« Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. » (Mt 22, 10)
La salle des noces est remplie, les mauvais comme les bons sont rassemblés, les mauvais en premier. Ils ne sont pas rassemblés, pire ramassés comme dit une autre traduction, mais conduit ensemble, littéralement synagoguisés. Ils forment dans leur assemblée la synagogue. Le verbe, certes n’est pas spécialement religieux, il partage cependant la même racine que la maison où s’assemblent les Juifs pour l’enseignement et la lecture de la Torah. Le repas de noce ne peut pas ne pas faire penser à l’assemblée sainte, une écoute des dispositions pour aller ensemble sous la conduite d’une sorte de pédagogue, ou plutôt d’un « aidant » comme l’on dit.
Ceux qui prennent place ne sont pas ceux auxquels on pense bien sûr pour des noces royales ou princières. « Il n’y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés. Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l'on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n’est pas, pour réduire à rien ce qui est. »
Si les sages, les puissants, les gens bien nés, les forts, les personnes reconnues, bref, si ceux qui sont quelque chose veulent participer au festin des noces, qu’ils abandonnent très vite tous les titres. Les mérites et les états de vie, les postes en vue, à l’honneur, ne sont d’aucune utilité, ils ferment au contraire l’accès à la salle. L’évangile du royaume est folie.
Ceux qu’on a cueillis aux creux des chemins, vagabonds sans-abri, sont des mauvais et des bons. A regarder le monde, nos sociétés, notre Eglise, il y a fort à penser qu’il y a beaucoup plus de mauvais que de bons.
La fête des noces ne récompense aucun mérite, n’appelle non plus à aucune conversion pour être des gens bien. Ceux qui ont la grâce de pouvoir célébrer l’eucharistie dans une prison en savent quelque chose. Ceux qui ne veulent frayer avec les sans-nom s’excluent du festin des noces, parce qu’ils comptent sur ce qu’ils sont pour traiter avec le maître, ou mal traiter le maître, l’envoyant bouler. Ce sont des gens importants, occupés, à l’agenda plein à craquer, comme les prêtres, évidemment. Commerce, champs, violence, ignorance. Ce maître n’intéresse pas ceux qu’il avait invités. Qui intéresse-t-il dans les sociétés et dans l’Eglise. On a plus urgent : une visite du pape, une réunion hyper-importante, un congrès-mission, etc.
« Mes mains sont vides, vides, vides et je ne sais plus qui aimer. Que feras-tu, que feras-tu de cet enfant perdu ? » Un chant des années 70 que je ne retrouve pas, ancré au plus profond.
Avant d’être parabole du jugement, les invités à la noce sont parabole du salut, tous ceux, nombreux, qui n’ont rien, ne sont rien, mais vides, vidés. La misère est assurément à combattre, avilissante. Mais les mains vides, jusqu’à la pénurie, l’indigence de la veuve au temple, obligent à recevoir si l’on veut manger, si l’on veut vivre, si l’on veut pouvoir aimer. L’incapacité à aimer Dieu est le laisser-passer pour la salle des noces. C’est lui qui aime, le premier.
Il faut lire et relire ces lignes de Marie Noël. Imaginons le pauvre type, à moitié ivre, au creux du chemin, ou transit de froid, à bout. Il voit Dieu arriver et le prend à la rigolade ou est rempli de ressentiment. Il peut aussi humblement prier.
Vous voilà, mon Dieu. Vous me
cherchiez ?
Que me voulez-Vous ? Je n'ai rien
à Vous donner.
Depuis notre dernière rencontre,
je n'ai rien mis de côté pour
Vous.
Rien... pas une bonne action.
J'étais trop lasse.
Rien... Pas une bonne parole.
J'étais trop triste.
Rien que le dégoût de vivre,
l'ennui, la stérilité.
- Donne !
- La hâte, chaque jour, de voir la
journée finie, sans servir à rien ;
le désir de repos loin du devoir
et des œuvres,
le détachement du bien à faire, le
dégoût de Vous, ô mon Dieu !
- Donne !
- La torpeur de l'âme, le remords
de ma mollesse
et la mollesse plus forte que le
remords...
- Donne !
- Le besoin d'être heureuse, la
tendresse qui brise,
La douleur d'être moi sans
recours.
- Donne !
- Des troubles, des épouvantes,
des doutes...
- Donne !
- Seigneur ! Voilà que, comme un
chiffonnier,
Vous allez ramassant des déchets,
des immondices.
Qu'en voulez-Vous faire, Seigneur
?
- Le Royaume des Cieux.

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