samedi 25 janvier 2014

Ça marche comment une messe ?

Les textes de ce jour paraissent ne pas nécessiter absolument un commentaire, non que l’on ne pourrait pas les faire parler, les laisser nous provoquer à la conversion. En outre, la deuxième lecture correspond au texte qui nous a accompagnés, toute cette semaine, dans la prière pour l’unité des chrétiens. J’en profite pour prêcher sur l’eucharistie, dans la suite d’ailleurs de mon homélie de dimanche dernier.
Je suis frappé de ce que cinquante ans après le vote de la constitution conciliaire sur la liturgie, le 4 décembre 1963, nous soyons encore si mal à l’aise avec le déroulement de la messe, ne sachant quand a lieu la première lecture ou la prière universelle. Plusieurs d’entre vous demandent régulièrement à ce que soit présentée de nouveau notre liturgie eucharistique.
La catéchèse depuis des décennies s’inspire du récit des pèlerins d’Emmaüs pour mettre en évidence les quatre temps de la célébration eucharistie, l’accueil qui permet de constituer la communauté, du chant d’entrée à la prière d’ouverture ; la liturgie de la parole de la première lecture à la prière universelle ; la liturgie de la communion, de l’offertoire à la prière après la communion ; la liturgie de l’envoi avec les annonces et la bénédiction. Les deux disciples d’Emmaüs sont rejoints par Jésus qui prend le temps de la rencontre, les interrogeant sur leur vie : vient la grande relecture des Ecritures et la prédication de la résurrection ; suit la fraction du pain ; enfin les disciples se remettent en marche pour annoncer ce qu’ils viennent de vivre.
Vous aurez remarqué que par quatre fois le président fait reconnaître la présence du Seigneur à l’assemblée qui lui renvoie cette reconnaissance. Au début de la messe, il salue « le Seigneur soit avec vous », comme lors de la lecture de l’évangile, au début de la préface et avant la bénédiction finale. Voilà les quatre temps bien marqués.
Notons que l’utilisation eucharistique de Lc 24 est… nouvelle. Pendant plus d’un millénaire, la fraction du pain était comprise comme le partage de la parole qui se multiple à être écoutée, commentée, comprise. Ceci dit, on aurait tort d’opposer ou même de distinguer le temps de la parole et le temps de la table eucharistique. C’est le même geste que nous faisons quand nous ouvrons l’oreille de notre cœur et tendons les mains pour recevoir le pain. Dans les deux cas, le Seigneur se donne à nous. Le pain et la parole sont sacrement de ce don. Qu’est le pain, sinon la parole donnée en nourriture ? Qu’est la parole, sinon une nourriture à écouter ; l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole que sort de la bouche du Seigneur. Le sacrement est une parole visible comme dit Augustin.
Le vocabulaire même montre cette identité des deux tables de la parole et du pain, puisque liturgie eucharistique désigne aussi bien l’ensemble de la messe que le moment de cette liturgie avec la prière eucharistique et la communion. Je vous l’accorde, la perspective a bien changé depuis le concile. On parlait alors d’avant-messe pour désigner ce qui est pour nous la liturgie de la parole, comme si cela ne faisait pas vraiment partie de la célébration. Importait d’arriver à la messe avant l’offertoire pour pouvoir communier.
La liturgie conciliaire fait de notre célébration un tout autour de la parole et du pain. Il devient insultant pour la communauté d’arriver en retard et de partir en avance, venant chercher sa pastille, comme disent les enfants, mais n’attachant finalement pas d’importance au corps du Christ rassemblé. L’eucharistie pourtant construit ce corps ecclésial, lui-même prémices d’une humanité réconciliée.
Le chant d’entrée n’est pas là pour faire joli ni pour accueillir le célébrant comme on le dit parfois. Il unit bien plutôt les corps, les fait respirer ensemble et s’accorder, pour qu’à l’unisson chaque voix se mêle aux autres. Ainsi se constitue l’assemblée célébrante, se rassemble l’épouse du Seigneur.
A l’autel, aujourd’hui, normalement, on ne fait plus les lectures ni ne préside ; on ne fait qu’y rompre le pain. Le centre de gravité de la liturgie eucharistique au sens étroit s’est déplacé depuis que les fidèles communient de nouveau habituellement à la messe. Importe moins la consécration que la communion. Ce n’est pas que l’on croie moins à l’eucharistie, c’est qu’on la sort d’un en soi pour en faire de nouveau un pour nous. « Pour nous les hommes et pour notre salut » ; « Voici mon corps pour vous ».
Ainsi par deux fois, l’assemblée reconnaît son Seigneur ; après la lecture de l’évangile, nous répondons à l’invitation à acclamer la parole de Dieu : « louange à toi Seigneur Jésus ». L’assemblée ensuite partage le pain. Là encore le Seigneur est reconnu, non seulement dans les espèces eucharistiques mais dans l’assemblée de son corps qui devient ce qu’il reçoit, lorsque chacun répond « Amen ! » à l'invitation « le corps du Christ ».
Voilà assurément le double moment de l’action de grâce. Pour dire merci au Seigneur, pour faire eucharistie, il nous faut consentir à ce qu’il s’offre encore, dans le pain et la parole. Nous ne le remercions pas de nous donner la parole et le pain, nous le remercions en accueillant la parole et le pain. L’action de grâce ne vient pas après la communion. Elle est la célébration elle-même où le Dieu très saint nous donne de pouvoir le chanter, lui dire notre joie d’être à lui, aimés.


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