30/04/2016

L'assemblée de Jérusalem (6ème dimanche de Pâques)


Les conflits, oppositions, désaccords dans l’Eglise sont de toujours. C’est normal. Dès lors que l’on est libre d’exprimer son avis, dès lors que l’Eglise n’est pas une dictature qui exigerait qu’aucune tête ne dépasse, alors on parle plusieurs langues ou théologies, alors la polyphonie est parfois dissonante.
Le chapitre 15 du livre des Actes des Apôtres raconte l’assemblée de Jérusalem et la résolution, sans doute quelque peu idéalisée, d’une forte opposition dans la primitive Eglise. Faut-il d’abord être Juif pour devenir chrétien ? Faut-il respecter la loi de Moïse et ses 613 commandements dont la circoncision pour être disciples de Jésus ? Ou bien la suite de Jésus dispense-t-elle de l’observance de la loi religieuse ?
Ce n’est pas une petite querelle menée par les pharisiens disciples de Jésus. Oui, oui, il y a des pharisiens qui étaient disciples de Jésus et qui, dans les premières décennies de l’Eglise ont vécu la foi juive comme Jésus lui-même l’avait fait. Ils n’avaient aucune raison de penser que Jésus était venu fonder une nouvelle religion. C’est une évidence, Jésus n’a jamais pensé cela. Alors, très fidèlement, ils continuent à penser comme on a toujours fait, ce traditionnellement.
De fait, si l’assemblée s’était rangée à leur avis, il n’y aurait pas eu de rupture entre Juifs et chrétiens. Jésus était précisément venu rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. Or, après l’assemblée de Jérusalem, il est cause d’une rupture qui dure encore, source de tant de morts et de haines durant des siècles. Le décret conciliaire de 1965, Nostra Aetate, tente d’y mettre fin.
Vous me direz, si l’on avait imposé les 613 commandements du judaïsme, pas sûr que le peuple de Dieu aurait été davantage rassemblé. C’est du moins l’avis de Paul. « Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ. » (Ga 3, 27-28) Ceci dit, la loi nouvelle n’est pas un absolu, elle demeure au service de l’homme. Dès la fin de l’histoire, on voit Paul circoncire un païen !
En abandonnant les règles religieuses juives, qui distinguent et confèrent une identité, tous peuvent devenir disciples de Jésus. Les conséquences sont vertigineuses, du moins en principe, parce qu’il faut bien reconnaître que dans l’histoire, c’est moins réussi : on n’en a pas fini des différences sources du racisme, des exclusions et discriminations. Mais voilà, le fait est là ; en principe les chrétiens ne se distinguent pas religieusement des autres hommes. (Les sociétés d’origine chrétienne ne supportent pas que l’on se distingue par la religion, rejetant le particularisme qui s’oppose à l’universalité et dénonçant le communautarisme.)
