20/02/2026

Pourquoi le carême ? (1er dimanche de carême)

 

Qu’est-ce donc que le carême ? Rien. Je veux dire, on n’est pas plus ou moins disciple selon que l’on se plie ou non aux règles prescrites. Le carême n’est pas un moment pour des actes qui procureraient le salut, parce que le salut, la vie, n’est pas la récompense accordée aux meilleurs, mais le don de la vie, ici et maintenant, généreusement offert aux pécheurs. Et comme il n’y a que des pécheurs, cela tombe bien.

Les semaines jusqu’à Pâques n’ont pas plus d’importance pour notre attachement aux frères et sœurs qui sont d’abord les frères et sœurs de Jésus que l’ordinaire des jours. La frugalité à laquelle nous sommes invités n’est pas un exercice, une ascèse, mais un mode de vie. A l’heure où les ressources de la planète sont dilapidées sans partage au point de s’épuiser et d’épuiser les plus vulnérables, vivre dans la sobriété n’est pas un défi de quarante jours, mais un engagement durable et social. Cela pourrait aussi être la vie dans l’Esprit.

La prière n’est pas meilleure, davantage réussie, si l’on y passe plus de temps, ou si l’on s’y astreint par de nouveaux exercices. Elle est l’acte par lequel nous répondons au salut de Dieu, debout, les mains levées, veilleurs du monde nouveau. On ne sait jamais si l’on a bien prié ; d’ailleurs, ce type d’évaluation n’a pas de sens. Toute la vie devrait être réponse au don de Dieu. La prière est mensonge si elle est le culte de ceux qui honorent des lèvres.

« Ce peuple ne s’approche de moi qu’en paroles, ses lèvres seules me rendent gloire, mais son cœur est loin de moi. La crainte qu’il me témoigne n’est que précepte humain, leçon apprise. » (Is 29, 13) Jésus répète : « Hypocrites ! Isaïe a bien prophétisé de vous, quand il a dit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi. Vain est le culte qu’ils me rendent : les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains. » (Mt 15, 8-9)

Le partage avec les autres est l’épreuve de vérité de notre foi et de notre prière. « Si quelqu’un dit : "J’aime Dieu" et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas. Oui, voilà le commandement que nous avons reçu de lui : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère. » (1 Jn 4, 20-21)

Il va de soi que l’hospitalité avec ceux qui sont nos frères et sœurs parce qu’ils sont d’abord ses frères et sœurs n’est pas réservée à quarante jours, et que, lorsque l’on essaie de s’y consacrer, il n’y a pas le plus et le moins, il y a un style de vie, la vie comme hospitalité.

Frugalité, réponse et veille, hospitalité, ce sont les noms que je donne au jeûne, à la prière et à l’aumône. Ce ne sont non des actes, mais un style de vie. La vie ordinaire de tous est interprétée selon un art particulier, celui que l’on dit précisément chrétien. Evidemment, il n’y a pas de style sans actes, mais le style de vie des baptisés consiste en une transformation de sa vie, un renouvèlement des manières de penser, un modelage l’existence selon la discipline de Jésus.

La conversion, « de commencement en commencement, par des commencements qui n’ont pas de fin » n’est pas un acte, non plus, mais un style de vie. Il s’en faut de beaucoup que nous soyons disciples, et il n’y a pas à culpabiliser puisque « pour les hommes, c’est impossible ». Mais alors que nous n’imaginions pas y être !

Le carême, ce ne sont pas des efforts de plus, comme si plus signifiait mieux ! De surcroît, « pour les hommes, c’est impossible ». La vie impose suffisamment d’occasion de lutte contre le mal. Pas besoin d’en rajouter, d’autant que cela risquerait de nous distraire, au sens de Pascal, de nous détourner des vrais combats. Qu’a-t-on à faire de plus de prière, plus de jeûne, plus d’aumône quand on continue à ne pas voir ou à mépriser celui qui agonise, quand on continue à être solidaire de la violence dans le monde et dans l’Eglise ?

La seule justification du carême, peut-être, c’est de nous remettre sous les yeux, au cœur et à la raison, avec la régularité de l’année qui revient, et la durée symbolique des quarante jours, pour la totalité des jours, que nous sommes appelés et destinés à « marcher comme lui, Jésus, a marché » (1 Jn 2, 6), « passant en faisant le bien » (Ac 10, 38). Ainsi est rendu gloire au Père qui est aux cieux (Mt 5, 16).

 

Ravenne, San Vitale, l'hospitalité d'Abraham et Sarah, vers 545 

 

16/02/2026

C'est maintenant la vie (Cendres)


 

« Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut. »

Qui d’entre-nous entend ce verset à la lettre, strictement ? Qui, puisqu’il ne s’agit pas d’abord d’un constat ‑ du moins la faveur du moment et l’actualité du salut ne sautent pas aux yeux ‑ croit ce que nous venons d’entendre (2 Co 6, 2) ?

