vendredi 12 mai 2017

Qu'est-ce que la vérité ? (5ème dimanche de Pâques)



A la fin de l’évangile de Jean, pendant la passion, Pilate demande : « Qu’est-ce que la vérité ? » Jésus, comme la brebis conduite à l’abattoir qui n’ouvre pas la bouche, ne répond pas. Jésus se reconnaît comme le serviteur mis en scène par Isaïe, celui qui meurt pour les autres, alors, il n’ouvre pas la bouche.
L’évangéliste avait déjà donné une réponse. Il l’avait consignée dans un échange avec les proches, ceux qui écoutent la voix de Jésus. La réponse à cette question, si décisive, « qu’est-ce que la vérité ? », ne se crie pas sur les toits. Elle se confie dans le secret d’une amitié. « Je suis le chemin, la vérité, la vie. »
La vérité ne relève pas de la proposition ; elle n’est pas discours. Elle oblige même parfois à l’absence de parole, comme lors du procès de Jésus. Elle aurait exigé de Pilate le courage de la libération de Jésus. Avec sa condamnation parler de vérité est une mascarade cynique ou dilettante. Parfois, pour rendre témoignage à la vérité, il faut se taire. C’est ce que fait Jésus. La vérité n’est pas d’abord question de proposition, d’énoncé, de savoir.
On peut même savoir beaucoup de choses, les tenir pour vraies, propositions scientifiques, articles de foi ou dogmes. Mais sont-ce des vérités si cela n’empêche pas les injustices ? Qu’est-ce que la vérité d’une loi physique, d’un procès-verbal ou du catéchisme, alors que nous laissons mourir nos frères ? Vie et vérité vont de pair.
Dans le texte d’aujourd’hui (Jn 14, 1-12), la vérité est une personne. Voilà qui doit nous étonner malgré l’habitude où nous tient une formule sans cesse répétée : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » Pour nous autres disciples de Jésus, cela signifie que vivre, croire, aimer, c’est faire comme Jésus. La vérité est une manière de vivre, et non une affirmation. Dire que Jésus est vérité, c’est dire que notre manière de vivre, c’est de faire comme Jésus. Pas difficile dès lors de savoir quand nous sommes dans la vérité, quand nous nous vautrons dans le mensonge. La vérité, c’est vivre comme Jésus.
Où en sommes-nous de vivre comme Jésus ? Voilà qui semble rendre la question de la vérité insoluble. Personne ne vit comme Jésus. Ne vaut-il pas mieux garder le silence ? On peut mentir à dire quelque chose de vrai. Et n’est-ce pas ce que nous faisons à confesser Jésus comme Fils de Dieu alors que nous ne vivons pas toujours comme Jésus, alors que nous ne vivons toujours pas comme Jésus ?
Comment professer Jésus alors que nous sommes incapables de vivre comme lui, alors que nous n’avons que si peu l’intention de nous convertir effectivement ? Nous nous enfermons dans cette impossibilité comme dans la prison du mensonge. L’hypocrisie religieuse, chrétienne, ce que l’on appelle le pharisaïsme ou la tartuferie est la stratégie à laquelle nous recourrons pour confesser notre foi alors même que nous y sommes infidèles.
Le même évangile de Jean transforme l’impasse en Pâque. C’est au chapitre 8 qu’une rédaction plus tardive fait commencer par l’épisode de la femme adultère : « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». On ne pourra parler de vérité qu’à dire combien nous en sommes éloignés, combien elle est ce qui nous appelle et ce à quoi nous tardons de répondre. On ne peut que mi-dire la vérité. A la dire, on ment, à prétendre la dire, on mé-dit.
Et voilà ce qu’on lit : « La vérité vous rendra libres ». Il est possible même aux incapables de la vérité, aux disciples qui rechignent à vivre comme Jésus, de dire Jésus vérité, s’ils accèdent à une libération, et d’abord d’eux-mêmes. La proclamation de la vérité ne peut être qu’un chemin, une initiation, une transformation. Nous n’avons plus honte de notre petitesse, de nos faiblesses. Nous n’avons pas à tricher, et l’institution non plus avec une mécanique du silence ; nous n’avons rien à défendre, et surtout pas l’institution. C’est nous qui sommes défendus ‑ et par quels avocats ! – le Fils et l’Esprit de vérité qui nous conduit à la vérité tout entière.
La vérité est une personne, Jésus, et une expérience, peut-être une épreuve, une libération. Penser la vérité, y compris celle de la foi, en dehors d’un vivre comme Jésus et d’une Pâque libératrice, c’est se leurrer quant à la réponse à la question « Qu’est-ce que la vérité ? », quant à notre foi.