L’assemblée de Jérusalem a dépassé l’opposition entre Juifs et païens pour que l’évangile soit annoncé à tous les peuples, parce que tout homme, avec Jésus, ne peut désormais, qu’être un frère. L’universalité de l’évangile n’est pas la domination d’une religion et d’une culture, juive, occidentale, sur les autres, mais la civilisation nouvelle, celle de la fraternité universelle. L’universalité de l’évangile n’est pas une chrétienté unanime, mais la recherche de la concorde jamais acquise. Les chrétiens ont pour mission d’être les serviteurs d’une fraternité toujours menacée.
Les tensions ecclésiales trouvent dans l’assemblée de Jérusalem un modèle de résolution. Comment ? On se rassemble et l’on s’écoute. On se rassemble d’abord. Ce n’est pas chacun dans son coin, à se monter le bourrichon. On ne se retrouve pas en clans, avec ceux seulement qui pensent comme nous. On accepte de se rencontrer différents.
Puis l’on écoute. C’est terrible, ou révélateur, mais on nous a supprimé ces versets. On en vient directement à la décision sans dire comment on y est parvenu. « La discussion était devenue vive », dit le verset 7. Pierre fait un discours. « Il y eut alors un silence dans toute l’assemblée, puis l’on écouta Barnabas et Paul raconter tous les signes et les prodiges que Dieu, par leur intermédiaire, avait accomplis chez les païens. Quand ils eurent achevé, Jacques à son tour prit la parole : "Frères, écoutez-moi". » On n’arrête pas d’écouter.
Ecouter ne veut pas dire entendre. Ecouter veut dire entendre la vérité qui est dans le propos de l’autre, écouter veut dire chercher la vérité qui est dans le propos de l’autre, même mal formulé. Ecouter non seulement des discours, mais la vie des uns et des autres. Ce que racontent Paul et Barnabé. Ecouter ce qui vit le frère, pas seulement des théories.
Je n’en dis pas plus. On devrait encore développer les différents rôles dans l’assemblée, mais il y a aussi pour aujourd’hui avec premièrement le choix de l’assemblée de Jérusalem de supprimer ce qui nous distingue, nous chrétiens, nous identifie, pour que nous soyons les serviteurs de la fraternité, de l’universalité de la fraternité, sans distinction de race, de sexe, de classe sociale, de religion. Cela interroge sur nos réactions identitaires. Il y en a assez avec deuxièmement la méthode de l’assemblée de Jérusalem, se rassembler et s’écouter, trouver la vérité du propos de l’autre.



