lundi 19 novembre 2018

Caravage, Ecce Homo

(détail)

Se laisser surprendre par la juvénilité du Jésus. Il est peint d’après un modèle, un jeune qui vit dehors, un homme du peuple, au visage bronzé. Son torse apparaît d’un coup d’une blancheur terrifiante, anticipant l’aspect du cadavre.

Un troisième personnage, Pilate, est représenté sur la droite, caricatural, comme à la Renaissance, deux siècles plus tôt. Il semble irréel en comparaison du côté quasi photographique des deux autres personnages. Politique déjà politicien, il se défausse, et fait tâche ce lâche. C’est lui le « méchant ». Mais un méchant de BD. Où donc sont les vrais accusateurs ?

Le garde semble plus grand que Jésus alors qu’il est derrière Jésus. Pourquoi cette différence d’échelle ? Il a le visage plus halé encore. Aucune violence, au contraire. Il entoure Jésus, le protège de Pilate ou de la foule ou de… nous, spectateurs que Caravage a placé au lieu de la foule. Appellerons-nous au meurtre nous aussi ? « Crucifie-le ! » On les tient sans doute les adversaires.
Il est curieux ce garde. Ce n’est pas un soldat, il n’a pas d’uniforme, il ne semble pas provenir de la garde du procureur. On dirait plutôt un bandit, voire un pirate, avec son bandeau dans les cheveux. Il prend Jésus sous son aile, dans ses bras, posant délicatement le manteau, lui demandant si ça va, s’il tient le coup. Regardez, il lui parle.
Que de douceur alors qu’on exhibe l’accusé. Juste deux gouttes de sang pour qu'on n'oublie pas l'issue. Pourquoi cette grande brute de garde, prend-il ainsi soin de Jésus ? Jésus, lui, est au milieu des malfaiteurs.
Le brigand que Caravage fait entrer dans la scène comme par effraction, peut-être après avoir assommé le garde, se fait gardien, comme un ange. Mystère de la charité ? Force contagieuse de Jésus ?
Et s'il était le personnage principal ? Pour Jésus, c'est sûr !

vendredi 16 novembre 2018

Ses paroles ne passeront pas (33ème dimanche du temps)


Le changement climatique et ses conséquences laissent deviner un bouleversement de nos modes de vies et prennent parfois un aspect de fin du monde. L’extinction de nombreuses espèces animales pose la question de la survie de l’espèce humaine. Que les causes du changement de climat et de l’appauvrissement de la biodiversité soient humaines ou indépendantes de l’action des hommes est un faux problème. Le changement climatique et ses conséquences, la diminution de la biodiversité sont un fait avéré, qui ne peut être stoppé dans la minute. La catastrophe qui se profile non pas à l’horizon, mais toujours plus proche, a des apparences apocalyptiques.
On est étonné à lire la littérature apocalyptique de la précision de ses images. On les croyait mythiques, elles paraissent descriptives et historiques. Ce n’est évidemment pas à une homélie de déterminer l’imminence de la fin. Chacun en pensera ce qu’il veut. Force est de constater que les textes que l’homélie est invitée à présenter revêtent une actualité inquiétante. Et si la peur est mauvaise conseillère, le sentiment de proximité de la fin pourrait au moins être l’occasion d’une réflexion sur notre attitude dans ce climat de fin.
A dire vrai, et au risque de relativiser la crise écologique actuelle, la fin c’est une histoire aussi vieille que le début. Depuis le début, il y a de la fin, et l’on n’en finit pas de finir : la fin de chacun d’entre nous, avec la mort assurée même si nous ne savons ni le jour ni l’heure ; la fin de sociétés, de cités, de civilisations, de religions, la fin d’espèces, l’épuisement de ressources naturelles, etc.
Ce tableau de cataclysme dit la catastrophe que sont toutes ces morts, ces fins. Nous ne pourrons nous résoudre, sous prétexte pourquoi pas de développement des espèces, de renouvellement des générations ou de civilisations, à la disparition de la vie, spécialement celle d’hommes, de femmes, d’enfants. Aujourd’hui le ciel ne s’assombrit plus seulement à cause des guerres et des bombes, qui n’ont jamais été aussi nombreuses, mais aussi du dérèglement de la nature et de la pollution.
Le texte biblique peut décrire la fin parce que déjà nous la connaissons. Il ne la nie pas mais l’annonce plutôt. Elle viendra, il y aura une fin, parce qu’il y a déjà eu tant, parce qu’il y en a tant. Les bouleversements et catastrophes sont évidents mais, curieusement, quelque chose les traverse ou leur échappe. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
Qu’avons-nous à faire de paroles qui ne passent pas si nous passons, trépassons ? Que nous importe la solidité de telles paroles ? Précisément leur solidité. Il y a quelque chose de solide dans les paroles de Jésus. Et c’est pourquoi l’on peut dire, oui, ça tient, amen ; c’est pourquoi l’on peut, on devrait, s'y accrocher, comme à un roc sur lequel construire notre vie.
Dans le plus sombre de toutes les fins possibles et imaginables, Jésus est l’amen du Père. Sa manière de s’attacher à Dieu et de nous attacher à Dieu laisse entrevoir que quelque chose demeurera de ce qui nous a été adressé, non pas une parole en l’air, mais des mots qui nous sont destinés, qui sont pour nous. Lesquels ? Il ne s’agit pas de mots seulement, mais de toute une vie, parce qu’aimer en parole n’a pas de sens si ce n’est pas aussi en acte.
Chacun choisira dans les mots de Jésus ceux qui traduisent pour lui la parole qui ne passera pas, Jésus lui-même, en sa vie, parole du Père. Je retiens aujourd’hui des mots qui traversent les temps et les lieux, les cultures et les expériences humaines, des mots qui nous sont adressés par toute la vie de Jésus. « Je vous appelle amis », « je vous appelle mes amis. »
La fin des temps, quelques soient les catastrophes que nous vivons déjà aujourd’hui, c’est la révélation d’un inouï. Révélation, c’est la traduction du mot grec, apocalypse, dévoilement. Et le voilà ce dévoilement qui est de toujours, depuis le début, mais que nous entendons dans la fin des temps où nous sommes. Jésus nous appelle ses amis. C’est solide.
Ecoutez le bien que cela nous fait de s’entendre appeler amis. Ecoutez la dose de bonté que nous recevons en nous entendons appeler ensemble amis, pour un monde de l’amitié, pour un monde où à la suite de Jésus, nous nous mouillons les uns pour les autres. Le prix que nous avons les uns pour les autres, les uns avec les autres, les uns les autres pour Dieu, voilà ce qui demeure même si passent le ciel et la terre. C’est solide, ça tient. Amen !



