06/02/2026

« Que lumière soit ! » (5ème dimanche du temps)


Lumière du monde et sel de la terre. Voilà ce que le baptême fait de nous. « Tu es devenu lumière dans le Christ. Marche toujours comme un enfant de lumière ; demeure fidèle à la foi de ton baptême. Alors, quand le Seigneur viendra, tu pourras aller à sa rencontre dans Royaume, avec tous les saints du ciel. »

Quelle audace ! Qui peut par sa vie prétendre éclairer le monde ? Le péché, le mal en nous, est contre-témoignage ; comment éclairer si les ténèbres nous habitent ? A moins de fermer les yeux – dans les ténèbres précisément – sur notre mal, impossible de se penser pur puisque baptisé ; en définitive hypocrites, pharisiens, comme disent les évangiles.

Le sel de la terre est assurément moins ostentatoire. Le sel rehausse le goût de l’existence, conserver la vie comme un aliment, soigne. Il est au service de la saveur de la vie des gens dans le monde. Son enfouissement dans le plat jusqu’à sa disparition ne se préoccupe pas de visibilité. Nous serons disciples non à parler de Dieu, mais comme des serviteurs de leur joie. Pour parler de Dieu correctement, il faut souvent ne rien en dire, mais « pratiquer la justice, aimer la bonté et marcher humblement avec Dieu » (Mi 6, 8).

Etre lumière du monde ne signifie pas se prendre pour la, une lumière, se montrer ou montrer l’exemple, mais servir la beauté comme le sel sert le goût. Le texte ne juxtapose pas de façon contradictoire la visibilisation et l’enfouissement. Il n’y a que le service, gratuit, invisible donc. La lumière du monde, Lumen gentium, c’est le Christ. Il ne tourne pas nos regards vers lui. Il n’est que renvoi au Père, serviteur du Père et au service des humains.

La lumière et le sel disparaissent pour rehausser la beauté des choses et des personnes. La beauté dans la nuit, personne ne peut la voir. Au mieux distingue-t-on des ombres mais l’on ne peut pas savoir si c’est « l’ombre de la mort et les ténèbres ». Lorsque Dieu crie « Lumière » au premier jour de la création, le chaos recule. A son image, c’est notre mission.

Etre lumière du monde, ce n’est pas dire au monde sa vérité, comme si nous la connaissions, comme si nous la pratiquions mieux que lui. Nous avons la mission de rendre visible ce qui est déjà, la beauté du monde et des personnes, le goût du monde et des personnes. Jésus n’est guère venu pour parler de Dieu. Il n’en parle d’ailleurs pas tant que cela. Il est venu pour que nous ayons la vie et abondante. A moins que Dieu ce soit précisément la vie, la vie en abondance, la vie possible, effective, partagée, reçue, donnée.

Il y a tant de ténèbres en nous, entre nous, dans le monde ! Il importe d’éclairer chacun pour que la beauté de son existence paraisse, et d’abord pour qui doute de la beauté de sa propre vie. Dire Dieu, c’est permettre que se voie, se vive, la vie, abondante, la générosité du Père, celui que l’on dit créateur et miséricordieux. Qui mieux que Jésus passait en faisant le bien ? Il y a urgence à enflammer le monde et les cœurs du feu de l’Esprit.

Nous ne sommes pas la vie ni lumière. Nous ne pouvons pas donner ce que nous n’avons pas, ou plutôt, nous devons donner ce que nous n’avons pas à qui, peut-être, ne sait pas qu’il en est dépourvu, voire n’en veut pas. (Ce sont les mots d’une définition de l’amour par Lacan !) Dans cet échange, la parole originelle, première, « que lumière soit », résonne de nouveau. Ainsi la lumière du monde et le sel de la terre.

« Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. […] Ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre. »

Dans ce vieux texte anonyme (peut-être avant 150 !), la démesure évangélique est outrepassée par la proclamation de l’ordinaire voire du banal : « En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. »

 

Masaccio, chapelle Brancacci, Florence, 1424-28