mardi 16 avril 2013

Et si vous deviez dire quelque chose sur l'eucharistie...


Et s’il fallait réfléchir sur l’eucharistie avec des chrétiens, des gens qui en vivent tous les jours, que dirions-nous ? Ne serait-ce pas grotesque d’enseigner ceux qui déjà sont initiés ? Et pourtant, c’est la logique même de la foi. Nous cherchons à comprendre ce que nous croyons, ce que nous faisons lorsque nous communions.

Première partie, biblique, pour repérer ce que nous considérons ou non comme textes directement ou non eucharistiques. Ainsi, et de façon très étonnante, les Pèlerins d’Emmaüs (Lc 24) qui ont pour nous un sens évidemment eucharistique sont lus jusqu’au 13ème siècle dans une toute autre perspective : « Il y est dit qu’ils reconnurent le Christ à la fraction du pain. Qu’est-ce que la fraction du pain sinon l’explication de l’Ecriture ? Car c’est là que le Seigneur est reconnu. »
La fraction du pain est geste eucharistique, mais le lavement des pieds le aussi. Ce n’est pas pour rien qu’il s’agit de l’évangile du jeudi saint, et lex orandi lex credendi, la règle de la prière est règle de la foi. L’eucharistie pour être ce qu’en dit le nouveau testament ne saurait être comprise en dehors de la charité. Comment honorerait-on le corps du Christ en son eucharistie et le mépriserait-on dans le frère ? est une question constante des Pères de l’Eglise, en particulier de Jean Chrysostome.
L’eucharistie n’est pas les espèces consacrées, ou du moins, l’eucharistie est bien plus que les espèces consacrées, qu’elle est aussi, bien sûr, mais comme partie du tout. Il y a ici bien plus que la présence réelle. Les espèces expriment, métonymiquement, ce qu’est l’eucharistie, l’action de grâce au Dieu qui le premier nous a aimés. L’eucharistie est la forme que prend la vie chrétienne, celle de la réponse dans le remerciement au Dieu qui ne cesse de se donner. Plus encore, pour remercier Dieu, il faut encore tendre les mains et recevoir. C’est en communiant, en recevant le pain et le vin, expression d’une vie eucharistique, que nous disons merci à Dieu.

Deuxième partie, sur le sens du mot sacrifice appliqué à l’eucharistie. Le mot est employé de façon très ancienne. Mais chez les Pères, par exemple chez Clément de Rome vers 96, cela ne signifie pas que l’eucharistie est un sacrifice. Le sens est analogique ou typologique : ce que le sacrifice est au peuple de la première alliance, l’eucharistie l’est à celui de la nouvelle alliance. Clément ne connaît pas le nouveau testament qui n’existe pas encore. Il connaît visiblement telle ou telle lettre de Paul. Mais pour lui et les chrétiens de son époque, les Ecritures, c’est ce que nous appelons l’ancien testament. De sorte que les mots qui viennent pour parler de la nouvelle alliance sont forcément puisés dans le livre de la première alliance.
La polémique protestants catholiques a fait du sacrifice un des mots qui expriment, avec la présence réelle, le différend entre les Eglises. Assurément, Jésus donne sa vie, assurément il est l’homme pour, pour son Dieu, pour ses frères. Cela ne suffit pas encore à justifier que l’on parle de sa mort comme sacrifice. Certes, sa mort est violente, et quelques textes utilisent pour le dire la thématique sacrificielle,  mais ils sont finalement assez rares. Le théologien J. Ratzinger écrit : « L’essence du culte chrétien ne consiste donc pas dans l’offrande de choses, ni dans un reniement quelconque, comme il est répété sans cesse dans les théories du sacrifice de la messe, depuis le XVIe siècle. […] le culte chrétien consiste dans l’absolu de l’amour tel que seul pouvait l’offrir celui en qui l’amour même de Dieu était devenu amour humain ; il consiste dans la forme nouvelle de représentation, incluse dans cet amour : a savoir que le Christ a aimé pour nous, et que nous nous laissons saisir par lui. Ce culte signifie donc que nous mettons de côtés nos propres tentatives de justification. ». C’est pour le moins une invitation à être prudent quant à l’usage du terme.

Si l’eucharistie est sacrifice, n’est-ce pas parce qu’elle est comprise comme commémoration de la Cène et de la Croix ? Pourtant, n’affirmons-nous pas, avec Cyprien de Carthage : « Mais nous, nous célébrons la résurrection du Seigneur le matin. » Ou encore, Irénée de Lyon : « S’il n’y a pas de salut pour la chair, alors le Seigneur ne nous a pas non plus rachetés par son sang, la coupe de l’eucharistie n’est pas une communion à son sang et le pain que nous rompons n’est pas une communion à son corps. »
On ne peut écarter cependant que le sang est dit sang de l’alliance nouvelle et éternelle, versé pour la multitude. C’est bien avec le sang du sacrifice que l’alliance est scellée. Ce que le sacrifice est à l’alliance dans le premier testament, le repas l’est dans le nouveau. Le repas est ce qui scelle l’alliance, l’agapè, le repas de l’amour, de la fraternité. De même que je mange pour vivre, de même, je mange ce pain pour signifier que Jésus me fait vivre, parce que Jésus me fait vivre.