- Seigneur, nous te prions pour l’Eglise. Qu’elle soit dans les sociétés le témoin de ce que, au milieu de tout ce qui passe, change et se renouvelle, la parole de Jésus est solide et que l’on peut s’y appuyer pour mener sa vie.
- Seigneur, nous te prions pour notre pays, avec ses contradictions. Il veut, par exemple, un monde plus écologique mais réclame un accès facile à ce qui pollue ; il veut changer de sources d’énergie mais refuse les éoliennes… Que l’engagement de chacun pour la réforme du pays soit dicté par le bien commun et non l’intérêt particulier ou sectoriel. Que ceux qui votent les lois sachent que les inégalités sont une violence envers ceux qui sont privés du nécessaire et source de violence entre citoyens.
- Seigneur, en cette journée mondiale des pauvres, journée du Secours Catholique, nous te prions pour ceux qui ne parviennent pas à vivre dignement d’un travail ou d’une retraite. Que nous sachions leur venir en aide.
- Seigneur, nous te prions pour notre communauté. Elle accueillera la semaine prochaine son évêque. Que ce soit pour elle l’occasion de se retrouver pour rompre le pain de ta parole et témoigner de ta présence jusqu’au jour de ton retour.

jeudi 8 novembre 2018

Amour des frères et évangélisation (11 novembre - Saint Martin)

