10/03/2024

C. Plettner, Lettres à Thérèse d’Avila

 Lettres à Thérèse d'Avila (poche)

Claude Plettner, Lettres à Thérèse d’Avila, Cerf, Paris 2024

 

Est paru en janvier en format poche un texte de 2011 de Claude Plettner, ses Lettres à Thérèse d’Avila. Vu le prix ‑ 7 € et moins d’occasion ‑ à peu près personne ne peut, sous prétexte économique, se dispenser d’acquérir ou d’emprunter ces quelques pages superbes.

On a conservé de Thérèse une quantité de lettres, malgré toutes celles perdues (ou brûlées par Jean de la Croix !) dont le volume est aussi important que l’ensemble de ses autres écrits ! Femme de lettres, donc, à tous les sens du terme, Thérèse s’adresse aussi aux hommes et aux femmes du XXIe siècle. Mais certains seront arrêtés par la distance historique et sociologique, par les différences déroutantes dans l’expression de la foi et de la quête de Dieu, telles que vécues par Thérèse en disciple de Jésus.

La fiction d’une correspondance en réponse permet à Claude Plettner, théologienne, de rendre accessible et proche la réformatrice que fut Thérèse, peu après la protestation luthérienne, contemporaine de la fondation de la Compagnie de Jésus et du Concile de Trente. Etre disciples est une aventure et non un état, ou alors, l’état d’aventurier, d’aventurière. Cloîtrée, Thérèse parcourt le monde et la société de son temps à l’égal de ses frères partis à l’assaut du Nouveau-Monde. Et ceux qui la lisent aujourd’hui, même au plus trépident de l’époque, seront accompagnés dans leur propre aventure humaine, qu’ils soient croyants ou non, d’ailleurs.

De nombreuses citations, toujours mises en situation, paraissent écrites pour aujourd’hui pour tenter de dire ce qu’est vivre comme hommes et femmes de désir, désir de la vie bienheureuse, désir de marcher comme Jésus, désir de vivre en frères et sœurs avec ceux aussi que nous n’avons pas choisis. Thérèse et Claude Plettner à sa suite proposent de vivre en grand, en déjouant les illusions, tout spécialement en matière religieuse. Le geste de charité, si petit soit-il, ouvre le monde et dilate le cœur dans une dimension infinie qui permette de tutoyer le divin sans se prendre pour un ange, autrement dit, sans finir comme une bête. Bien utile, au moment où tant de fondateurs de communautés nouvelles ou de prophètes du relèvement de l’Eglise sont démasqués comme des monstres, où tant de chrétiens pour trouver l’extraordinaire de la vie chrétienne se cherchent des maîtres en merveilles… frelatées. Il n’y a de suite de Jésus que dans la banalité, la confrontation au mal et à la mort comme le plaisir des rencontres ordinaires, parce que c’est ce monde que Dieu a tant aimé, qu’il veut comme un Eden.

Au fil des dix-neuf courtes lettres, on visite la biographie de Thérèse et fait connaissance de quelques-uns de ses contemporains ; on lit sa compréhension de l’être chrétien, sa théologie ; on est initié à la pratique de la foi dans l’amour des frères et la prière.

08/03/2024

STOP ! (4ème dimanche de carême)


 

Curieuse affaire que ce serpent de bronze dressé en haut d’un mât (Nb 21, 4-9). Le regarder guérit de la morsure mortelle de serpents bien vivants. Superstition transmuée ou authentique piété paganisée ? Plus curieux encore, que l’évangile (Jn 3, 14-21) rappelle cet épisode assez marginal dans le Premier Testament. Quel besoin ?

Il s’agit d’exhiber la mort et la souffrance. Dénoncer ce qui tue. Le mettre sous les yeux de tous. Ce n’est pas du masochisme, complaisance dans la souffrance. Puisse cela ne pas être perversion, se repaître du mal, plaisir de voir souffrir. C’est la venue au jour de ce que les tyrans au faîte de leur pouvoir ont besoin de cacher, les basses-œuvres, l’inavouable aux yeux mêmes de qui serait sans conscience, sans morale, dépourvu de la moindre humanité, bête immonde, démoniaque.

Ficher le mal au sommet, la souffrance et la mort, les dresser vers le ciel comme un cri qui réclame justice, qui est appel à la vie, confession que la vie vaut, ne peut être piétinée, liquidée, supprimée. Que tous voient, soient témoins de l’horreur. Ainsi que des secrets de familles mortifères, les murs des camps, les fosses communes en Bosnie ou au Rwanda, le goulag, les génocides, les crimes sexuels, etc., etc, tout cela se voient par la lumière venue dans le monde. Ce n’est pas beau à voir. Mais préfèrera-t-on longtemps encore les ténèbres ?