Troisième partie, l’eucharistie comme sacrement. Le vocabulaire technique met du temps avant de se fixer dans l’Eglise. Bien sûr, depuis longtemps, on parle de l’eucharistie comme sacrement, mais il faut attendre 1155 pour qu’un théologien affirme qu’il y a sept sacrements, et 1439 pour qu’un concile le définisse. Dans le Moyen-Age des XIIème et XIIIème siècles, on essaie de fixer les définitions. On construit de beaux édifices théologiques à l’image des cathédrales gothiques qui datent de cette même époque.
Un sacrement est un signe de la grâce (de l’amour de Dieu) mais aussi une cause de la grâce, c'est-à-dire que non seulement en communiant je comprends que Dieu se donne à moi, mais il le fait effectivement dans ce pain et ce vin. Comment articuler les notions de signe et de cause ? Le sacrement cause ce qu’il signifie. Mais encore…
En outre, à partir du XIème siècle, et même sans doute avant, les chrétiens ne communient quasiment plus et vivent de l’eucharistie en l’adorant (présence réelle, terme du 13ème siècle, que Thomas d’Aquin n’apprécie guère et qui se généralise après la Réforme protestante, mais réalité attestée au moins depuis le 2d siècle). C’est d’autant plus curieux que se multiplient les célébrations de messe pour les vivants et surtout les morts. On comprend qu’il faille voir l’hostie, et l’on opte pour un hyper ritualisme. Des hosties peuvent saigner, quand le prêtre mastique l’hostie, il broie le corps du Christ. C’est pour contrecarrer cet hyper réalisme que Thomas invente la transsubstantiation. Il insiste dans le même temps sur la matérialité du sacrement. Rejeter l’hyper-réalisme ne signifie pas sauter dans le spiritualisme, au contraire. La logique de l’incarnation s’impose. C’est dans la matière du pain et du vin que l’on trouve le don de Dieu, dans le plus corporel que l’on a accès au plus spirituel. Le corps est le chemin de Dieu vers l’homme, pour la sainteté, le salut de l’homme.
La grande limite de cette subtile et géniale théologie médiévale, c’est qu’elle réfléchit sur l’eucharistie en dehors de l’action liturgique, autrement dit qu’elle pense plus la présence réelle que la communion, que le sacrement. Ce sera vrai de la riposte du concile de Trente à la Réforme de sorte que la théologie de l’eucharistie qui essaie de sortir de l’impasse est soit celle des Pères de l’Eglise, soit celle du XXème siècle.
En outre Thomas essaie de dire ce que signifie ceci est mon corps, mais comment le pourrait-il s’il le déconnecte de son contexte : Prenez, manger, ceci est mon corps pour vous ?
Petite devinette : Quelles sont les deux phrases qui se ressemblent le plus parmi les trois suivantes : Paris est la capitale de France / Ceci est mon corps / Je t’aime ? Si vous voulez comprendre quelque chose à l’eucharistie, n’imaginez pas que la parole de Jésus répétée à chaque eucharistie est une information qui vise à dire ce qu’est le pain, vraiment son corps. Il s’agit bien davantage d’une déclaration d’amour. Lorsque Jésus dit, c’est mon corps pour vous, il dit, je vous aime, « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout » (Jn 13) Le repas eucharistique est nuptial s’il s’agit d’alliance, comme l’enseigne Cana, festin des noces de l’agneau. Les amants se disent : prends, ceci est mon corps pour toi. « L’Eucharistie, comme le sexe, est centrée sur le don du corps. Avez-vous jamais remarqué que la première épître aux Corinthiens tourne autour de deux sujets, la sexualité et l’Eucharistie ? » (T. Radcliffe)
La parole est efficace et signifie. Elle peut blesser, elle peut guérir. Quand j’entends, « je t’aime », « tu es mon enfant bien aimé », cela n’est pas d’abord ni principalement une information (signification) mais ce qui construit l’amour dont il s’agit. Ce modèle linguistique, que nous vivons chaque jour, pourrait être bien approprié pour comprendre ce que signifie l’eucharistie comme sacrement.