Is 61, 1-3a - Ps 88, 2-3, 6-9, 16-17 - Ph. 1, 20c-24 - Mt 25, 31-40

Nous voici rassemblés comme chaque dimanche pour célébrer la mort et la résur­rection du Seigneur jusqu’à ce qu’il revienne. Mais ce dimanche, c’est aussi la fête de saint Martin, patron de notre église. Nous avons écouté les textes de cette fête. Et ce dimanche, c’est encore, jour pour jour, le centième anniversaire de l’armistice de la guerre qui saigna la France, l’Allemagne et pour la première fois une bonne partie du monde. Alors que dans tous les villages et villes de France, les citoyens se rassemblent pour commémorer la cessation des hostilités ‑ et nous étions nombreux avec eux, il y a quelques instants ‑ c’est maintenant pour nous, disciples de Jésus, le service urgent, le ministère de prier pour la paix. Tout affaire cessante, nous sommes venus implorer, ensemble et liturgiquement, le Prince de la paix.
Nous le savons, l’armistice de 1918 n’a pas été ferment de paix. Il a au moins mis fin à l’une des guerres les plus meurtrières, de l’ordre de dix-huit millions de personnes. Il n’est que de passer dans le moindre des villages français pour y trouver un monument aux morts. Pour une petite ville de deux milles habitants en 1911, ce sont quatre-vingts hommes morts au front, sans compter les victimes civiles, sans compter les blessés, sans compter ceux qui moururent des conséquences immédiates de la guerre.
Quelles sont les familles qui n’eurent pas leur combattant, qui n’eurent pas leurs victimes ? La commémoration de l’armistice nous engage à agir pour la paix. Nous n’avons pas en main la destinée des peuples, mais un bulletin de vote. Il faudra voter dans quelques mois pour les européennes, dans un an pour les municipales. Nous le savons, tout nationalisme exclusif, qui prétend défendre notre identité, est un mensonge mortifère, porteur de violence ; accréditer ce mensonge est criminel. La destinée des nations est désormais, que l’on veuille ou non, qu’on le regrette ou non, une destinée commune. Nous ne pouvons vouloir la paix et agir pour le repli national. On peine à trouver une prière de la Grande guerre qui ne soit pourrie par le nationalisme. C’est, en une immense proportion, entre chrétiens que l’on s’est massacré… Les migrations, l’Europe, c’est notre destin, que cela nous plaise ou non. Comment en ferons-nous, avec la démocratie, des chances pour la paix ? Que notre foi nous garde des ferments de guerre et de haine.
Martin a été, semble-t-il, obligé d’être soldat. Si les militaires se comprennent sentinelles de la paix, la violence, dont ils sont aussi les victimes, est rendue possible, ou pour le moins, multipliée par les ventes d’armes. Que de temps et d’argent dépensés à préparer la guerre ! Je n’ai pas la naïveté pacifiste de penser que pour garantir la paix, il suffirait de refuser d’armer un pays. Mais enfin, nous consacrerions à la paix la moitié de ce que nous dépensons pour les armes, notre monde ne s’en porterait-il pas mieux ? Nous consacrerions à la lutte contre la corruption et l’exploitation de l’Afrique la moitié de ce que nous dépensons à la lutte contre la migration, notre monde ne se porterait-il pas mieux ?
Martin, lui, n’a pas été l’homme de la demi-mesure. S’il ne donne que la moitié de son manteau, sa doublure sans doute, c’est qu’il donne tout ce qui lui appartient. S’il se met au service du Seigneur, ce n’est pas à moitié, mais en s’engageant à l’école du cloître, de la pauvreté puis au service, au ministère du peuple chrétien, lorsque celui-ci le fait évêque. Il meurt il y a mille-six-cent-vint-et-un ans, presque jour pour jour, le 8 novembre 397. Celui qui évangélisa la Gaule était un migrant, venu de Hongrie. A accueillir les étrangers, Abraham avait reçu des anges, et les Gaulois un père dans la foi.
Pour vivre en disciples, il n’y a pas d’autre chemin que celui de la charité. L’amour des frères, de tous, est missionnaire, est évangélisation. Certes, la générosité attire, mais plus encore, c’est à visiter les frères malades ou en prison, à les vêtir ou les nourrir, que l’on veille sur le Christ et en est ainsi l’index. Chaque fois que nous l’avons fait ou pas à l’un de ces petits qui sont les siens, c’est à lui que nous l’avons fait… ou pas.
Oui, il est sensé de s’attacher au Christ en se donnant aux hommes et aux femmes, à commencer par les plus pauvres. Oui, c’est bien le Christ que nous servons à servir les pauvres. Pour ne pas mentir et trahir à fêter saint Martin, que chacun d’entre-nous s’interroge sur son service des pauvres, des autres, et prenne les décisions qui s’imposent.
La charité est union avec Jésus, la charité est union mystique. Qu’ils dénigrent l’action humanitaire les cathos qui refusent que l’Eglise soit une ONG ! La charité demeure lieu de la rencontre avec Jésus. Chaque fois que nous l’avons fait à l’un de ces petits qui sont les siens, c’est à lui que nous l’avons fait. Ainsi pourrons-nous dire comme Paul, « pour moi, vivre, c’est le Christ. » Etre uni à Jésus pour vivre de lui c’est notamment secourir les frères. Et secourir les frères, c’est faire reculer la guerre qui vient si souvent du mépris en lesquels nous tenons les autres. « Le développement est le nouveau nom de la paix » (Paul VI). Cela vaut tant pour les relations entre pays que pour le partage à l’intérieur même de notre pays.



- Seigneur, nous te prions pour la paix. Nous te prions pour que nous mesurions ce que c’est de voir son pays sans conflit armé pendant plusieurs générations de suite. Donne-nous d’aimer la paix. Donne-nous de choisir ce qui construit la paix, dussions-nous, à court terme, ne pas tout gagner.
- Seigneur, nous te prions pour l’Eglise. Elle se déchire en orthodoxie, elle a tant de mal à se convertir en catholicisme. Donne-nous de chercher ensemble comment demeurer à ton service, toi, le Prince de la paix.
- Seigneur, nous te prions pour la paix dans nos familles. Que chacun de nous sache apporter ce qu’il faut de renoncement pour permettre à chacun de vivre en paix.
- Seigneur, nous te prions pour tous ceux qui sont tombés il y a cent ans au champ de bataille, pour les victimes des guerres aujourd’hui.