vendredi 27 octobre 2017

Humanisme ou foi chrétienne ? (30ème dimanche)


Si l’amour de Dieu et celui du prochain sont deux commandements, ils n’en font pas moins, dans la bouche de Jésus, un seul et même. Les conséquences sont d’importance. On entend que la foi n’est pas un humanisme, l’Eglise une ONG. Mais que veut-on dire ? Faudra-t-il pour dire notre foi la distinguer de l’amour du prochain ? Faudra-t-il qu’il y ait quelque autre chose, et sans doute plus grand, qui la spécifie ?
Dans ces versets (Mt 22,34-40) se dit la révolution évangélique, la sortie même de la religion, qui en elle-même aurait son but. L’attachement à Dieu est mensonge si le frère est haï, molesté ou seulement ignoré. A ses filles en prière, Vincent de Paul le dit : lorsqu’un pauvre sonne à la porte, allez ouvrir. « Vous quittez Dieu pour Dieu. »
Que nous quittions Dieu et cessions la prière va de soit alors que l’on sort de la chapelle et vaque au service d’autrui. Mais cet autrui, comme l’étranger reçu par Abraham à Mambré, repris à la fin du chapitre 25 de Matthieu, pourrait bien être le Seigneur même. « Vous quittez Dieu pour Dieu. » Le commandement de l’amour du frère est semblable au premier commandement.
J’entends l’objection. Mais alors il ne serait plus nécessaire de prier, de se recueillir et de lire les Ecritures ? Quelle drôle d’idée ! Faut-il que cela nous pèse, nous casse les pieds pour songer un instant nous en dispenser ? C’est nous qui introduirions une concurrence entre l’amour de Dieu et celui du prochain comme si, le temps manquant, il faudrait choisir. Mais puisqu’il n’y a plus à choisir ‑ les deux commandements étant semblables ‑ pourquoi les opposer ?
Le service des frères est volonté de Dieu. Peut-être même plus que la prière. Car avec les dévotions, il est facile de se leurrer. On imagine la chaleur des sentiments, on s’accroche à une protection, bénédiction. On y trouve une paix que le simple silence en nos vies bruyantes, la seule déconnection de nos mobiles, suffisent à nous procurer.
Certains savent que la prière est une exigence qui refuse ces facéties. Ils sont plus critiques ou simplement n’ont jamais trouvé de plaisir aux oraisons, ont trop souvent été agacés par les liturgies. Alors que le pentecôtisme gagne le christianisme, y compris dans nos communautés catholiques, ils deviennent minorité ou sont désignés, parfois par eux-mêmes, comme mauvais croyants, puisqu’ils ne ressentent rien de ce que les autres disent.
Dans notre monde que l’on dit froid, anonyme ‑ mais à qui la faute lorsque nous sommes sans cesse « connectés » ? ‑ la chaleur d’une communauté apparaît indispensable pour vivre sa foi. Bien sûr ! L’on ne peut prêcher l’amour du prochain et ignorer le frère assis juste à côté alors qu’on célèbre l’eucharistie. Mais avant de chercher l’ambiance qui conviendrait, nous sommes-nous salués en entrant dans cette église ? Nous sommes-nous installés dans un coin pour être tranquilles ? Comment vouloir la chaleur d’une communauté sans nous livrer à une fraternité réelle, et non virtuelle ?
Le service du frère est moins susceptible de ces contradictions. La fidélité, la continuité, est son épreuve de vérité. Se tenir là pour l’autre, faire en sorte que tout homme puisse en nous trouver un prochain. Quand bien même nous en tirerions fierté, l’engagement fidèle et continue ne trompe pas. Ne pas choisir l’ami, celui qui pourrait le devenir, celui qui nous ressemble, pense comme nous, vit comme nous, mais recevoir le frère souvent si différent. On choisit ses amis, pas ses frères. On choisit ses amis ; ses frères, on les reçoit.
Ce souci, ce soin d’autrui, qui reconnaît en chacun précisément un frère, et non un étranger, un rival, un ennemi, un quidam, pourrait-il ne pas indiquer, comme en son prolongement, un père de tous les hommes, un père qui engendre tant de fils et filles, un père qui donne des frères ? Et accueillir le frère est déjà, aussi, même si l’on n’en sait rien, évidemment si l’on est disciple de Jésus, rendre hommage au Père. On ne peut craindre d’être trop humaniste dès lors que l’on sert le frère, parce que c’est le commandement du Seigneur. Après avoir lavé les pieds des disciples, il ajoute : c’est un exemple que je vous ai donné pour que vous aussi fassiez de même.
Pour ne pas en rajouter à ce qui agresse certains d’entre nous, je me garde de dire un mot sur la première lecture (Ex 22, 20-26). Nous réentendrons seulement ses paroles. Dans le contexte actuel, on les croirait écrites aujourd’hui même. Mais avant, une note dans l’esprit de l’actuel évêque de Rome, qui agace aussi passablement. Contre le péché, il convient sans cesse de luter. C’est une chose entendue, n’est-ce pas ? Mais l’on devra penser que les plus graves ne sont pas les plus charnels. Et le mépris des frères, la violence à leur égard, la complicité, même par le silence avec ceux qui les tuent et agressent, est infiniment plus grave.
Ainsi parle le Seigneur : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte. Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin. Si tu les accables et qu’ils crient vers moi, j’écouterai leur cri. »

5 commentaires:

  1. Ne faut-il pas ,mais de façon continue"quitter Dieu pour Dieu" autrement dit savoir quitter le frère pour se "remplir de Dieu" et revenir ensuite au frère avec l'aide de l'Esprit?

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    1. J'ai tout fait pour essayer de dire justement autre chose. Et nous savons que le service du frère nous remplit aussi de l'aide de l'Esprit.
      Pourquoi l'aide de l'Esprit, comme vous dites, ne serait-elle donnée que dans la prière ? Et cela, sans rien enlever à la prière, évidemment, ni de ses exigences, ni de sa grâce, je veux dire de sa gratuité, de sa gracieuse gratuité.

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    2. L'Esprit soufflant là où il veut,je me garderai bien de l'assigner à résidence quelque part. Pour autant,pour moi,si un Chrétien à l'égard du frère se comporte exactement comme son voisin tout autant généreux mais qui ne l'est absolument pas je pense que dans une certaine mesure il y a une faille dans son comportement aussi généreux soit-il.

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    3. Je suis désolé, je ne partage pas votre avis. Et c'est justement pour cela que j'ai écrit cette homélie.
      D'abord parce qu'un chrétien qui sert le frère ne peut pas le faire comme celui qui n'est pas chrétien, puisqu'en servant le frère, le chrétien rend explicitement honneur au père. (Vous me direz, peut-être cette formulation vous conviendra.)
      Ensuite parce que je ne veux pas de cet extrinsécisme de la prière. Ce n'est pas chrétien, je crois, c'est encore païen, si vous me permettez. Il faut reprendre Chalcédoine et au sans mélange, il ne faut pas sacrifier le sans séparation.

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    4. Pour moi, mais rassurez-vous je n'insisterai pas davantage, un chrétien qui par son comportement ne montre en rien qu'il est chrétien (et bien sûr il n'est pas question de brandir sa croix comme un étendard ni de chanter "catholiques et français toujours" ou "je suis chrétien voilà ma gloire,mon espérance et mon soutien" ne permettra jamais au frère dont il s'occupe de découvrir l'amour de Dieu pour lui

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