vendredi 24 mars 2017

"Votre péché demeure" (4ème dimanche de carême)


« Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. » Le problème du pécheur, souvent, c’est qu’il est convaincu d’avoir raison. Non seulement nous faisons le mal, mais nous pensons bien faire, nous ne reconnaissons pas que nous faisons mal. Mensonge sur nous-mêmes, hypocrisie donc, ou aveuglement, précisément ; le mal est redoublé, élevé au carré. Nous n’allons tout de même pas nous compter parmi les pécheurs !
Il faut que l’aveuglement nous ait jetés bien bas, comme l’aveugle-né, réduit à mendier, pour concéder qu’un autre voit mieux que nous. Il faut passer sa vie à mendier pour savoir que vivre c’est compter sur les autres plus que sur soi.
S’il s’agit de foi, on passe à l’aveuglement au cube. Non seulement on est aveugle, non seulement malgré l’aveuglement on dit voir, mais en plus on ne compte que sur soi, alors que croire c’est faire confiance, s’en remettre à l’autre. L’aveugle-né ne sait pas expliquer sa guérison. Il la raconte seulement, la répète autant de fois que nécessaire : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. ». Lui n’est pour rien dans cette affaire, juste bénéficiaire L’obstination à reconnaître ne pas savoir expliquer, le fait de ne pas maîtriser, le conduisent à la confiance, à la foi : « Seigneur, je crois ».
Ce que nous savons de Jésus par la culture et la catéchèse, les théories que nous pouvons élaborer et que l’on appelle parfois théologie ou catéchisme ne peuvent jamais faire disparaître la confiance en Jésus, la rendre inutile parce que nous saurions. Nous ne sommes pas disciples à tout savoir sur Jésus au point de ne plus avoir à croire, nous sommes disciples à demeurer dans l’inconnaissance. « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois. »
Qui est Jésus ? Nous n’en savons rien. Mais il y a une chose que nous savons ; nous étions aveugles, et à présents nous voyons. Voilà le chemin de pensée qui conduit le mendiant à devenir disciple, voilà le chemin que l’évangile nous invite à emprunter. Cela suppose juste que nous nous reconnaissions pécheurs. Mais comment pourrions-nous le nier ?
N’allons pas penser que l’objectivité du miracle remplacerait l’objectivité de la foi, entendue comme savoir, contenu à propos de Dieu et de Jésus. Le miracle ici n’est que parabole, le passage des ténèbres à la lumière, annoncé dès le prologue de l’évangile. La vie des disciples est illumination comme disaient les premiers chrétiens pour parler du baptême qu’ils recevaient adultes. Le monde prend un autre sens, une autre allure lorsque l’on voit de la vision que donne Jésus.
Le monde apparaît dans sa vocation de fraternité libérée du mal, la maladie ou le péché (c’est ainsi que commence notre texte (Jn 9), et tout ce qui sauvegarde l’ordre ancien du monde, y compris la religion sacro-sainte des meilleurs, les pharisiens, est révélé pour ce qu’il est, mensonge, aliénation. La lumière est jugement qui met en évidence les pensées d’un grand nombre. La lumière qui vient dans les ténèbres et que les ténèbres rejettent désigne ceux qui se découvrent disciples à leur insu, engagés dans le procès de Jésus lui-même, engagés dans la lutte contre le mal pour un monde fraternel.
Les accusateurs se trouvent mêmes parmi les coreligionnaires ! Les violentes tensions dans l’Eglise n’en sont que l’illustration au niveau institutionnel. La suite de Jésus nous entraîne dans son procès, ainsi que l’aveugle. Mais comme personne n’accueille définitivement la lumière, nous sommes aussi les accusateurs ténébreux de nos frères.
Le procès de l’aveugle est celui de Jésus, c’est-à-dire le jugement du monde et le nôtre, non la sentence vengeresse de Dieu, mais la dénonciation de nos mesquineries, parfois sous couvert de dogmes et de religion, pour garantir l’ordre du vieux monde, l’ordre des ténèbres, qui nous va si bien ; point besoin de faire confiance ; il suffit d’avoir, de savoir et de pouvoir ; contre toute évidence, nous pouvons nous croire sans péchés. C’est stupéfiant !
Ceux qui n’ont rien, pécheurs publics, peuvent être les prophètes du monde nouveau, puisqu’ils ne peuvent que compter sur Dieu, croire en lui. « Jésus le retrouva et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui. »

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