vendredi 22 juin 2018

L’histoire de Jésus ne commence pas avec Jésus (Nativité du Baptiste)


Luc est le seul à faire de Jésus et de Jean des cousins et l’on sait que ce cousinage n’a pas de fondement historique. Jean débarque dans la vie de Jésus au début de la vie publique de Jésus, au baptême. Jésus est un disciple de Jean qui s’émancipe de son maître. Les disciples du Baptiste et ceux de Jésus semblent entretenir des liens, plus ou moins distants. Les évangiles rapportent à l’occasion qu’ils se croisent. Luc comme les autres évangélistes fait commencer l’évangile avec le Baptiste. Ainsi lorsqu’il s’agit de compléter les Douze après la défection de Judas, on cherche quelqu’un qui les a « accompagnés tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu au milieu d’[eux], en commençant au baptême de Jean jusqu’au jour où il [leur] fut enlevé », pour devenir avec eux « témoin de sa résurrection ».
Avec le Baptiste commence l’affaire Jésus. Mais faut-il remonter plus haut que le baptême ? Et pourquoi ? On avance souvent une raison post-pascale. Alors que Jésus avait été disciple du Baptiste, il fallait aider les disciples de Jean à rejoindre ceux de Jésus, c’est-à-dire à reconnaître que le maître, c’est Jésus. Nous comprenons la célèbre réplique de Jean : « Je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales ». C’est Jean lui-même qui désormais s’incline devant Jésus. Mais cette infériorité confessée par Jean n’efface rien à la grandeur de Jean, il est même « le plus grands parmi les enfants des femmes ». Jean et Jésus, c’est très proche, une compréhension affine de la foi d’Israël, un cousinage.
Que fait alors Luc à raconter la naissance du Baptiste ? C’est que la bonne nouvelle de Jésus ne commence pas avec Jésus.
Jésus n’est pas encore né, que déjà, il a de quoi être reconnu. C’est l’exultation intra-utérine de Jean, c’est surtout, l’interprétation qu’Elisabeth donne de ce mouvement de vie, que toutes les mères connaissent, de leur enfant en leur sein. La vieille Elisabeth, puisque c’est ainsi que nous la présente Luc, avancée en âge, tout comme son époux, salue Jésus par son interprétation des mouvements de son enfant. Avec elle, c’est non seulement le peuple de la première alliance qui appartient à l’histoire de Jésus, à l’histoire de celui qui n’est pas encore né, mais toute l’humanité. La vieille femme n’est pas l’Eve nouvelle, mais elle est Eve, la vivante, qui donne la vie. Son fils est d’ailleurs appelé, comme on l’a déjà rapporté, et de façon étrange, « fils de la femme ».