vendredi 5 mai 2017

Notre vocation (4ème dimanche de Pâques)


Le 4ème dimanche de Pâques est habituellement journée de prière pour les vocations. L’évangile est tiré du chapitre 10 de Jean, Jésus est le beau, le bon et unique pasteur. Déjà Ezéchiel annonçait que Dieu congédie ceux qui prétendent conduire le peuple. Ils ne cherchent que leurs intérêts et détruisent le troupeau. En ce jour d’élection présidentielle, nous pouvons constater que la critique des politiques n’est pas d’hier ! Constatant leur incurie, Dieu décide d’être lui-même le berger, celui qui prend soin de son peuple.
Jésus se dit berger, le beau berger ; il affirme ainsi non seulement qu’il veut le bien des hommes, mais aussi qu’il assume le rôle de Dieu même, pasteur de son peuple. Pour dire qui est Jésus, il faut dire sa mission. Il est l’homme pour nous. « Il appelle chacun par son nom. »
Ezéchiel 34 comme Jean 10 sont une critique de tous les pouvoirs, religieux ou politiques notamment, de tous ceux qui prétendent présider à la destinée des autres. Les Ecritures rayent d’un coup de plume tous les clergés, aréopages de spécialistes souvent autoproclamés (même s’il y a des élections), qui confisquent pour eux ce qui revient à tous, qui détournent à leur profit ce dont ils sont censés veiller à la juste répartition, mercenaires et voleurs, qui entrent par effraction dans la bergerie.
Difficile dès lors de trouver un politique ou pasteur chrétien, puisque par définition, les pasteurs autres que Dieu ne sont que des voleurs et des bandits. Et pourtant, il faut bien gouverner les nations et les Eglises…
A notre baptême, nous avons été configurés au Christ, prêtre, prophète et roi. Comme rois, nous recevons la charge de la conduite des affaires de ce monde ; comme prophètes, nous avons la responsabilité de faire entendre sa parole ; comme prêtres, nous devons présenter à Dieu l’humanité tout entière.
La condamnation des mauvais pasteurs, qui conduisent l’économie, la politique, la religion, passe non par l’absence de gouvernants ou d’évêques, impossible, mais par la responsabilité de tous. Et nous chrétiens, serions le ferment dans les sociétés de ce que chaque homme est appelé à gouverner les affaires du monde, annoncer une parole de la vérité et de liberté, et rendre grâce à l’unique pasteur, par l’appel qu’il adresse précisément à chacun : « Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir. »
Le baptême confère à tous une égale dignité, et annonce que telle est la destinée de tout homme en ce monde, dans les sociétés et dans l’Eglise. C’est révolutionnaire ! « Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ : il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus. »
Notre baptême nous engage en ce monde, dans l’Eglise, puisque l’unique pasteur, nous appelle chacun par notre nom. Nous sommes appelés pour être prêtre, prophète et roi. Nous sommes appelés pour être envoyés, faire sortir le monde vers la libération et la vie comme le peuple sortit d’Egypte.
Il n’y a pas à attendre de voix particulière qui commanderait que l’on entre au séminaire ou soit religieux. L’appel a déjà retenti depuis la mort et la résurrection de Jésus, et nous, ses disciples, sommes prophètes à indiquer qu’« il appelle chacun par son nom ». Il n’y a rien de surnaturel dans la vocation, rien d’extraordinaire. Il y a la préoccupation incroyable de l’unique pasteur pour son peuple où « il appelle chacun par son nom ».
N’attendons pas d’autre signe du ciel que l’appel de Jésus dont l’Eglise s’est fait l’écho à notre baptême pour entendre notre vocation. Alors, et chaque jour, « il appelle chacun par son nom ». Répondre à sa vocation, c’est, dès lors, vivre en baptisé, tâcher de donner à sa vie la forme d’une réponse. Comment notre vie est-elle réponse à l’amour du berger qui « appelle chacun par son nom » ?
Puisque c’est jour d’élection, puisque chacun est gardien de son frère, berger, il faut bien se mouiller et honorer notre vocation notamment royale, il faut bien s’engager politiquement et selon l’évangile. A     lors, voilà qui ne sera pas une consigne de vote, parce que chacun est assez grand et que l’on vote librement, voilà ce qui sera ma manière de répondre à ma vocation devant et pour vous, devant et pour Dieu : « On t’a fait savoir, homme, ce qui est bon, ce que le Seigneur réclame de toi : pratiquer la justice, aimer la miséricorde et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6, 8)

