29/12/2023

R. Franc, Je vais bien (roman)

 


Régis Franc, Je vais bien, Les Presses de la cité, Paris 2023


 

Ils sont nombreux ceux dont la vie, sans être horrible, ne permet pas de trouver le bonheur. Ce n’est juste « pas terrible », à tous les sens du terme, a priori banal. Est-ce de leur faute, comme s’ils avaient refusé de se faire jardinier de joie ? « Dire par le menu ce que furent leur vie, autrement qu’en mots convenus. Incapables d’explorer le détail, qui toujours est ce rien sans importance qui dit plus et mieux. Comme si leur vie, leurs jours ne valaient pas grand-chose et qu’il en soit ainsi pour les siècles. […] Je ne me sens aucun talent pour inventer […]. On n’entre pas dans la chambre des parents. »

Rupture de la transmission dans un monde ouvrier, ou plutôt du petit artisanat d’une ruralité sans richesses, mort de la mère alors que les enfants sont encore petits, incapacité des adultes à se mettre à hauteur d’enfants pour entendre, comprendre. Les profs comme les parents préfèrent crier, menacer voire frapper que se creuser la tête. Et l’enfant fait ce qu’ils font, ne pas se creuser la tête, quand bien même tout de la vie lui pose question, lui creuse la tête.

Cela pourrait faire une histoire de plus sur la faillite des familles, dont il est vrai, on ne sait pas bien ce qu’elles auraient dû ou pu faire de plus ou de mieux. Mais surtout, vient un temps où s’impose la suspension du jugement – qui sommes-nous pour juger ? –, pourquoi d’ailleurs faudrait-il juger ?

L’interdit de juger – et tu ne seras pas juger – s’oppose à un atavisme trop humain, réclame un effort pour être à hauteur… d’aïeux. Le recul cynique de l’auteur pourrait être le moyen de respecter l’interdit, meilleure façon de ne pas prendre les promesses non tenues de la vie en pleine figure et bricoler à son tour une existence si semblable dans ses différences mêmes, vie recommencée, un métier, des enfants. « Cette sensation d’avoir atterri nulle part et de n’être attendu par personne. [… Il] "aura de la chance" prédit la sage-femme. J’aime à le croire. »

Le cynisme n’empêche pas d’aimer ni de respecter. Au contraire, il permet de ne pas se faire une montagne des incompréhensions de sorte qu’il ne peut s’agir d’en vouloir à qui que ce soit et d’inventer la paix, d’aller et venir dans la paix. « Je vais bien », en définitive.

22/12/2023

« Peuples qui marchez dans la longue nuit. » (Nativité du Seigneur, messe de la nuit)

 

 Greco, Adoration des bergers (1613, Prado Madrid)

« Peuples qui marchez dans la longue nuit. »

En ce solstice d’hiver, elle n’en finit pas la nuit. Dans le fracas de toutes les guerres et conflits, Ukraine, Gaza ‑ et l’on n’ose pas poursuivre la liste, pour ne pas mourir de désespoir, pour être assurés de n’en pas oublier, la nuit n’a pas de fin. Dans les cellules de prison, les maisons où femmes et enfants sont maltraités, violés ; dans l’enfer de la dépression et des insomnies : dans les couloirs des hôpitaux et des maisons de retraite ; dans la solitude de l’abandon, la mer qui noie les migrants, les écarts colossaux de richesses qui piétinent tant de notre humanité, la nuit n’en finit pas. Dans la tyrannie en Iran ou en Afghanistan, Babel contemporaines où l’on tue si une oreille dépasse, une mèche de cheveux, un pas de danse.

Le peuple qui marchait dans les ténèbres, hier, aujourd’hui. La nuit n’en finira donc pas ? Et si elle dure ne serait-ce que quelques instants de plus, ne signe-t-elle pas le mensonge de la prophétie, la fausseté du Messie, l’échec de Jésus et de son Dieu ? Nuit du divin, en conséquence, congédié non parce que nous serions une humanité décadente, mais parce que nulle part la parole de salut ne se voit.

