-ils pas ? Quand vous voyez des voisins, qu’ils n’arrêtent pas de s’engueuler, tout ça parce qu’ils habitent juste à côté. Quand vous voyez des parents d’élèves, des collègues de travail, qu’ils n’arrêtent pas de s’engueuler, qu’ils sont odieux mutuellement, et qu’on vous explique qu’ils aiment les mêmes choses, désirent les mêmes choses, les bras ne vous en tombent-ils pas ? Quand vous voyez des inconnus, qu’ils n’arrêtent pas de s’engueuler, tout ça parce qu’ils ont en commun une humanité qu’ils aiment à s’en haïr, qu’ils aiment à la dénier à l’autre, les bras ne vous en tombent-ils pas ?
Nous faisons le mal non parce que c’est mal, mais parce que nous pensons ainsi atteindre un bien. Le fruit de l’arbre est désirable. Personne n’en disconvient. Reste que le prendre contre l’interdit, voilà la mort que nous choisissons, que nous aimons. Prendre ce que Dieu seul, l’autre seul peut nous donner. Prendre plutôt que recevoir. Je ne dis pas prendre, plutôt que donner, non, ça se comprendrait fort bien, mais prendre plutôt que recevoir ce qui aurait de toute façon été donné.
Il faut faire le vide, laisser ce qui encombre, attachement à nos marottes, même celles de la foi, attachement à nos principes (moi, j’ai des principes !) surtout les meilleurs, attachement à notre argent, attachement à notre ventre (« leur dieu, c’est leur ventre ») attachement à notre avenir, notre carrière, attachement à tout ce qui nous attache.
Il faut faire le vide, il faut faire le ménage, il faut renoncer à prendre, et pourquoi pas donner, si du moins donner n’est pas une manière de prendre l’autre en otage de notre don. Comme pour la fête, on fait le ménage, ça fait suer (à la sueur de ton front dit le texte du fruit dérobé), mais nous nous réjouissons de pouvoir accueillir tant de vie en un espace si ample et débarrassé de tout, juste pour que la vie le vienne emplir. Demain, c’est la fête !