lundi 1 mai 2017

Croire en la résurrection



Nous avons souvent une conception de la foi, spécialement de la foi en la résurrection, qui interdit à toute personne sensée de s’y livrer. Et ce ne sont pas seulement les adolescents qui regimbent, mais déjà les enfants. Si, dit-on, nombre de chrétiens ne croient pas en la résurrection, c’est peut-être que ce qu’ils imaginent être la résurrection n’est pas possible, effectivement. Mais est-ce pour autant ce que croit l’Eglise ?
Avec le dernier chapitre de chaque évangile, ce que l’on appelle les récits d’apparition du Ressuscité, nous n’avons pas affaire à un reportage, une description, reconstitution quasi-judiciaire, établissement des faits, incontestables, objectifs. Les apparitions du Ressuscité sont des professions de foi. Elles mettent en scène le passage à la foi ; il y a plusieurs rencontres qui ratent et qu’il faut recommencer pour qu’enfin, à la scène ultime, les disciples croient.
De surcroît, les textes adoptent eux-mêmes la stratégie qui interdit qu’on les prenne au premier degré, comme un reportage. Ils organisent consciemment des contradictions. Ainsi, Jésus entre dans les maisons portes et fenêtres verrouillées ‑ son corps n’est pas arrêté par les parois ‑ puis il mange du pain ou du poisson – son corps est celui d’un vivant. Marie et les disciples ne le reconnaissent pas alors qu’ils ont été ses intimes ; puis leurs yeux s’ouvrent, la peur les quitte, ils le reconnaissent et aussitôt il disparaît à leurs yeux ou ne peuvent le retenir.
C’est qu’il faut dire que la rencontre avec le Ressuscité est rencontre précisément, et non information, reportage, que l’on pourrait connaître autrement qu’en s’y livrant, en s’y engageant. Il faut dire que la rencontre avec le Ressuscité est confession de foi et nullement illusion : il mange, il parle, on le voit. Il faut dire que dans la rencontre le Ressuscité s’offre à reconnaître, c’est bien lui, mais il n’est plus pareil, il ne vit plus pareillement, il en est méconnaissable. Il faut dire que le corps du Ressuscité n’est pas le cadavre réanimé de Jésus, mais le corps des disciples, son corps de disciples, qui est détruit et dispersé par sa mort et reprend vie par son Esprit. L’Esprit fait éclater les limites physiques, les peurs et les barricades, les frontières linguistiques et la douleur de la séparation (nous ne verrons plus).
Les disciples avec lenteur reviennent de l’abattement où les a laissés l’exécution de Jésus. Les récits évangéliques montrent la communauté qui se reforme ; tant qu’il manque un disciple, Thomas, l’annonce n’aboutit pas. Ensemble, ils reviennent à la vie. La résurrection de Jésus n’est pas décrite en elle-même mais en ses effets, elle est notre résurrection, la vie dont ici et maintenant nous vivons, pour annoncer à tous les hommes que la fraternité humaine n’est pas un rêve vain et généreux mais ce pour quoi le Christ est mort.
Croire n’est pas croire n’importe quoi sous prétexte que justement ce n’est pas raisonnable, ce n’est pas prouvable. Croire, c’est être engagé comme témoin du Vivant qui fait vivre. Croire, c’est la critique de tout surnaturel à juste titre incroyable, pour se livrer ici et maintenant, au nom du Vivant, au service de tous « pour qu’ils aient la vie, en abondance ».