Le Baptiste avait envoyé ses disciples à Jésus. « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » Et d’ajouter, comme si Jésus savait que voir n’était quasi pas possible : « et heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi ! ».

Jésus a passé son temps à relever les hommes, les femmes, les enfants, les rendre à la vie, goutte d’eau dans la mer nocturne, de quoi trébucher, ne rien voir. Si nous, disciples, ne passons notre temps à en faire autant, qui pourra ne pas désespérer ? Qui pourra croire que « le jour va bientôt se lever », qu’un enfant nous est né, nommé Emmanuel, Dieu avec nous, appelé Jésus, Dieu sauve ?

C’est pour la possibilité même de notre foi que notre engagement au relèvement, résurrection autant qu’insurrection, n’est pas optionnel. C’est pour la possibilité même de la joie de Dieu, la gloire de Dieu. Ne voient la paix que les artisans de paix, ne voient les lépreux guéris et les boiteux bondir que les soignants, ne voient la bonne nouvelle annoncée aux pauvres que ceux qui prennent le temps de demeurer chez eux, avec eux.

Il n’y a aucune épreuve voulue par le Dieu du relèvement. Rien n’est écrit sinon sa volonté de toujours de faire vivre, création autant que vie éternellement renouvelée. Il n’y a aucune magie, aucun rituel religieux ou sacrifice qui causerait le miracle. Rien n’advient de bon sinon notre engagement à la bonté, « sur les pas de celui qui s’est agenouillé / S’abaissant au plus bas pour prendre soin de l’homme / Sur les pas de celui qui s’est abandonné / Se livrant sans mesure pour nous mener au Père ». « Marcher comme Jésus. » 1 Jn 2, 6

La longueur de la nuit sera paix pour le cœur à cœur avec Jésus quand le jour trop court aura été épuisé de notre charité, de notre amour, « peuple ardent à faire le bien ». « Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix » : ces mots sont-ils buée évanescente dans la froidure de l’indifférence ou astre d’en-haut qui vient nous visiter dans la chaleur tout humaine de la fraternité.

« La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant », aime-t-on à répéter depuis saint Irénée. Parce que, comme dit encore l’évêque de Lyon, « la vie de l’homme, c’est de voir Dieu ». Et nous avons dit comment il est possible au Baptiste et à tous les autres de voir, « sur les pas de celui qui a ouvert la loi / Ordonnant le sabbat au service de l’homme, / Sur les pas de celui qui ployait sous la Croix, / Invitant les pécheur à devenir ses frères. » « Marcher comme Jésus. »

L’hymne entonnée par les anges ne dit pas autre chose. La gloire de Dieu dans le ciel est la paix sur la terre pour les hommes qu’il aime (pour tous, puisqu’il les aime tous).

Dieu se fait une joie
de susciter des êtres libres,
de rendre heureux tous les humains,
de leur apprendre à rendre grâce,
Bénissons-le ! Exultons de sa joie !

Esclavage du Seigneur (4ème dimanche de l'avent)

Robert Guinan, Ravenswood IV (1985)
 

Servante du Seigneur. Esclave du Seigneur. Ainsi la réponse de Marie. Qui veut être disciple ? Qui veut accueillir en son sein le Fils du Très-haut ? Qui donnera à la terre de donner son fruit ? Seuls des esclaves.

Pour les maîtres, c’est impossible.

Et qui sont les maîtres ? Ceux qui maîtrisent, leur vie, les routes et le flux migratoires, la vie des autres. Voter une loi contraire à la constitution ainsi que le dit elle-même la cheffe du gouvernement. Même la constitution, on s’assied dessus et l’on décide de textes qui lui sont incompatibles. Pour qui se prennent-ils ces maîtres ?