Que tous repartent, ceux qui survivent du moins, coup de chance ou conséquence d’une collaboration avec l’horreur, en hochant la tête, se frappant la poitrine, mémoire des victimes. Le Christ en croix est cela, mémorial des enfants, des femmes, des hommes qui ont été écrasés, qui « simplement » sont morts. Le Christ en croix à jamais pour que jamais ne se perde la mémoire des écrabouillés. « Toutes les foules qui s'étaient rassemblées pour ce spectacle, voyant ce qui était arrivé, s'en retournaient en se frappant la poitrine. » (Lc 23, 48)

Parce qu’est gravée dans le corps supplicié de Jésus la mémoire de tous ceux que la nature ou les autres ont déchiquetés, il est possible de ne plus porter ce péché, de ne plus s’en charger et de tenter de vivre, encore, à nouveau. Parce que le corps du crucifié crie à jamais la dénonciation du mal, le péché du monde est porté, enlevé. Il n’est pas l’agneau du sacrifice : le Père ne réclame aucun sacrifice. Cela suffit du mal ! « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, mais tu m’as fait un corps. Alors j’ai dit : me voici mon Dieu, je viens faire ta volonté. » (Ps 40 et He 10) Il est l’agneau comme les milliards d’êtres humains égorgés par des mains fratricides, nourriture de la haine, des appétits de richesses, du pouvoir, de vengeance.

Du haut du mât, du haut de la croix, un cri a retenti : STOP !

« Je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle […]. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l’ancien monde s'en est allé. Alors, celui qui siège sur le trône déclara : "Voici, je fais l'univers nouveau." » (Ap 21)

C’est quand Dieu est identifié au péché (2 Co 5, 21) qu’il est révélé, l’amant considérable, philanthrope, amis des humains, jusqu’à aimer les criminels, les violeurs, les violents... « Car Dieu a tellement aimé le monde... » Scandale que si peu croit, parce que c’est incroyable.

Qui a été amant d’un amour impossible sait un peu ce que cela signifie que Dieu aime le monde jusqu’à se faire péché. Secourir coûte que coûte ; sauver. Le fils paye le prix, y met le prix, sa vie, celle du Père. L’Esprit sera-t-il plus fort que le tourbillon infernal de mort ?

Pareil amour n’est-il qu’illusion, espérance vaine, parce que, sans quoi, l’horreur a gagné ? Le relèvement des petits indique que peut-être tout n’est pas vain, perdu. Si Dieu aime les salauds, c’est par le relèvement des victimes. Nos vies en réponse, responsables des petits, laissent deviner que l’espérance pourrait ne pas décevoir. Le relèvement des petits commence dans l’exhibition du mal, sa dénonciation et indique un chemin de libération effective, aujourd’hui. Le jugement est prononcé : « la lumière est venue dans le monde ». On comprend combien la dissimulation des crimes sexuels, si souvent invisibles, est un péché plus dévastateur, si c’est possible, que les crimes mêmes.

Croire au fils venu dans le monde ne veut pas dire être baptisé, être croyant au sens habituel. Croire au fils venu dans le monde signifie la pratique de l’autre, laisser l’autre, les autres, envahir nos vies, vivre de cet envahissement, vivre de ce que la lumière n’est pas de moi, mais d’eux, relevés, relevant. Croire la lumière venue dans le monde : le mal cloué au pilori, l’advenue de l’insurrection de vie, ici et maintenant. Résurrection.

07/03/2024

750 ans de la mort de Thomas d'Aquin

 

Portrait de saint Thomas d&39;Aquin (1225-74) c.1475

7 mars 1274 - 7 mars 2024

Ce nom “ Celui qui est ” est un nom de Dieu plus propre que ce nom “ Dieu ” en raison de ce dont il est tiré, l’être, et quant à son mode de signifier, ainsi que de sa connotation temporelle comme on vient de le dire. Toutefois, en raison de ce qu’il entend signifier, ce nom “ Dieu ” est plus propre car ce qu’il entend signifier, c’est la nature divine.
Encore plus propre est le Tétragramme, employé pour signifier la substance divine selon qu’elle est incommunicable et, si l’on peut ainsi parler, singulière.
Somme théologique 1a q13 a11

Un nom qu'on ne prononce pas est le meilleur des noms, meilleur que le meilleur.