Quatrième partie : en parcourant la liturgie eucharistique. Les textes de la célébration, aujourd’hui et dans l’histoire, les rubriques qui indiquent les gestes avec lequel le corps prie, enseignent ce que nous faisons en célébrant. Pour ce résumé je ne retiens que trois points qui vont dans le même sens et qui disent le sens de cette dernière partie : Eucharistie et Eglise.
D’abord la mise en évidence de la structure d’une célébration qui unit parole et pain, suppose la participation active de tous (ils arrivent donc avant le début et partent après la fin), et l’étude de quelques anaphores d’aujourd’hui ou d’hier qui montre l’entrée dans le mouvement trinitaire de la prière, la place des épiclèses, et celle du récit de l’institution, pas toujours présent.
Ensuite, le but (res et sacramentum disait-on) de l’eucharistie n’est pas la consécration ni même la communion, mais la construction de l’Eglise, humanité renouvelée, anticipation de l’humanité divinisée. « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps. » Comme le dit saint Augustin, c’est notre propre mystère qui est posé l’autel.
Enfin, on pourra s’interroger sur l’identité du « nous » de la prière eucharistique. Qui dit : « Nous te rendons grâce car tu nous as choisis pour servir en ta présence » ? C’est bien sûr l’Eglise, arrhes d’une humanité réconciliée. C’est elle le corps du Christ, comme l’enseigne Paul, le vrai corps du Christ. L’eucharistie qu’elle célèbre, son action de grâce qui s’exprime et qui la nourrit dans le pain et le vin, sont le corps sacramentel, le corps mystique, le corps caché du Seigneur. (Cf. Lubac, Corpus mysticum)

2 commentaires:

  1. vou posez la question :
    "Et s’il fallait réfléchir sur l’eucharistie avec des chrétiens, des gens qui en vivent tous les jours, que dirions-nous ? "
    Alors certes, je comprends que ce blog est dédié (pour ne pas dire réservé) aux adeptes...
    Cependant, puisqu'il me semble que votre raison d'être (votre mission/vocation) est "d'évangéliser"
    la question qui m'intéresserait est plutôt :

    Et s’il fallait parler de l’eucharistie avec des non-chrétiens, des "anciens chrétiens", tous ces millions qui ont quitté pour ne pas dire se sont enfuis...., que diriez-nous ?

    Parce que là.. J'ai tenté de comprendre ... mais ce langage de "spécialistes" réservé à un élite croyante... j'avoue que je ne suis ni rejoint, ni interpellé par cette construction théologique. Alors certes n'étant pas totalement dépourvu de neurones, quelques éléments sont "accessibles" à ma petite tête d'athée-chercheur !

    Il n'empêche… Je me demande toujours si Jésus a désiré des théologiens et autres spécialistes de "bien croire", lui qui reprochait à Nicodème, bardé de tout le savoir sur les écritures, de ne rien comprendre à ce qu'il enseignait….
    On dirait que les hommes religieux ont sans cesse besoin de développer à l'infini toutes les théories possibles et imaginables sur Dieu, en les empilant les unes sur les autres, de manière à laisser la trace de leur nom dans les bibliothèques vaticanes….
    Vanité quand tu nous tiens ! non ?
    (je ne pale pas de vous en évoquant la vanité, vous l'avez compris je pense….)

    Faut-il une culture étendue pour accéder à la foi ? comme on obtient un diplôme supérieur ?

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    1. Je comprends vos remarques. Je ne les conteste pas, du moins en leur point de départ. J'explique.
      1. S'adresser aux pratiquants de l'eucharistie, avec le nous, parce que je leur pose une question alors qu'ils ne devraient pas avoir d'utilité à me lire puisqu'ils vivent déjà ce que je j'essaie de balbutier. Cela ne veut pas dire que les autres seraient exclus de la discussion. Ils ne sont pas mes premiers interlocuteurs, au moins ce coup-là, mais je me réjouis s'ils entre dans la conversation. Cependant, je parle ici comme l'un de ceux qui se nourrit de l'eucharistie.
      2. Il s'agit en fait d'un plan de cours, Alors, bien sûr, il y a des raccourcis, et même des allusions à des choses techniques que même les croyants ne connaissent pas forcément. Il me semble que de chaque partie cependant, on peut ignorer ces choses et comprendre l'enjeu de la partie. Ainsi, ignorer la théologie de la causalité mais comprendre que le sacrement passe par le plus matériel, le pain, pour livrer le plus spirituel, pas besoin d'être docteur en théologie.
      J'ai osé publier ce texte parce que, vanité ?, j'étais content de là où m'avait mené mon travail.

      Là où je prends mes distance par rapport à votre message c'est quand vous tirez quelques conclusions de votre difficulté de compréhension de mon texte à une généralisation sur la foi. J'espère qu'avec ces quelques remarques, vous conviendrez que ces conclusions tombent à côté, voire sont un peu injustes.
      Bien à vous

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