dimanche 9 février 2014

Vie spirituelle et souci du frère. Erasme

« A la vue de ton frère indignement traité, tu n’es en rien troublé pourvu que ce qui te regarde soit sauf : pourquoi ton âme ne réagit-elle pas ? Parce qu’elle est morte. Pourquoi est-elle morte ? Parce qu’il n’y a plus en elle la vie qui est la sienne, Dieu. Car là où est Dieu, là est l’amour (1 Jn 4,7-8). Car Dieu est amour. Autrement, si tu es un membre vivant, comment se fait-il que quelque partie du corps ait mal, et que, toi, non seulement tu n’aies pas mal aussi, mais n’aies même pas conscience de la chose ? […] Le corps ne vit plus, s’il ne sent plus la pointe d’une aiguille : et tu veux que ton âme vive, quand elle est privée du sentiment d’une si forte blessure ? »
Erasme, Enchiridion (1503). 1. Qu’il faut garder vigilance dans sa vie. Traduction A. J. Festugière, Vrin, Paris 1971, pp. 93-94.


Au début du XVIe siècle, la nécessité d’une réforme de l’Eglise est impérative. Non seulement les clercs et la papauté n’ont pas toujours la vie évangélique que l’on est droit d’attendre d’eux, mais surtout, la société change, et la manière de vivre la foi ne convient plus à nombre de chrétiens. Une nouvelle classe sociale naît, qui sans être aristocratique ou religieuse, n’en a pas moins accès à la culture, ne serait-ce que par la lecture. Des femmes aussi y ont leur place.
Ces gens ne parlent pas souvent latin et sont exclus du sens de la parole de Dieu comme de celui des sacrements. Ils ignorent tout des disputes universitaires que l’on appelle scolastiques. Du coup, la religion leur est extérieure et devient souvent superstition.
Erasme de Rotterdam écrit en 1503 son Enchiridion milites cristiani. Il faudrait traduire manuel du militant chrétien ou manuel du chrétien engagé. Le texte est assez vite traduit dans la plupart des langues européennes. L’imprimerie, découverte depuis peu, est en plein essor et met à disposition d’un nombre toujours plus grand de personnes, des ouvrages qui ne sont plus réservés aux seuls savants. Lorsque les chrétiens ont accès aux Ecritures, c’est une révolution. Le feu de l’amour divin les enflamme. On voit naître toutes sortes d’excentricités, mais aussi de véritables saintetés, ce qui n’est pas forcément exclusif.
Type même de l’homme cultivé de la Renaissance, Erasme recourt au grec biblique et aux Pères de l’Eglise pour comprendre les Ecritures plus qu’à ses maîtres immédiats, tout entiers immergés dans la culture et la manière de penser médiévales. Ainsi joue-t-il un rôle de passeur, rendant les Ecritures accessibles. Sa propre découverte de saint Paul oriente sa compréhension des évangiles dont il compose des paraphrases qui connurent un immense succès dans toute l’Europe, de Prague à Madrid, de Rotterdam à Naples, en passant pas Paris, Lyon et Rome.
Cette irrigation de la vie chrétienne aux sources scripturaires et patristiques, fait naître une spiritualité qui rend la foi plus accessible à l’intelligence, moins dépendante de ce que le clergé en dit. Chacun peut nourrir par lui-même une foi qui devient moins formelle et plus intérieure. Beaucoup comprennent que le sens de l’engagement chrétien conduit à développer un attachement confiant au Christ plus qu’à observer les règles ecclésiastiques et les rites, fussent-ils sacramentels. La morale n’est pas plus relativisée que le culte, mais l’un et l’autre sont relativisés par rapport à l’authenticité de la vie spirituelle.
Une partie des autorités ecclésiales participe à l’engouement Renaissant. D’autres ne voient pas d’un bon œil l’émancipation du peuple chrétien que procure la connaissance et la compréhension de la foi. Ainsi Erasme sera-t-il suspecté d’hérésie, comme certains de ses lecteurs et partisans, d’autant qu’au même moment naît la protestation luthérienne, dans un même contexte socioculturel. Cela explique la proximité, à bien des égards, entre l’œuvre d’Erasme et celle de Luther dont les écrits se diffusent à après 1517. La contestation d’une religion superstitieuse et rituelle, la dénonciation du comportement du clergé, l’affirmation de la nécessité d’une réforme de l’Eglise, le recours aux Ecritures et particulièrement à Paul, chez l’un comme chez l’autre, ne signifie cependant pas que cette réforme ecclésiale attente à l’unité de l’Eglise et de la foi.
Dans les lignes de l’Enchiridion citées plus haut, on remarque le vif sens de l’Eglise, corps du Christ, ainsi que le développe saint Paul. Si un membre souffre, tous souffrent avec lui (1 Co 12,26). L’humanisme chrétien est bien loin de conduire à l’individualisme. On remarque aussi le lien établi entre confession de foi et souci du frère ; impossible de les séparer. Mais le souci du frère n’est pas seulement une exigence morale, hautement recommandée, évidemment, il est l’expression même de l’attachement au Christ en son corps.
Une question est posée : Comment serait-il possible d’aller bien quand son frère souffre ? La réponse repose sur l’argument théologique qui vient d’être souligné, l’appartenance au même corps. L’Eglise est le lieu de la vérification de la foi en tant qu’elle est la convocation à la rencontre de l’humanité des frères. C’est l’ecclésiologie (et plus généralement l’anthropologie) qui informe la vie spirituelle. Il n’y a pas de vérité de la vie spirituelle en dehors du service du frère.
Enfin, la confrontation de la foi à la réalité, parfois dure, de l’humanité ici représentée par l’Eglise, dénonce dans la logique évangélique, nos certitudes religieuses. Ceux qui pensent voir sont aveugles  « Vous dites : Nous voyons, votre péché demeure. » (Jn 9,41). Nous nous pensons vivants, et même en pleine forme parce que nous ne souffrons pas ; notre âme est morte puisque nous n’avons cure du frère. La vie n’est manifestement pas affaire seulement biologique puisque « ton âme est morte » alors que bien sûr tu n’es pas mort. La vie, c’est la présence de Dieu en nous, la vie éternelle déjà commencée, laquelle ne réside ni dans des rites ni dans l’obéissance à des commandements, mais dans le souci du frère. La foi est force critique de notre existence, dans le mouvement même des Ecritures qui rapporte le renversement des idoles.

1 commentaire:

  1. John Wycliff et son disciple Jan Huss furent au XIV et début du XV ème -époque du grand schisme d'occident- les précurseurs de la réforme et de la théologie d'Erasme. Leur approche est en ligne avec celle d'Abélard, début XIIème, premier homme moderne.

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