Traduction de JF Garneau
Ecclesial disputes have always existed. It's normal, since the minute one is free to express one’s opinion, the minute the Church is not a dictatorship that requires no such differences, then one will have to hear different languages, different theologies, and often time that polyphony will not be harmonious but dissonant.
Chapter 15 of Acts tells us the story of that first assembly in Jerusalem where such dissonance occurred. It tells us this story in a most likely idealized way, where the conflict is presented in a much polite way than it probably occurred. But still, it reports the story. Must one be first a Jew to become a Christian? Should one follow the law of Moses and its 613 commandments (among which circumcision) to be followers of Jesus? Or shouldn’t Christian discipleship exempt one from observing a particular religious law?
This was not a small quarrel led by a minority Pharisee-followers of Jesus. Yes, there were Pharisees who were followers of Jesus and who, in the early decades of the Church, lived the Jewish faith as Jesus did himself. These people had no reason to believe that Jesus came to found a new religion. It should be obvious to all by now, that Jesus never thought of founding a new religion. So faithfully, these Pharisee-type Christians continued to think as they had always done, that is: “traditionally”.
In fact, had the Jerusalem Assembly sided with these people, there would have been no break between Jews and Christians. Jesus had specifically come to gather into one people the dispersed children of Israel. But after the meeting in Jerusalem, faithfulness to Jesus becomes the cause of a schism which still goes on today and was the source of so many deaths and hatreds. The 1965 Vatican II Decree Nostra Aetate, tries to put an end to this.
You might tell me that even if the 613 commandments of Judaism had remained in place, following that Jerusalem Assembly, it remains doubtful that the people of God would have been more united than it became because the Assembly decided otherwise. Paul seems to have thought this greater unity could be reached by abandoning identity practices. This, at least, is what he sounds like when he says, for instance: " As many of you as were baptized into Christ have clothed yourselves with Christ. There is no longer Jew or Greek, there is no longer slave or free, there is no longer male and female; for all of you are one in Christ Jesus." (Gal 3: 27-28) But then, even for Paul the new law is not absolute, it remains at the service of man. By the end of that very story, we see Paul circumcise a Pagan! So there you are!
By abandoning Jewish identity rules and practices, all may become disciples of Jesus at a cheaper cost than ever [contra Bonhoeffer, Peter Nguyen!]. The consequences are staggering, at least in principle, because in practice, the story proves far less successful: We are far from done yet with doing away with the root causes of racism, exclusion and discrimination. But now, the fact is there; in principle, Christians no longer think of themselves as religiously different from other men. (Modern societies with Christian roots are the ones who have the most problem reconciling themselves with the idea that one could set oneself apart from others through religious idiosyncrasies, they reject all those forms of special religious exceptions that sets themselves apart from universalitism and denounce communitarianism of all sorts.)
The Jerusalem Assembly attempted to overcome the opposition between Jews and Gentiles, so that the gospel could be preached to all nations, so that every man, within Christ, could become brothers. This asserted universality of the gospel is not the domination of one religion and culture, Jewish and Western, on others, but the new civilization arising, the civilization of universal brotherhood. The universality of that gospel does not rest on some search for unanimity, but on a search for never reached harmony, as the universal horizon of civilization. Christians see themselves as having the mission to be the servants of that always threatened fraternity.
The Jerusalem Assembly also present us with a model for ecclesial conflict resolutions. How so? We get together and we listen to each other. First, we get together. This means that people do not remain in their little chapel or corner, complaining against the other gang far away. Togetherness means breaking the chapels of like mindedness. We get together by agreeing to meet as different.
Then we listen. It's terrible (or revealing), but the authorities who selected the passage of Act to be read at mass today removed the verses where listening is mentioned. We thus get to the decision taken by the assembly without being told how it was achieved. "The discussion became lively," says verse 7. Peter made a speech and "Then there was silence in all the assembly, after which we listened to Barnabas and Paul telling all the signs and wonders which God had brought through them, when they were among the Gentiles. When Barnabas and Paul are finished, Jacques in turn speaks up: "Brothers, listen to me."
It seems as if people never tire of listening, at that Jerusalem meeting!
To listen does not merely mean to hear. To listen means to seek and pay attention to the portion of truth which lies in what the other says [even if, on the face of it and in our terms, we disagree with it]. To listen means to seek not only the truth in the words of the other but in their lives as well. This means that we have to listen not only to speeches, but to the lives of each other. The lives that Paul and Barnabas had in their mission to the Gentiles, not only their ideas about how costly or cheap baptismal grace should be!
I say no more for now. Had I had more time I might have further developed the different roles played within the Jerusalem Assembly, but it will be enough for today to keep in mind only those first two things. First the decision taken at the Jerusalem Assembly (i) to remove what could have distinguished us from others, as Christians, in order (ii) to identify us as servants of a universal brotherhood, without distinction of race, sex, social class, and religion. This first point is meant to question our obsessions with strengthening or protecting our Catholic identity. As for the second, point, it is the method for settling disputes in the new universalism seeking community [when we refuse to regress to legalism, traditionalism, and authoritarianism]. The key words here are getting together and listening to each other, in order to discover the truth of the other parties’ opinions.