Si le carême est un temps de conversion, c’est peut-être bien de celle-là qu’il s’agit, croire que c’est maintenant le temps favorable, maintenant le jour du salut.

On lit sous la plume de Jean-Luc Nancy que la pertinence du christianisme, non comme civilisation mais comme l’évangile dans l’histoire, c’est sa compréhension de l’aujourd’hui du salut, de l’aujourd’hui du Royaume. L’ancien jeciste devenu sans-dieu savait l’importance pour la compréhension de l’existence et pour la culture de cette actualité.

On se remet à dire le salut après la mort. C’est déserter l’aspect social du dogme, comme dirait Lubac dans Catholicisme. C’est abandonner l’évangile : en l’absence de toute efficience de la foi ici, on se réfugie dans l’après… quand nous ne serons plus là. Ainsi naît la mythologie chrétienne, un système où tout a sens et où les réponses, repoussées à plus tard, ne risquent pas d’être contredites. Vatican II a recadré le mythe à partir de la miséricorde, la pastoralité. Mais ça résiste, et pas seulement chez les intégristes, parce que le salut ici, le moment favorable maintenant s'oppose à l’abandon du religieux au profit de la foi.

Je pleure.

C’est l’oubli de l’évangile, une fin de non-recevoir opposé à la lecture de ce jour, Voici maintenant le salut, le moment favorable. Depuis la mort de Jésus, ce sont les temps derniers que nous habitons ; l’eschaton est le mode de vivre de l’évangile. Pouvons-nous le croire ? Pouvons-nous nous convertir au Royaume, maintenant, comme dit François Odinet ?

Ah oui, le salut maintenant ? Le Royaume maintenant ? Montrez voir ! Parce ce que si ce monde est le Royaume, il y a de quoi rêver sans difficultés meilleur comme paradis.

Allons demander à Luc, et ses nombreux « aujourd’hui ». A Marc, avec ses « aussitôt » plus nombreux encore. A Jean qui conjugue la vie éternelle au présent, ici et maintenant.

Le Royaume maintenant, c’est une manière de voir, une autre conception de la vie. Pas une mythologie, parce que, confrontés au non-sens, il n’y a plus de récit, de mythe possible. Ou plutôt, nous refusons de croire au sens comme si c’était cela croire en Dieu. Le sens est une idole qui fait renier le Dieu de Jésus, affligé, défiguré, humilié par la mort, la violence, l’horreur de cette vie. (Oui, cette vie n’est pas que cela, mais elle est aussi cela, à Gaza ou en Ukraine, avec les victimes de viols, enfants ou non, dans les prisons ou les hôpitaux, avec les migrants et les personnes en grande précarité…)

Vendredi saint, et plus encore samedi saint, par lesquels s’achèvera le carême.

Une autre conception de la vie, où ce qui nous reste, c’est d’être debout quoi qu’il advienne. Se tenir debout, anistèmi, se lever, le verbe de la résurrection. C’est debout que se tiennent les chrétiens, pas à genoux, manifestant ainsi l’actualité du salut pour tous ceux que je viens d’évoquer et tous ceux que j’ai oubliés. Aider à se tenir debout, aussi. La foi n’est ni une illusion, un opium, ni un mythe, ni un refuge, mais un défi : elle nous secoue pour la vie. Ce n’est pas un tranquillisant, elle nous réveille, l’autre verbe de la résurrection.

Alors, si l’on regarde, depuis la fin des temps, c’est à longueur de journée et d’heure, que des gens se lèvent, croyant en Jésus ou non. Ils meurent, et tous nous mourons, mais debout, parce que vivants. N’est-ce pas ce que nous célébrons à Pâques et tous les dimanches, ces journées qui échappent au carême ? La vie des humains n’est-elle pas la gloire de Dieu ?

On ne va pas dire aux gens que ça ira mieux demain, quand ils seront morts. Jamais Jésus n’a dit semblables énormités, écrasant un peu plus l’humilié. Il s’est mis à hauteur de souffrance et a relevé parce qu’il est le relèvement. Ses actes de dynamisme (c’est cela ce qu’on traduit par miracle, et non l’extraordinaire et le merveilleux, écran de fumée, cache-misère) sont relèvement, la résurrection. Il remet l’Esprit, souffle des origines, souffle de vie.

Pourrions-nous croire cela ? Nous avons quarante jours pour nous y convertir. Mais, sachez-le : le voici maintenant le moment favorable ; c’est aujourd’hui, le jour du salut.

 

La croix, arbre de vie, Basilique Saint-Clément, Rome, difficile à dater, au plus tard XIIe. 