01/03/2024

Jésus sacrilège ; ouf ! (3ème dimanche de carême)

 

N. de Staël, Colonnes de temple à Agrigente (1954)
 

L’épisode des marchands chassés du temple est rapporté par les quatre évangiles. Ce n’est pas souvent que la tradition johannique concorde avec celle des synoptiques. C’est d’autant plus curieux que l’on est en droit de se demander ce qui s’est passé. L’événement a-t-il eu lieu ? Jésus a-t-il pu renverser les tables de changeurs ? Personne ne l’aura empêché ? On dirait que ce ne sont pas seulement quelques étals qui ont été bousculés, mais la totalité. Comment cela est-il possible ? La réalisation de la prophétie de Jérémie (7, 11, Za 14, 21 et Is 56,7) semble plus importante à affirmer que la relation exacte des faits.

Chez Jean, l’épisode se situe dès le chapitre deux, tout début du ministère de Jésus, de suite après Cana. Chez les synoptiques, il ouvre la passion. La foule est bien prête à suivre Jésus, mais le lâche lorsqu’il touche au temple et au sacré, à la cohésion sociale, à la nourriture autant qu’aux habitudes qui ne peuvent être contestées sans que cela choque, révulse, ébranle.

Dans les quatre évangiles, la mort de Jésus se joue dans l’accomplissement de la prophétie, remise en cause de la religion, de la religiosité. On aurait une idée de la violence du geste si l’on voyait un baptisé convaincu renverser le calice tout juste consacré sur les murs du ministère de l’intérieur où se décide le sort des migrants sans papiers et les directives quant aux Obligations de quitter le territoire français, dans le bureau des autocrates qui assassinent leurs concitoyens. Geste autant religieux que civique, sacrilège que contestataire des structures politiques et gouvernementales ainsi que des évidences sociales.

Le temple n’est pas un lieu magique où l’on trouverait la protection divine parce que l’on s’y rassemble. Sans le souci de la justice et de la vérité, le culte est sacrilège, et le sacrilège réparation. Le sanctuaire est un refuge de bandits s’il n’est « maison de prière pour toutes les nations. » « Vous aurez beau multiplier les prières, moi, je n’écoute pas. » (Is 1, 15)

Et Jean va plus loin encore que les prophètes et les synoptiques. Il ne dénonce pas seulement les perversions du culte ; il abolit le culte. Le temple n’est pas un lieu mais le corps de Jésus ; le temple est l’humanité qui s’élève harmonieusement sur le Christ pierre angulaire, et personne ne peut en poser d’autre, sur les fondations que sont les apôtres, disons la transmission de l’enseignement et de la vie de Jésus.

On tue, et personne ne célèbre de messe de réparation. Des enfants et des adultes ont été violés par des clercs, et personne n’a célébré de messe de réparation. Hypocrites ! Non, c’est trop peu dire. Sacrilège, mensonge, perversion, mort, assassinat. Elle est juste la prophétie, nos églises sont des cavernes de bandits où l’on se croit en sureté, des bâtiments de commerce, de tous types de trafics, que les marchands ont investis.

Avec Jean c’est la fin du culte, alors même que Cana constate qu’il n’y a plus de vin. L’alliance nouvelle n’est pas tant la révocation du judaïsme que celle de la religion et du culte, des sacrifices. « Le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c’est vous. » Si l’on est choqué par autel renversé ou un tabernacle profané, il faudra l’être de façon exponentielle de tout homme, toute femme, tout enfant tué. Scandale de Jésus qui rabaisse Dieu à hauteur de prochain, le frère, à commencer par le plus méprisable. Auprès des musulmans que je connais, fort religieux, cela ne passe pas. Dieu reste dans sa sainteté et ne peut être abaissé à hauteur de pécheur. Désacralisation et renversement des valeurs.

Chaque fois que Dieu est dit, prononcé, célébré, adoré mais que le frère est ignoré, piétiné, tué, il y a urgence à démolir les temples, institutionnalisation religieuse ou civile du mensonge, du mépris, de la haine, de la destruction des frères. Si la crise des crimes et délits, abus spirituels ou de pouvoir, a un tel retentissement pour les baptisés, ce n’est pas seulement ‑ ce qui est déjà énorme ‑ parce qu’ils sont le mal dans l’horreur, mais parce qu’ils sont la mise en pratique d’un contre-évangile, la fidélité à l’anti-évangile des disciples eux-mêmes, parce qu’ils annulent l’évangile au nom de l’évangile ; ce sont les disciples qui conduisent Jésus à la croix, du début (le chapitre 2 de Jean) à la fin (la passion dans les synoptiques).

L’évangile et Jésus ‑ c’est tout un ‑ sont libération ; le banditisme religieux qui fait main basse sur Dieu est démantelé. Il n’en reste pas pierre sur pierre dans la mort et résurrection que nous nous apprêtons à célébrer. Puisse-t-il rester des pierres vivantes, piliers suffisamment solides, pour que l’ensemble de la société et des sociétés s’y appuie et y pose les voûtes d’une humanité, maison commune où se rassemblent dans la justice et la paix toutes les nations.