23/04/2016

Aimez-vous les uns les autres : la mission de l'Eglise (5ème dimanche de Pâques)



Tout petit bout d’évangile de Jean, comme dimanche dernier, et encore, charcuté (Jn 13, 31-33a.34-35). On ne peut pas dire que ceux qui ont préparé le lectionnaire aient eu un grand souci du texte. Ils ont pensé en termes de message. Comme si l’évangile contenait des articles de foi, les numéros d’un catéchisme. Le mouvement du texte est sacrifié au profit d’un déjà connu, trop connu, que plus personne n’écoute ; et c’est grave puisqu’il s’agit du commandement de l’amour.
Le chapitre 13 de Jean commence par un prologue qui ouvre la seconde partie de l’évangile. Les douze premiers chapitres, avec des signes et des discours de Jésus ont annoncé l’heure. L’heure est venue. C’est maintenant. Nous l’avons entendu : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. »
Vient le lavement des pieds, nouveau signe qu’il faut lire de façon aussi stupéfiée que le changement de l’eau en vin, la multiplication des paix, les guérisons et la résurrection de Lazare. Le maître se fait serviteur. Dieu se révèle en Jésus serviteur de l’humanité. Renversement total. Dieu n’est plus à servir puisqu’il est au milieu de nous celui qui sert.
Suit l’annonce de la trahison de Judas et le bouleversement intérieur de Jésus. Ce n’est que la conséquence de la conversion du divin. Qui peut consentir à un Dieu esclave alors qu’il rêve de toute-puissance ? Qui peut se dévouer à un Dieu faible alors qu’il espère une force qui lui évite l’adversité ? Qui peut, adorant le Dieu esclave, consentir, comme lui, à servir ?
Jésus dévoile alors son testament. Il remet tout ce qu’il a puisqu’il va mourir. Il n’a pas de bourse, d’argent, puisque c’est Judas qui s’en charge et qu’il est sorti. Reste sa vie, le sens de sa vie, si l’on veut, ce qui l’a fait vivre. Et catastrophe, Simon-Pierre, disciple zélé, comme nous, qui se pense capable de suivre Jésus, est un traitre lui aussi.
Voilà le parcours du chapitre 13 où Dieu en Jésus se révèle le serviteur, pour que l’amour soit possible, et deux des disciples, tous si Pierre les représente, passent à côté de l’incandescence de l’amour, lui tournent le dos et trahissent.
« Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »
L’amour est le seul témoignage qui puisse être rendu par les disciples à leur maître et Seigneur. L’amour entre nous est le seul chemin de la mission. La mission est pratique de commandement de l’amour. Toute communauté divisée, toute Eglise divisée est Judas, trahison. Même Simon-Pierre est trahison ; l’Eglise romaine si fière de son propre édifice a fini par l’oublier. Comment l’évangile n’en est pas mort, cela relève du miracle.
Je ne rêve pas ; l’angélisme est coupable ; les oppositions dans nos communautés sont inévitables. Elles sont même salutaires, qui interdisent la tyrannie, la manipulation sectaire. On peut, on doit parfois, s’opposer à ses amis, à ceux qu’on aime. Cela peut n’entamer en rien l’amour, voire le purifier, le faire croître. Les oppositions sont légitimes pour peux que demeure l’amour, signe de ce que nous sommes ses disciples, indice de ce que Jésus est le Seigneur.
Les rumeurs, les ragots, les manœuvres, les médisances, les désertions, et parfois pire, voilà Judas. On n’en est pas étonné, malheureusement, dans l’Eglise, puisque c’est aussi Simon-Pierre. Le voyage de François à Lesbos a suscité chez certains qui sont des nôtres les plus vives haines à l’encontre du Pape. Notre communauté doit s’interroger sur sa pratique de la mission : « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »
Toutes nos sociétés, nos civilisations, sont déstabilisées par la mondialisation. Dans l’Eglise aussi. L’évangile pourtant conserve une force inouïe, bien que difficile à entendre si nous ne voulons rien changer. Pour construire la civilisation de l’amour, il n’y a qu’une solution, se faire l’esclave, le serviteur. L’annonce d’un Dieu esclave qui renverse les dieux tyrans relève de notre responsabilité. Pas de mot dans cette annonce, pas de parole dans ce récit, mais le geste de Jésus qui est aussi son testament, pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Nous le désignons, le confessons Seigneur à l’amour que nous avons les uns pour les autres.

15/04/2016

Vous avez dit vocation ? (4ème dim. de Pâques)