Elisabeth, cela pourrait signifier « Dieu est promesse ». C’est toute l’humanité qui s’exprime ici, en attente de la réalisation de la promesse de Dieu. Et voilà que Jésus naît, et voilà que l’histoire de Jésus commence bien avant Jésus, aux origines de l’humanité. Depuis que l’Esprit de Dieu plane sur les eaux primordiales et que Dieu dit du bien, bénit, trouvant tout cela très bon, la création est grosse de la promesse, la création se nomme Elisabeth, « Dieu est promesse ». La bonne nouvelle de Jésus ne commence pas avec Jésus, mais dès le premier matin du monde, premier soir du monde faudrait-il dire dans une logique biblique. Ou bien, si vous préférez, Jésus est promesse de Dieu dès l’origine, Jésus est bien plus vieux que son baptême. Tout homme l’attend. Mais peut-on vraiment parler ainsi si Jésus est l’homme nouveau, le nouvel Adam ? C’est plutôt notre humanité qui est trop vieille, à la veille de mourir, à la veille de mourir stérile, et qui renaît par Jésus à la vie.
Le récit de la naissance du Baptiste, c’est l’histoire de la résurrection depuis le premier matin du monde. Chapeau bas. Luc, avec une histoire de cousinage, met l’histoire en perspective et en mouvement, raccourci de plus d’un million d’années, savons-nous aujourd’hui. C’est vertigineux. Bonne nouvelle, l’histoire de Jésus ne commence pas avec Jésus. C’est depuis toujours que « Dieu sauve ».
(Certains disent qu’Elisabeth signifierait maison d’Elie. Si c’est exact, la confession de foi est aussi formidable. L’humanité est la maison du nouvel Elie.)
Et Zacharie ? Il n’est pas présenté à son avantage, et se retrouve muet. Ce mutisme est une forme de la stérilité de l’ancien monde qui revient à la vie en retrouvant la parole, qui retrouve la parole en proclamant la promesse de Dieu.
Zacharie est prêtre. Et ce monde se finit, et se monde se meurt. Avec Zacharie, c’est la fin du sacerdoce comme lieu de Dieu. Si Jean est fils de prêtre, il ne le sera pas, rompant la lignée familiale, désignant un autre chemin pour la sainteté. Jésus aussi est un laïc, et l’on sait combien il s’en prend aux prêtres, lévites et autres personnels de l’institution du temple.
Zacharie, c’est « Dieu qui se souvient », par-dessus tout, par-dessus les institutions religieuses et ce qui les structure, le sacerdoce. Libérés des sacrifices et des sacrificateurs, tout homme est bénéficiaire de la grâce de Dieu. « Son nom est Jean », Dieu fait grâce. « Personne dans ta famille ne s’appelle ainsi. » Oui, effectivement, le monde ancien s’en est allé, un nouveau monde est déjà né. C’est le monde de toujours, le monde de Dieu. La bonne nouvelle, c’est que l’histoire de Jésus a commencé depuis toujours.

