12/01/2026

Thomas David, Un frère (récit)

 

Thomas David, Un frère, édition de l’Olivier, Paris 2025

 

Le récit de la maladie mentale fait entrer dans le monde parallèle et inhospitalier de ladite maladie, une prison, relégué. Pourquoi faudrait-il l’habiter ? Parce que l’on est soi-même malade et que l’on n’y échappe, parce que l’on est soignant, parce que l’on est parent, frère, sœur, conjoint, ami.

Comment parler de son frère que la maladie rend hostile et qui demeure celui que l’on aime, qu’il faut parfois protéger contre lui-même, que l’on ne sait plus fréquenter par ce que sa maladie détruit son entourage en le détruisant ? La maladie est incurable, handicap de santé et handicap social, inéluctable, jusqu’à la mort.

C’est la beauté de ce court texte, composé de courts fragments, dire l’affection plus fort que l’horreur, l’impuissance bienveillante plus forte que la violence destructrice. La vie se dit en éclats, la colère d’une lave qu’arrête seulement la fin de l’éruption, éclair éblouissant de tendresse et de finesse, obsessions que les nombreuses anaphores donnent à voir un peu…

Le malade a voulu être debout et renverser le Titan ; ses parents dans leur souffrance et abattement ont voulu rester debout, pour ne pas sombrer et ralentir la chute de leur enfant. Ecrire est une manière de se tenir debout. Le combat est perdu d’avance. La souffrance est là, la mort arrive, la sienne, la nôtre. Opposer le redressement à ce qui avilit, même vain en définitive, c’est cela vivre. Devant la violence de ce qu’est vivre, certains projettent le repos et la vraie vie après la mort. Les disciples du chemin, de la vérité et de la vie ne sont-ils pas ceux qui œuvrent au relèvement ici et maintenant, qui veulent eux et les autres debout, même grabataires ?

Le récit est ainsi tout sauf une chronique de l’ensevelissement, lutte contre le recouvrement. Ce qui le rend urgent et nécessaire, c’est de recouvrer la vie qui fait encore vivre, même après la mort. L’écriture ne soigne pas de la perte ou de quoi que ce soit. On ne fait pas le deuil des gens que l’on ne supporte pas de ne plus pouvoir serrer dans ses bras : ils ont emporté dans le tombeau ce que nous étions avec eux. Ecrire, c’est faire sortir du tombeau ce que nous sommes encore avec eux. Ecrire, c’est aussi vain que se tenir debout, mais c’est vivre. Il y a de l’illusion à donner du sens là où il n’y en a pas. Affirmer qu’il n’y a pas de sens est déjà une manière de mettre de l’ordre, du discours, du sens. Le sens est une stratégie pour avoir prise sur le réel parce qu’il faut bien tenir.

09/01/2026

« Laisse faire ! » (Baptème du Seigneur)

 


Parler de baptême de Jésus, c’est la plupart du temps, ignorer ce dont on parle. Nous connaissons, plus ou moins, avec plus ou moins de réflexion théologique et de pratique théologale, ce qu’est le baptême comme sacrement. Mais ce n’est pas ce dont il s’agit. En effet, par son baptême, Jésus n’entre pas dans la communauté de ses disciples. Par son baptême, il n’est pas purifié du péché.

Ce n’est pas non plus le rite de purification organisé par Jean. Parce que ce dont parle l’évangile, c’est déjà une pratique des disciples de Jésus, une pratique chrétienne.

Il faut donc parler du baptême, sans le réduire ni au sacrement, ni au geste du Baptiste. Un plongeon, assurément, dans une eau vive sur laquelle plane le souffle des origines, de laquelle du moins l’Esprit n’est pas éloigné pour descendre au moment opportun sur le vivant au souffle long. Alors Jésus souffle sur les disciples emmurés au Cénacle comme dans la gorge d’Adam, dans les deux cas, une palpitation de vie.