Au séminaire, nous recevions l’ancien doyen de la faculté de théologie. Il nous parlait de sa vie de prêtre. Le plus beau jour de ma vie, nous dit-il, a été celui de… mon baptême.
Comment pouvait-il se rappeler son baptême ? Il avait été plongé dans la mort et la résurrection de Jésus quelques jours après sa naissance. Mais il disait vrai. Le moment le plus important de notre vie est le jour de notre baptême, ce jour où a été prononcé sur nous l’incroyable : nous sommes enfants du Père, aimés de Dieu lui-même et ainsi frères de tous.
Le propos est intempestif. Non seulement inactuel puisqu’il défie le temps, mais à contre-courant, notamment de la mode des témoignages. Combien de fois m’a-t-on demandé de parler de ma vocation ? Cela se fait beaucoup. Outre le fait que l’intime n’a pas sa place dans la sphère publique, outre la contamination des cathos par les reality-shows et la tyrannie de l’émotionnel, outre le fait que le témoignage, le martyre, n’est pas de mots mais de vie et parle de Jésus non de notre petite personne, on devient prêtre certes pour de bonnes raisons, mais aussi pour de moins bonnes. Comme toute vie adulte, la vie des prêtres est loin de la pureté édifiante ; s’y mêle le péché.
Et c’est une bonne nouvelle, puisque Jésus est venu appeler les pécheurs. Il n’y a en toute rigueur évangélique pas de vocation pour les justes. D’ailleurs, l’exercice du ministère, comme la vie de famille, se charge de vous rappeler, et ce n’est pas souvent facile à accepter, que vous n’avez pas grand-chose d’exemplaire, que vous vous trompez, que parfois vous faites mal. A raconter sa vie, on ne dit guère les vilenies ou alors celles du passé. Quand, dans le meilleur des cas, la vie se fait chemin de sanctification, elle demeure l’histoire de pécheurs.
Les prêtres comme tous les baptisés consentent, plus ou moins, à la conversion. Tout disciple est appelé à se dépouiller, à se décentrer, à se quitter plus qu’à tout quitter, pour suivre Jésus et se laisser conformer en témoin. La vie chrétienne est un nomadisme qui exige une tenue adaptée à la route, pas même une chemise de rechange dit l’évangile hyperboliquement. Une communauté pour un temps, pas même de famille ; ainsi les seuls frères et sœurs sont l’humanité qu’il s’agit de recevoir et de transformer en fraternité.
Ce n’est ni pour se plaindre, ni pour se flageller que je dis les chrétiens, et les prêtres, rétifs à la conversion, à la sainteté. C’est seulement le fait de l’observation. Toute sacralisation, toute héroïsation est dès lors autant menteuse qu’hypocrite. Serait-ce pour rien que les premiers disciples ont tous été décrits comme des pécheurs, des traitres, Judas, Pierre et tous, qui abandonnent Jésus ? Serait-ce pour rien que l’évangile décrit avec tant de soin l’hypocrisie des pharisiens ? Il ne s’agit pas d’antisémitisme puisque tous les écrivains du Nouveau Testament et une grande partie de leurs destinataires sont Juifs ; mais le pharisaïsme est une plaie terrible que l’Eglise naissante connaît en son sein. Celle d’aujourd’hui encore ; le Pape ne cesse de le répéter.
Ainsi donc de pauvres types essayent de répondre à un appel, ce que l’on appelle une vocation. Dans un monde sans Dieu – je le dis une fois encore, un monde où même les disciples vivent sans Dieu, qu’ils ne croisent pas à chaque coin de rue ! – l’appel n’est pas ce qu’en dit une mythologie, un cœur à cœur avec Dieu, une voix ou une force qui pousse à s’engager. Laissons les ventriloques du divin à leurs illusions trompeuses !
Penser que Dieu nous appelle est doublement fautif. D’une part, comme ce n’est pas vrai, seuls les tarés entrent dans les ordres. C’est terrible pour l’Eglise même si pour les familles chrétiennes, c’est un soulagement. Ouf, voilà nos enfants, à qui nous nous sommes appliqués d’inculquer le réalisme et le bon sens, écartés d’une pareille folie. La mythologie de l’appel est la stratégie pour qu’aucun chrétien ne perde sa vie. Mais ceux qui la sauvent la perdront !
D’autre part, imaginer que Dieu nous appelle, c’est penser la vocation en dehors de la mission, en dehors des hommes et des femmes auxquels l’évangile et l’Eglise envoient. On n’est pas prêtre tout seul. Si le mot de vocation a un sens, c’est comme con-vocation. Un appel avec les autres, grâce aux autres. Personne n’est appelé autrement que par les frères ; personne n’est appelé sans les frères. C’est en Eglise que la vocation fait sens.
Et si le mot de vocation doit encore faire sens, c’est qu’il dit que nous ne faisons que répondre. Chaque engagement chrétien est une réponse à l’appel du Seigneur. Parler de vocation ne dit qu’une chose : le service de la fraternité est réponse à un appel, à la convocation baptismale. « Nous, nous aimons, parce que lui, le premier, nous a aimés. » (1 Jn 4, 19)

01/04/2016

Deviens croyant ! (2ème dimanche de Pâques)