vendredi 15 juin 2018

« A cause de Jésus » (11ème dimanche du temps)


Une dizaine d’entre nous fait aujourd’hui profession de foi. Avec beaucoup de sincérité, vous vous engagez dans une démarche personnelle, la première ; avant, vos parents avaient décidé pour vous. Avec un peu de recul, puis-je me permettre de ne pas vous croire ? C’est la même chose que disaient il y a quinze jours les confirmands, de trois ans vos aînés. Avaient-ils oublié ce qu’ils avaient dit tout comme vous, il y a trois ans ? Je sais aussi, d’expérience comme de statistiques, que l’engagement que vous prenez aujourd’hui fort sérieusement, ne vaudra plus pour certains d’entre vous dans quelques années seulement.
Ainsi, puisque je ne doute pas un instant de votre sincérité ni de votre sérieux, je dois chercher une explication à ces contradictions. Nous nous sommes sans doute mal entendus sur ce qu’est la foi, pas seulement vous et les catéchistes, mais les adultes en général et la foi.
Qu’est-ce donc que la foi que vous professez aujourd’hui, comme nous tous le faisons chaque dimanche et, surtout, lors de la nuit pascale ? Puis-je me permettre, au moment où je quitte notre paroisse, un témoignage ? Puis-je devant vous et pour vous, devant l’assemblée et pour elle, faire ma profession de foi ?
Plus ça va, moins je reconnais dans un quelconque credo la foi de l’Eglise. Non que ces textes et le dogme seraient faux. Mais ce qu’ils disent n’est pas ce qu’ils signifient. Ça explique bien des quiproquos. C’est que la foi n’est pas formulable, on ne peut la mettre en formules. Aucun énoncé ne l’exprime adéquatement, fussent ceux ratifiés par l’autorité la plus haute de l’Eglise. L’énoncé de la foi n’est pas ce que l’on croit, parce que l’on croit ce que vise cet énoncé. Thomas d’Aquin écrivait au XIIIe : « l’acte de foi se termine non à la proposition mais à la chose ». Plus simplement, l’imbécile regarde le doigt quand le sage veut de son doigt indiquer autre chose.
Vous le savez, j’ai grande estime pour la recherche théologique, mais à une condition, qu’elle soit ce qui interdit de prendre le doigt pour ce qui est à voir. Et c’est parce que trop utilisent le Catéchisme de l’Eglise Catholique comme ce qu’il faut croire qu’il fait tant de ravages, qu’il est une catastrophe pour la foi. La théologie nous garantit, de savoir scientifique - j’insiste ‑ que ce que nous croyons n’est jamais ce que nous disons, et qu’à nous fixer aux formules, nous faisons de la foi non seulement une bêtise, mais, pire, un mensonge.
La foi est une manière de vivre, un style de vie. Mais lequel ? Aller à la messe et prier ? Activités spécifiques qui nous distinguent des païens ? Non, la vie de foi ne nous cantonne en aucun lieu séparé, sacré, protégé, mais nous envoie aux Galilée des Nations, hier comme aujourd’hui. Le style de vie des chrétiens est celui de tout homme qui cherche la convivencia, en artisan de paix, qui cherche avec et pour les autres la vie bonne dans des institution justes. La foi est le style de vie, non pas original, mais auquel tous, croyants, de quelque religion que ce soit, ou non croyants, sont appelés. Mais pourquoi alors faire profession de foi si nous devons vivre comme tous devraient vivre ?
« A cause de Jésus ». Nous sommes chrétiens à cause de Jésus, et rien d’autre. Nous avons tous remarqué que vive ensemble n’est pas toujours facile. Pas besoin des fous qui nous dirigent pour nous faire la guerre entre nous. Ces fous qui nous dirigent cherchent le pouvoir, l’influence, l’argent et flattent les foules. Et nous aussi, et nous aimons être flattés. Les propos de Jésus sont sans appel : « Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous, sera l'esclave de tous. Aussi bien, le Fils de l'homme lui-même n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude. »
Cela saute aux yeux que le monde ne peut continuer sur la route du pouvoir et du toujours plus de possessions. Mais puisque nous nous portons bien, que notre vie est en sécurité, nous n’allons pas changer. Tans pis pour ceux qui crèvent ! Qu’en avons-nous à faire ? Et même les chrétiens pensent ainsi. Sans quoi le Pape habiterait-il dans un tel palais ?
Je vous en conjure, vous qui faites profession de foi, vous qui chaque dimanche professez la foi, vivons « à cause de Jésus ». Je dis à cause, parce que c’est une lutte contre nous-mêmes. C’est à cause de lui, et à sa suite, que nous renonçons à être servis et consentons à servir. Ce n’est pas souvent de gaité de cœur que nous renonçons, mais à cause de lui. Mieux, comme dit Paul « nous ne sommes que vos esclaves à cause de Jésus ».
Alors, la foi par tradition, comme valeur, comme marqueur d’identité, vous verrez, tout cela est mensonge, et Jésus l’a déjà dénoncé. Alors, avec le prophète Elie, de façon messianique, nous crions (c’est un cri, vital, comme celui de l’enfant qui vient à la vie, et non un énoncé dogmatique, encore moins catéchétique) : « il est vivant le Seigneur devant qui je me tiens », mieux que lui, « il et vivant le Seigneur devant qui nous nous tenons ». Voilà ce que je crois. Non, voilà ce que nous croyons. Non, voilà la foi de l’Eglise, c’est elle qui croit.

vendredi 8 juin 2018

"Sang versé pour la rémission des péchés" (10ème dimanche du temps)


