13/02/2026

Jusqu'au bout - Mt 5, 17-37 (6ème dimanche du temps)

 


 

Comment entendre le jusqu’au-boutisme de Jésus ? Cela ne lui ressemble pas. Ne déclare-t-il pas que « le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » 

Entre dire non au mal et faire de tout désir du corps de l’autre un adultère ou un viol, il y a une marge. Comment la colère contre autrui fait elle de nous des criminels, pire que ceux qui commettent le meurtre et tuent ? Ce n’est pas sérieux ! Comment une parole qui en appelle à autre qu’elle pour s’assurer est-elle sacrilège et blasphème ? Comment un oui et un non sont-ils ce qu’ils sont, clairement et nettement, quand notre vie contredit nos paroles, quand nous sommes foncièrement partagés, pris dans des contradictions ? « Je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas. »

Six fois cet « Eh bien moi, je vous dis ». Six fois, le bouchon lancé si loin. Les quatre entendus (Mt 5, 17-37) sont déjà énormes. La suite est pire : il vaut mieux subir la violence que d’humilier le méchant ; il vaut mieux aimer son ennemi que ceux qui nous font du bien.

Nous percevons dans l’opposition entre loi et tradition des anciens d’une part, et ce que dit Jésus d’autre part, une radicalisation, une exagération. Il ne s’agit pas de disqualifier lois et traditions comme si elles étaient erronées ou caduques. Le moindre iota est accompli. Il s’agit de mettre en évidence comment la loi et son système de justice deviennent criminels, tuent, sont contraires à la loi.

Qui peut croire qu’une sanction prescrite par la loi sert à quelque chose, fait du bien ? En quoi punir rend-il la vie, aux victimes, aux coupables ? En quoi punir répare-t-il ? Il faut en finir avec le système infraction-punition. Une violence, une infraction est commise. On la dénonce, on la nomme. Puis on prend soin, on répare. Tout n’est pas réparable, certes, mais on n’a jamais fini de prendre soin, de relever, de ressusciter.

La séquence faute (ou péché, ou infraction) punition interdit le salut. Non seulement la victime n’est pas relevée par la souffrance du coupable, quoi que l’on veuille nous faire entrer dans la tête ou croire nous-mêmes. Faire souffrir l’autre en compensation d’un dommage a toujours un mauvais goût de vengeance. Non pas abolir la loi ni renoncer à la dénonciation du mal, mais rendre vie. La logique de la loi s’oppose à celle du salut. C’est Paul aux Romains.

Les adorateurs de la loi finissent par apprendre que son implacabilité tue et les dénonce. On a vu des politiques avec de grandes déclarations sur la loi. Plus ils brandissent l’exemplarité, moins ils la respectent. Devant les tribunaux, ils sont condamnés ou en passe de l’être. Pendant ce temps, leurs paroles ont distillé la haine. A pleurer. Ils détruisent le corps social. Voilà ce dont Jésus parle, cette horreur, cette hypocrisie, zizanie et haine de l’autre.

Jésus ne pose pas une loi plus exigeante, il indique que la logique loi-sanction en matière de salut, c’est vain. Si Jésus est radical, ce n’est pas en étant implacable, c’est en déployant inconditionnellement la logique du salut. Dans l’hyperbole, il jette le bouchon si loin que l’on est bien obligé d’entendre que le salut ‑ la vie, le bien ‑ n’est pas atteint s’il s’agit de loi et de morale. Pour répliquer au mal, en nous et autour de nous, la gratuité est nécessaire, seul remède, quête du don, substitution du relèvement, de la résurrection à la punition qui déshumanise, mortifie et tue.

Comment entendre le jusqu’au-boutisme de Jésus, demandais-je en commençant. Aller jusqu’au bout, cela lui ressemble. Eis telos, dit Jean. Jusqu’au bout fidèle à sa parole, ou plutôt à celle du Père. Jusqu’au bout fidèle à la vie, celle que l’humanité reçoit du Père. Cet extrémisme de la résurrection recadre les images que l’on se fait de Dieu, un juge effrayant et punisseur devant lequel il faut des avocats pour comparaître. Rendons-nous compte de quelle manière nous parlons de Dieu, tout cela pensant faire bien. La logique de la loi et de la punition amoche Dieu, le rend détestable.

Certes, le mal prolifère, mais notre attachement à la loi en vient à défigurer Dieu lui-même. Notre attachement à la loi devient sacrilège. C’est pour la gloire de Dieu qu’il faut sortir du punitif et quêter le salut. C’est pour Dieu qu’il faut prendre l’hyperbole à la lettre. Non seulement cela pourrait nous rendre moins mauvais, mais surtout se devine en ces exigences extrémistes le portrait du Dieu du salut.

 

Jean-Manuel Duvivier

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