13/02/2026

Jusqu'au bout - Mt 5, 17-37 (6ème dimanche du temps)

 


 

Comment entendre le jusqu’au-boutisme de Jésus ? Cela ne lui ressemble pas. Ne déclare-t-il pas que « le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » 

Entre dire non au mal et faire de tout désir du corps de l’autre un adultère ou un viol, il y a une marge. Comment la colère contre autrui fait elle de nous des criminels, pire que ceux qui commettent le meurtre et tuent ? Ce n’est pas sérieux ! Comment une parole qui en appelle à autre qu’elle pour s’assurer est-elle sacrilège et blasphème ? Comment un oui et un non sont-ils ce qu’ils sont, clairement et nettement, quand notre vie contredit nos paroles, quand nous sommes foncièrement partagés, pris dans des contradictions ? « Je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas. »

Six fois cet « Eh bien moi, je vous dis ». Six fois, le bouchon lancé si loin. Les quatre entendus (Mt 5, 17-37) sont déjà énormes. La suite est pire : il vaut mieux subir la violence que d’humilier le méchant ; il vaut mieux aimer son ennemi que ceux qui nous font du bien.

Nous percevons dans l’opposition entre loi et tradition des anciens d’une part, et ce que dit Jésus d’autre part, une radicalisation, une exagération. Il ne s’agit pas de disqualifier lois et traditions comme si elles étaient erronées ou caduques. Le moindre iota est accompli. Il s’agit de mettre en évidence comment la loi et son système de justice deviennent criminels, tuent, sont contraires à la loi.

Qui peut croire qu’une sanction prescrite par la loi sert à quelque chose, fait du bien ? En quoi punir rend-il la vie, aux victimes, aux coupables ? En quoi punir répare-t-il ? Il faut en finir avec le système infraction-punition. Une violence, une infraction est commise. On la dénonce, on la nomme. Puis on prend soin, on répare. Tout n’est pas réparable, certes, mais on n’a jamais fini de prendre soin, de relever, de ressusciter.

La séquence faute (ou péché, ou infraction) punition interdit le salut. Non seulement la victime n’est pas relevée par la souffrance du coupable, quoi que l’on veuille nous faire entrer dans la tête ou croire nous-mêmes. Faire souffrir l’autre en compensation d’un dommage a toujours un mauvais goût de vengeance. Non pas abolir la loi ni renoncer à la dénonciation du mal, mais rendre vie. La logique de la loi s’oppose à celle du salut. C’est Paul aux Romains.

Les adorateurs de la loi finissent par apprendre que son implacabilité tue et les dénonce. On a vu des politiques avec de grandes déclarations sur la loi. Plus ils brandissent l’exemplarité, moins ils la respectent. Devant les tribunaux, ils sont condamnés ou en passe de l’être. Pendant ce temps, leurs paroles ont distillé la haine. A pleurer. Ils détruisent le corps social. Voilà ce dont Jésus parle, cette horreur, cette hypocrisie, zizanie et haine de l’autre.

Jésus ne pose pas une loi plus exigeante, il indique que la logique loi-sanction en matière de salut, c’est vain. Si Jésus est radical, ce n’est pas en étant implacable, c’est en déployant inconditionnellement la logique du salut. Dans l’hyperbole, il jette le bouchon si loin que l’on est bien obligé d’entendre que le salut ‑ la vie, le bien ‑ n’est pas atteint s’il s’agit de loi et de morale. Pour répliquer au mal, en nous et autour de nous, la gratuité est nécessaire, seul remède, quête du don, substitution du relèvement, de la résurrection à la punition qui déshumanise, mortifie et tue.

Comment entendre le jusqu’au-boutisme de Jésus, demandais-je en commençant. Aller jusqu’au bout, cela lui ressemble. Eis telos, dit Jean. Jusqu’au bout fidèle à sa parole, ou plutôt à celle du Père. Jusqu’au bout fidèle à la vie, celle que l’humanité reçoit du Père. Cet extrémisme de la résurrection recadre les images que l’on se fait de Dieu, un juge effrayant et punisseur devant lequel il faut des avocats pour comparaître. Rendons-nous compte de quelle manière nous parlons de Dieu, tout cela pensant faire bien. La logique de la loi et de la punition amoche Dieu, le rend détestable.

Certes, le mal prolifère, mais notre attachement à la loi en vient à défigurer Dieu lui-même. Notre attachement à la loi devient sacrilège. C’est pour la gloire de Dieu qu’il faut sortir du punitif et quêter le salut. C’est pour Dieu qu’il faut prendre l’hyperbole à la lettre. Non seulement cela pourrait nous rendre moins mauvais, mais surtout se devine en ces exigences extrémistes le portrait du Dieu du salut.

 

Jean-Manuel Duvivier