Le baptême de Jésus, le peu qu’on en sache, c’est tourner le dos aux règles de purification (religieuse), tant celles du temple que celles qui les contestent, au bord du Jourdain. S’étant détourné, on est retourné, converti : par soin de la vie, un non catégorique à ce que commettent le mal et son cortège mortel, morbide, assassin ; un oui désarmé : que la lumière soit !

Jésus fend les eaux comme l’Esprit les cieux. Dans ce double mouvement, accueil réciproque, ils ne font plus qu’un, comme la chair et la palpitation de vie, comme ceux qui s’aiment, femme et homme mais pas seulement, comme l’humain et le divin. Ils demeurent l’un en l’autre, selon le vocabulaire johannique. « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est. »

Le reflux du mal et de la mort, c’est toujours ce qui advient quand un humain se dresse, non contre un autre, mais pour recevoir le souffle, l’esprit et la vie. Vivre n’est-ce pas se dresser, debout, et accueillir, recevoir ? Au jardin d’Orient, Adam et Eve mettent la main sur le fruit. C’est foutu, nous avons appris, à prendre, à nous saisir, viol, violence. A l’Orient de nos vies, mieux vaut apprendre d’autres gestes, les paumes levées pour recevoir et recueillir ; les paumes creusées pour retenir la vie comme un fleuve, pour vivre ; les paumes baissées seulement pour effleurer, caresser, prendre soin, faire tressaillir la chair, et donc la palpitation de vie qu’elle retient le temps d’une vie, lui donnant où reposer, « laisser faire ».

Le baptême de Jésus, c’est remettre les choses dans le bon sens, ou apprendre le sens bon. « Et Dieu vit que cela était bon » lorsque s’offrir est vie, vitalité, engendrement. Toutes ces choses sont des évidences, mais nous résistons à les entendre au point que nous finissons par ne plus les savoir, par ne plus croire même. Dieu est don, il se donne, il se livre. Tout autre dieu ne serait pas dieu, mais une caricature, une idole.

Le Baptiste aussi doit recevoir et non commander, se saisir du moment. « Laisse faire » (non pas comme dit le violeur, mais celui qui prend soin). C’est ainsi que c’est juste, parce que c’est ainsi qu’est Dieu : il donne, il aime.

Croire, c’est exactement choisir de vivre comme si vivre était recevoir. Il faut qu’il y ait quelques donateurs, et pourquoi pas nous. Mais rien n’y fait, le don est premier. Je crois que je vis de recevoir : je ne me suis pas fait, je ne gagne pas ma vie. « Dieu, le premier, nous a aimés. » Il donne tellement, si je puis dire, qu’il paie le prix. Il y met le prix, lui-même. Il est le don et le donateur et celui qui donne de pouvoir recevoir. Combien d’amants ont appris cela du frissonnement de la chair sous la caresse !

Un drôle de mot, utilisé que deux fois dans la littérature néotestamentaire, en Jean, est rendu par victime propitiatoire. Nous voilà bien avancés ! On ferait mieux de traduire le mouvement : apaiser, y mettre le prix pour la paix, se livrer pour délivrer, s’y jeter, comme à l’eau, quand il faut sauver, au risque d’être englouti. « En ceci consiste l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils qui a mis le paquet à cause de nos péchés. »

 

Alberola, Le baptême du Christ, 2009, cathédrale de Nevers

 

Entendu à la messe :
- Jésus, c'est l'humanité qui s'entend dire qu'elle est le fils bien aimé. 
- C'est rare les cieux ouverts. Ils sont souvent fermés. Que se passe-t-il ? Pourquoi s'ouvrent-ils ?
- Passer le Jourdain comme la mer, ou comme le déluge avec sa colombe et sa bénédiction arc-en-ciel. Entrée dans la terre, pour Jésus, pour les disciples, terre de paix et de souffle. 

