
Jésus expose très clairement la raison pour laquelle il refuse d’exaucer la demande d’une étrangère. Il n’est pas là pour ça, pour elle. Il a été « envoyé aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 15, 21-28). D’un seul coup cependant, les grands principes s’effondrent. Jésus ne change pas seulement d’avis, il renverse ses principes. Ce n’est pas seulement qu’il s’était trompé ; le principe de son action était erroné. Que s’est-il passé ?
Certains historiens du texte pensent que l’épisode n’a pas eu lieu, qu’il est post-pascal, post-paulinien. Il justifierait, au moment où la question se pose pour l’Eglise, l’ouverture de l’évangile aux païens. Or, dans le refus initial de Jésus, c’est tout ce qu’est Jésus qui est nié. Cela lui ressemble tellement peu. Où est l’homme qui passe en faisant le bien, saisi aux tripes par la misère ? Où est celui qui, au nom de celui qu’il appelle son Abba, regarde la misère avec le cœur, regarde le monde depuis le point de vue des humiliés ?
Habituellement Jésus accueille ceux qui l’abordent. Il se rend disponible, il dispose sa vie pour les autres comme ceux qu’il aime. Il n’est pas gêné de parler avec des femmes et de se laissent toucher par elles. Il n’est pas gêné de rencontrer des parias ‑ rien ne dit que cette femme le soit, à moins justement que n’être pas juive fait d’elle une paria, racisme de base. Pourtant, on le sait pas gêné par l’étranger, centurion par exemple ‑ certains voient en son serviteur son éromène. Mais là, il renie sa manière de faire, trahit sa marque de fabrique. Que se passe-t-il ?
Si l’on veut bien penser Jésus autrement qu’une promenade de la deuxième personne de la Trinité sur terre, il faut consentir à le regarder comme l’homme qui ne sait pas, autrement dit comme nous, autrement dit comme un homme ! Comment sait-il ce que son Abba attend de lui ? Il n’entend pas Dieu plus ou autrement que nous. Il apprend. Il invente sa mission qu’il ne lit pas, toute déterminée, dans la vision béatifique. Il réfléchit et rencontre, ou plutôt l’inverse, il rencontre et réfléchit. Mais là, avec cette étrangère il se laisse prendre par les principes, tout comme nous, au point de se renier lui-même ! Comme nous, il a des principes et veut s’y tenir, et le fait savoir. Jésus a failli se laisser aller à sacraliser la doctrine.
Nous sommes nombreux à être transformés par les rencontres, à remettre nos principes en question grâce aux rencontres. Et souvent, c’est un chemin de fidélité à ce que nous pensons devoir être notre vie. Les principes, le principe des principes, c’est toujours la charité, jamais la théorie, jamais la doctrine. La foi sans la charité n’est qu’une vibration de métal. Ça fait du bruit, comme une cymbale, mais c’est vain voire néfaste. Il n’y a qu’un commandement. Voici ce qui fait et Jésus et les disciples, se laisser in-former par la charité.
Je pense à ces parents d’enfants homosexuels qui viennent de publier un livre. Voir vivre leurs enfants remet en cause leurs grands principes, y compris ceux qu’ils ont reçus de l’Eglise. Je pense au racisme ordinaire, contredit par les faits. Les démographes et sociologues montrent la distance entre les propos et la réalité de rencontres ordinaires et apaisées, amicales et familiales, au travail ou avec le voisinage, au sport ou avec les parents d’élèves. La rencontre avec les parias change le regard, est lieu de grâce, fait vivre. Migrants, personnes en grande précarité, personnes handicapées ou en fin de vie, racaille des cités, détenus, etc. sont nos loups de Gubbio. Dès qu’on les rencontre, en vrai, on les aime, on agit autrement.
Les diocèses accueillent des catéchumènes en situation matrimoniale irrégulière. Là les contorsions sont terribles, terrifiantes. On admet au baptême et à la confirmation mais pas à l’eucharistie ! A en travestir l’eucharistie sous prétexte de la défendre. Ou bien, l’ordination est réservée aux seuls mâles célibataires. Ces principes empêchent la charité s’il est vrai que l’eucharistie est sacrement de la charité. L’exclusion n’est-elle pas violence, contraire de la charité ? Heureusement, je dis bien heureusement, les mâles célibataires en immense majorité ne se présentent plus aux ordres dans ces conditions. L’Eglise aime les principes plus que la charité. Ils ne sont rien sans la charité, cuivre qui résonne. Vivement le Jugement !
La question n’est pas de changer la doctrine (ou la discipline). Au contraire, il y a à tenir la charité comme le plus grand des commandements. C’est ça la doctrine et la discipline. Alors, alors seulement, on est fidèle. Alors, et alors seulement, la tradition de toujours est précieusement gardée et mise en pratique. Alors, c’est « le royaume maintenant », l’aujourd’hui où s’accomplit la parole. Pas plus pour Jésus que pour l’Eglise et les disciples, il n’y a de nouveauté, le commandement nouveau est ancien : aimer.
L’évangile ne parle pas tant de l’élargissement de la mission aux « païens » que de ce qui détermine nos actions, nos principes. C’est parce que Dieu est amour que le salut ne peut pas être réservé aux Juifs. Paul a aidé à le comprendre. Jésus détermine sa mission selon cet impératif qui prend le dessus sur tout – et c’est la révolution théologique qu’il opère ‑ : Dieu est amour. Cela instaure une hiérarchie des vérités. Jésus, au nom des principes, a failli être infidèle, omettre la charité. Combien de fois est-ce notre cas ! Et c’est la faillite.
Fresque attribuée à Cristoforo di Bindoccio e Meo di Pero, vers 1380 (église Saint-François de Pienza)
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