Esclave du Seigneur. Et ce Seigneur lie son sort aux humiliés, aux exclus, lépreux, femmes adultères, étrangère syro-phénicienne, Zachée que sa cupidité réduit à une si petite taille et à l’animalité pour grimper aux arbres, centurion romain qui supplie pour son favori à l’article de la mort, mère célibataire vouée comme son enfant à l’opprobre que Joseph vient justifier de sa justice.

L’esclavage du Seigneur, c’est l’esclavage des frères. On peut tourner l’évangile dans tous les sens, l’attachement au Seigneur qui piétine le frère est un sacrilège, un mensonge. Il n’y aura pas de mages venus de loin à la crèche cette année, arrêtés aux frontières, noyés dans la mer, enfermés dans les centres de rétention sur simple décision administrative. Enième épisode d'un Occident qui encore et toujours confisque. Le voilà désormais sommé de partager, mais préfère, parce qu'il ne peut pas les tuer tous dans la mer ou les violences policières, humilier ceux qui vivent et parfois sont nés en cet Occident mais qui hier ou avant-hier, ne s'y trouvaient pas.

L’esclavage du Seigneur, c’est quand on ne décide pas à qui l’on vient en aide, mais que s’impose de tendre la main à celui qui meurt, là, sous mes yeux.

Visite en prison d’un jeune français converti à l’Islam. Je lui demande ce qui fait qu’il a choisi la religion de la soumission, je devrais dire de l’esclavage. Sa famille souffre d’un père violent et fugueur, la mère est hospitalisée. Qui s’occupe de donner à manger aux enfants demeurés seuls ? Des familles musulmanes. Déménagement, habitat dans une périphérie, que des étrangers. Qui encore soutient matériellement ce jeune homme ? Des musulmans.

Et après l’on parle d’évangélisation de rue ! Sur ce coup-là, les chrétiens ont tout raté. Le zèle missionnaire est rendu à ce qu’il est, de l’air brassé, insignifiant. Témoins de la miséricorde, des disciples du Prophète l’ont été et font honte à ceux qui ont peur que la France cesse d’être un pays chrétien, comme ils disent. (Comme si un pays pouvait être chrétien, ou musulman ; seuls des êtres de chair et d’os le sont, pour autant qu’ils aient un cœur !)

Esclave du Seigneur pour que le Seigneur ait en notre terre un sein, une demeure, des bras ouverts. Esclave du Seigneur pour que soit quelque peu manifeste qu’il vient sauver, puisque tel est son nom, Jésus. Et comment pourrait-on le voir sauver, si ceux qui s’en réclament, même lointainement au nom de la défense d’un Occident chrétien, ferment les bras, barricadent leur demeure, rendent leur sein stérile ?

Que l’Evangile soit politique, allez vous en plaindre à Jésus ! C’est lui qui prêche et œuvre et donne sa vie pour que le monde ressemble au jardin des délices originelles, que les puissants soient renversés de leur trône, que les riches soient renvoyés les mains vides ; que les humbles soient relevés, les affamés comblés de bien. Magnificat qui n’a rien à faire de l’or des églises, de la dévotion, louange ou adoration, pourriture telle la ceinture de Jérémie.

De plus sages, de prétendus plus sages, diront qu’il faut être réalistes, et tenir à la fois la dignité humaine des migrants et la possibilité effective de les accueillir. Je traduits ; un peu d’accueil tant qu’il n’attaque pas substantiellement notre train de vie, tant qu’il ne change rien à nos idéologies, nos traditions culturelles et cultuelles. Les tièdes sont vomis. Les dissimulateurs sont dénoncés car rien ne demeurera ignoré de ce qui est caché depuis les origines du monde.

La rencontre d’autrui, l’hospitalité appauvrissent, on perd beaucoup de certitudes, de sécurité, y compris la sécurité d’être des gens bien. Demandez à Marie ! Mais Noël et l’esclavage du Seigneur racontent qu’elles enrichissent, car rien n’est impossible à Dieu.