Il y deux ou trois ans, nous étions tombés sur ce même genre de texte pour les premières communions, et des parents avaient retirer leurs enfants de la catéchèse. J’avais prêché sur le mal en commentant les textes, et c’était très inopportun d’après eux. Parler du mal, un jour de fête comme celui de la première communion de leurs enfants, ce n’est pas correct. Vous imaginez que c’est en tremblant que je prononce cette homélie.
Ma peur est redoublée, par le fait que, malgré l’engagement des familles, certains n’enverront pas leur enfant à la catéchèse l’an prochain, que pour plusieurs enfants, cette première communion ne sera pas suivie, dès dimanche prochain, d’une seconde et troisième communion, parce que le dimanche n’est pas pour tous le rendez-vous avec les frères qui partagent le pain pour rappeler la mort et la résurrection de Jésus jusqu’à ce qu’il revienne. Que chacun mène sa vie comme il le pense, mais que l’on ne fasse pas croire aux enfants que c’est fête aujourd’hui pour que cela ne le soit pas chaque dimanche.
Les enfants savent qu’il y a du mal dans notre vie, qu’il y a du mal dans leur vie. Ce constat, le livre de la Genèse le fait en racontant l’histoire du fruit défendu. L’homme se croit tout permis, croit que tout lui est dû, que rien ne peut échapper à sa maîtrise ou possession de ce qu’il désire. Il se prend pour le centre du monde. Et c’est la catastrophe, parce que pour être au centre du monde, il faut forcément tuer ou molester les frères. C’est déjà comme cela avec le jeu que l’on ne veut pas partager, et pour nous adultes, c’est encore comme cela avec les richesses que nous ne partageons pas.
Evidemment, il n’y eut jamais de serpent qui parle, mais que ce texte est juste ! L’homme, à se prendre pour le centre du monde, se précipite et précipite le monde dans le mal.
Dans un instant, et pour la première fois, les enfants vont boire à la coupe eucharistique. Ils l’ont attendu ce moment. Voilà des années qu’ils avancent les bras pliés sur la poitrine et aujourd’hui, leurs mains vont s’ouvrir pour recevoir celui qui s’offre en nourriture.
Dans un instant, nous dirons la grande prière eucharistique. C’est nous tous qui la disons, c’est toute notre assemblée qui prie et qui dit : « Toi qui est vraiment saint, toi qui es la source de toute sainteté, nous voici devant toi […] et nous célébrons le jour où le Christ est ressuscité d’entre les morts. Par lui […], Dieu notre Père, nous te prions. »
Et nous redisons les paroles de Jésus : « Prenez, buvez-en tous, car ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’alliance nouvelle et éternelle qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. »
Si nous communions, c’est pour le pardon des péchés, c’est pour détruire le mal dont nous sommes responsables. Et il ne faudrait pas parler du mal un jour de première communion ? C’est un devoir de dénoncer le mal, en dehors de nous et en nous, ou alors nous nous en faisons les complices. Comment communierions-nous ? Déjà dans l’évangile, la lutte de Jésus contre le mal est déjà traitée de diabolique. Jésus aurait même perdu la tête.
Oui, dénoncer le mal, c’est perdre la tête aux yeux de tous ceux que les petits arrangements avec le mal satisfont. Disciples de Jésus, depuis notre baptême, nous sommes engagés dans cette lutte, faire reculer le mal. Et comme le mal nous touche tous aussi, personnellement, nous allons chercher notre force auprès du seul vainqueur du mal, Jésus.
Nous ne serons pas aspergés de son sang, comme dans les sacrifices anciens, opération plus ou moins magique pour plaire à Dieu. C’est Dieu qui s’engage pour nous et non nous qui devrions lui offrir du sang pour l’amadouer. Le sang de Jésus nous est donné à boire. « Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne », dit Jésus. « Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » Le sang de Jésus est boisson qui fait vivre.
Devant nos impossibilités à être fidèles à l’alliance, à éradiquer le mal, et d’abord en nos vies, Jésus s’offre pour que là où manque la vie, sa vie vienne comme compléter ce manque. Communier, c’est comme si Jésus remplissait avec sa vie, ce qui manque en nous de vie. Le sang de Jésus est versé « pour le pardon des péchés ». Jésus détruit le mal par le surplus de vie qu’il offre.
Et qu’est-ce qu’un surplus de vie, de la vie à la place de la mort et du mal ? C’est la résurrection. Communier, c’est lutter contre le mal, c’est donc déjà entrer dans la vie de Jésus, dans sa résurrection. Comment pourrions-nous ne pas accourir à cette fontaine de vie ?