Dire que les disciples, les plus proches de Jésus, ses compagnons, les femmes et plus encore les douze, eurent du mal à croire la résurrection de Jésus, c’est peu. Marc n’en parle quasiment pas. Après la confession de foi du centurion qui, voyant mourir Jésus, le déclare fils de Dieu, la visite des femmes au tombeau se termine sur un silence rempli d’effroi. La reconnaissance de Jésus par un païen marque l’aboutissement de la Bonne Nouvelle ; il n’y a rien à ajouter. La résurrection semble ne pas être l’objet de la prédication de Marc.
Matthieu n’est guère plus bavard. Certes il y a un tremblement de terre qui ouvre les tombes, accomplissement de la prophétie d’Ezéchiel. C’est bien la seule chose spectaculaire. Les anges puis Jésus apparaissent aux femmes avant que les disciples, en Galilée, continuent de douter. L’évangéliste est préoccupé par la disparition du corps, un vol selon les Juifs. S’il prend ses distances par rapport à cette interprétation, il ne donne pas la sienne. C’est une parole de Jésus attestant de sa présence qui met fin à l’évangile. D’autres disciples, à venir, croiront les dernières paroles de Jésus et de l’évangile.
Chez Luc et Jean, la difficulté à croire la résurrection est thématisée par une accumulation d’apparitions qui ratent. Il faut s’y reprendre au moins à trois fois pour qu’enfin la confession de foi, si évidente dans les Actes des apôtres, puissent ici naître timidement.
Nous venons de lire les derniers versets du chapitre 20 de Jean. Thomas résiste et finalement devient croyant. Les premiers chrétiens ont dû trouver cela bien faible pour avoir besoin d’ajouter un chapitre, malgré la conclusion de l’évangile que nous avons entendue (beaucoup d’autres signes, ceux-ci ont été écrits pour que vous croyez… encore croire !) qui s’adresse à ceux qui n’ont pas été témoins de ces événements, nous parmi bien d’autres.
Jésus est mort. Le tombeau est vide. Ses proches peinent à croire. Il est triplement mort. Il ne reste rien de lui, rien à quoi se rattacher, pas la moindre relique.
La foi en Jésus est une lutte contre les idoles. Toutes les idoles. Depuis le gri-gri jusqu’à l’idole conceptuelle, depuis le fétiche jusqu’au catéchisme transformé en id(é)ologie, en idole. Le dogme dirait la vérité alors que la vérité est ce qui fait parler et ne peut jamais être dite, alors que la vérité est ce qui fait qu’on la cherche toujours ? Croire qu’on la tient, y compris dans la foi, et c’est perdu. Si l’on ne cherche plus, ce n’est pas la vérité. Intranquilité de la foi, inquiétude bien loin d’un catholicisme de confort.
Pas la moindre relique de Jésus, donc. Ce qui demeure, c’est ce que les disciples avaient vécu avec lui, même enterré avec lui, derrière la pierre si lourde que personne ne peut la rouler. Malgré sa mort, malgré le deuil et la peur, les paroles de Jésus demeurent vivantes en eux. Malgré le traumatisme de son martyre, comme celui des chrétiens du Pakistan, une parole, dans le silence de l’effroi, quasi inaudible, demeure vivante. Elle peut germer malgré un enfouissement si profond. Elle peut revenir de loin, très loin.
Pour peu que nous la laissions venir au jour, cette parole se fait lumière, éclaire nos vies. C’est ainsi que Jésus entre, alors que tout est verrouillé, que les portes sont closes. Il entre comme s’il n’avait pas de corps celui qui intime à Thomas l’ordre de toucher ses plaies, son corps. Il faut entendre cette contradiction, cet oxymore. Le corps de Jésus n’est pas plus sans matière que saisissable ; mais à dire cela ensemble, s’exprime ce que nous cherchons, une vérité, l’expérience justement d’une parole, parfois enfouie si profondément, et qui pourtant demeure vivante.
C’est cela la foi. C’est cela la résurrection. Tout récit de résurrection est confession de foi. La résurrection ne va jamais sans la foi, parce que c’est seulement dans l’interpellation reconnue : « la paix soit avec vous », « avance ton doigt », « mets ta main », qu’une fissure laisse germer la parole si profondément enfouie, celle qui fait vivre. Les raisons de l’enfouir sont nombreuses. L’impossible de la vie plus forte que la mort, la peur ou le refus de vivre sans savoir ‑ « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. » ‑ la peur ou le refus de croire dangereusement, nous invite à la conversion.
L’apparition à Thomas, le jumeau, c’est ce qui arrive au jumeau du jumeau aussi. Et qui est-il le jumeau de Thomas ? Connaissez quelqu’un qui tient à ses certitudes plus qu’à la vie ? Pour lui, pour nous, ce commandement du Seigneur « Deviens croyant ».