02/01/2026

Adorer le roi ? Un petit nous attend... (Epiphanie)

 



Suivons avec précision l’étoile de l’évangile : elle conduit les mages jusqu’à Jérusalem et disparaît. Ils sont alors guidés par les Ecritures lues par ceux qui les connaissent sans que cela les mette en route. A Bethléem, l’étoile brille de nouveau. La joie, grande, peut laisser entendre que les mages se pensaient perdus, fourbus d’avoir fait tout ce trajet pour rien. Hérode et tout Jérusalem sont bouleversés mais sont restés sur place. Déjà se vérifie le propos de Silesius : « Christ serait-il né mille fois à Bethléem, S’il n'est pas né en toi, c’est ta perte à jamais. » Ensuite, on ne parle plus de l’étoile.

On a donc une séquence étoile/Ecritures/étoile/enfant. L’astre s’éteint, remplacé par une parole sans locuteur, antique parchemin, et par un locuteur sans parole, enfant nouveau-né. De l’astre, on suit le trajet depuis le livre des Nombres et la prophétie de Balaam, voire dès la première page des Ecritures, lorsque le ciel se pare de luminaires pour séparer les nuits des jours, pour que la nuit ne soit pas que ténèbres.

« Un héros sortira de la descendance de Jacob. […] Ce héros, je le vois – mais pas pour maintenant – je l’aperçois – mais pas de près : Un astre se lève, issu de Jacob, un sceptre se dresse, issu d’Israël. » Du texte massorétique au Talmud en passant par la Septante, le sceptre est roi, puis homme ; voilà qui éclaire l’oracle obscur de l’homme au regard pénétrant.

Lumière s’était aussi levée sur le peuple qui marchait dans les ténèbres et le pays de l’ombre. Quand il fait tellement nuit dans la froideur de la mort, une étincelle éphémère est un feu de lumière. Un autre enfant, par la bouche libérée de son père, prophétise « l’astre d’en haut, qui vient nous visiter, pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix. »

Jean, l’évangéliste, parle de la lumière venue dans le monde et de la parole plantée comme une tente. On écrira dans la même veine : « Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons. Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons vue, et nous rendons témoignage : nous vous annonçons la vie éternelle qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous. Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons à vous aussi, pour que, vous aussi, vous soyez en communion avec nous. Or nous sommes, nous aussi, en communion avec le Père et avec son Fils, Jésus Christ. Et nous écrivons cela, afin que notre joie soit parfaite. »

Y aura-t-il une étoile ? Pouvons-nous toucher la lumière, la parole, le verbe de vie ? Certains confondent la vive parole avec le merveilleux. Ils veulent des miracles ! Ils organisent la foi en séances de guérisons, comme des païens – gens superstitieux et religieux ‑ des temps modernes, fussent-ils clercs. Ça rapporte plus, en finances et en nombre.

S’il y a besoin d’inventer la magie des signes, c’est que l’on ne regarde pas au bon endroit. Pour toucher la parole vive et voir l’étoile, ne courrez pas les liturgies à la mode de shows hollywoodiens. « Des jours viendront où vous désirerez voir un seul des jours du Fils de l’homme, et vous ne le verrez pas. On vous dira : “Voilà, il est là-bas !” ou bien : “Voici, il est ici !” N’y allez pas, n’y courez pas. » Venus adorer un roi, c’est un enfant qui nous attend.

Dès qu’un humain est humain, seulement, simplement et totalement, la lumière se lève, pour lui et pour ceux qui le rencontrent. Il donne de toucher la lumière, de voir la parole, de l’entendre, de la manger. C’est encore plus vrai avec les pauvres et les piétinés de l’existence, parce que Dieu préfère habiter avec eux, bivouaquer parmi eux.

Les miracles et le merveilleux sont nocifs. Ils détournent du lieu où Dieu plante sa tente, non dans le surnaturel, imaginaire étoilé d’idéaux projetés dans le ciel. Dieu est avec les pauvres et les hommes et femmes humains, comme nous pouvons tous l’être. Le reste est mensonge. Matthieu à la fin de son texte dit où mène l’étoile, où la parole se fait chair : « J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! »

 

 

Neuilly en Donjon (03). Au tympan, les mages, au linteau, Adam et Eve et la Cène. Madeleine essuie les pieds de Jésus.