dimanche 17 janvier 2010

Dieu qui vient à l'homme. J. MOINGT (25 décembre)

Je découvre un peu tardivement cet article, mais la réflexion sur l'incarnation n'est pas réservée au 25 décembre...


ENTRETIEN AVEC JOSEPH MOINGT
jésuite, auteur de Dieu qui vient à l’homme, tomes 1 et 2, Cerf, Paris 2002 et 2007.

Les récits de la nativité ne figurent que dans deux des quatre évangiles. Pourquoi ? Quel sens prennent ces récits ?

Matthieu et Luc n’ont pas voulu écrire une biographie complète de Jésus. Sinon, on en saurait davantage sur son enfance et sa vie cachée, qui ont duré beaucoup plus longtemps que sa vie publique. Ces deux évangélistes ont voulu raconter l’origine de Jésus, en montrant que dès les premiers instants de son existence, il était vraiment l’envoyé de Dieu. La première expression de la foi ayant été celle de la Résurrection, ces récits sont un retour en arrière sur le passé de Jésus. Les premiers chrétiens en effet n’avaient pas seulement constaté le miracle d’un retour de Jésus à la vie. Ils avaient tout de suite compris qu’il était entré, qu’il avait été régénéré dans la vie même de Dieu. À partir de là, ils considérèrent que Jésus comptait pour Dieu depuis longtemps, qu’il appartenait depuis toujours à l’histoire du Salut, c’est-à-dire au projet de Dieu sur l’humanité : il est dès son origine l’Envoyé de Dieu aux hommes. Les récits de la nativité nous renseignent ainsi sur la volonté de Dieu de faire de l’enfant à naître son propre Fils, et de le donner au monde.

Le Fils de Dieu, un bébé dans une crèche ?

Un bébé faible, sans volonté propre, et qui ne parle pas… C’est très parlant pour nous dire comment Dieu vient à l’humanité. Pas en conquérant ni en dominateur, mais par un don qu’il nous fait. La pauvreté de cette naissance est consonante avec la Passion de Jésus. C’est la révélation d’un Dieu d’humilité, qui ne vient pas forcer l’homme à le reconnaître dans la crainte. Cette image de naissance nous dit aussi que l’Évangile est révélation et œuvre de vie, du commencement à la fin : Dieu vient régénérer l’humanité, pour en tirer, comme dit saint Paul, « une création nouvelle ».

Comment sommes-nous concernés par ce mystère de la nativité ?

Nous pouvons lire devant la crèche ce passage de la lettre aux Éphésiens : « // nous a choisis dans le Christ avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints […]. Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs par Jésus-Christ » (Éphésiens 1). Ou celui de la lettre aux Galates : « Mais quand est venu l’accomplissement du temps, Dieu a envoyé son fils né d’une femme et assujetti à la loi, pour payer la libération de ceux qui sont assujettis à la loi, pour qu’il nous soit donné d’être fils adoptifs » (Galates 4,4-5). Ces deux textes de saint Paul nous éclairent sur le fait qu’à Noël, Jésus prend notre condition d’impuissance pour nous communiquer sa propre condition d’enfant de Dieu. C’est une première illustration de la volonté de Dieu d’adopter les hommes eux aussi comme ses enfants, dès leur naissance.

Quelle est la révélation de Noël ? Qu’est-ce que cela change ?

Je ne crois pas que l’on puisse analyser à part chacun des mystères de Jésus. Mais si l’on comprend que l’annonce de l’Évangile commence par la mort et la résurrection du Christ, on saisit que Noël fait de la totalité de la vie de Jésus un événement de révélation. Les récits de la nativité veulent centrer le regard du croyant, pas simplement sur la fonction d’envoyé que Jésus va remplir, mais sur sa personne même, une personne en qui va se réaliser la rencontre de Dieu et de l’humanité. Dès la naissance de Jésus, est présenté le projet de Dieu : rassembler à terme dans l’unité toute l’humanité qu’il a créée à son image : « Qu’ils soient un. Père, comme toi et moi nous sommes un » (Jean 17,21).

Pourquoi les récits recourent-ils au merveilleux ? La virginité de Marie, l’étoile, les chants…

Si on analyse les textes dans le détail, on y trouve une appropriation des prophéties de l’Ancien Testament : « Une vierge enfantera » ; « Bethléem, tu n’es pas la plus petite des villes de Juda… ». Les éclairs de merveilleux dans ces récits signifient la manière dont la lumière de Pâques a rejailli sur la totalité de l’événement de Jésus, et donc sur sa naissance. L’annonce à Marie est comme un reflet des récits de résurrection : l’ange lui apparaît et lui dit: « Ne crains pas ! », comme celui qui parlera aux femmes auprès du tombeau vide…

Cependant, je n’insiste pas sur le miracle de la naissance virginale de Jésus. Cela me gênerait dans ma foi qu’il ne soit pas né comme tous les hommes, car sa solidarité avec nous passe par sa naissance. « Jésus le Nazaréen, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous et que vous avez fait mourir, Dieu l’a ressuscité et l’a fait Christ et Seigneur », dit Pierre aux Juifs le jour de la Pentecôte (Actes 2, 22-24). On ne doit pas faire de sa naissance une révélation qui amoindrirait ce fondement de la foi chrétienne qu’est son élévation à la droite de Dieu. D’ailleurs, naissance virginale ne veut pas dire exactement incarnation. La naissance virginale est un acte créateur : la chair de Jésus est créée tout exprès dans le sein de Marie, par l’action du Saint-Esprit. L’Incarnation, c’est la descente du Verbe en Jésus naissant (Jean 1,14). Cette approche du mystère de la personne de Jésus a sans doute été plus tardive. Lorsqu’ils ont lu « L’Esprit saint viendra sur toi, et la Puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre » (Luc 1,35), les Pères de l’Église ont compris qu’il s’agissait du Verbe se faisant chair en Marie. Ces récits veulent dire que Jésus nous est donné par Dieu, même s’il est né entièrement de Marie et Joseph : il est le don de Dieu, par la volonté du Père de l’unir à sa Parole vivante. Une union qui ne sera définitive que lorsque Jésus aura vécu sa vie filiale à fond, en donnant lui-même sa vie.

Quelle est l’identité de Dieu révélée à Noël ?

C’est sa proximité des hommes. L’humanité avait pressenti depuis le début de son histoire que la vie de l’homme était promise à l’immortalité auprès de Dieu. La naissance de Jésus confirme cette espérance. Mais, alors que l’antiquité païenne laissait Dieu au ciel ‑ on ne le rejoignait qu’après la mort ‑, ici, Dieu vient nous rejoindre et partager notre vie. Le lien de l’homme à Dieu est révélé dans le christianisme mais retourné : Dieu descend vers l’homme, il vient habiter avec nous, il prend en charge la totalité de la création. Le ciel n’est pas une autre vie mais la vérité révélée de la vie humaine. Le projet de Dieu se réalise dans une activité continue, créatrice en même temps que salvatrice : il conduit l’humanité à sa perfection en l’arrachant à l’anéantissement qui menace tout être créé, et il lui communique déjà dans le temps sa vie éternelle.

Qu’est-ce que cela change pour nous ?

La foi dans la naissance de Jésus conduit les chrétiens à incarner eux-mêmes l’Évangile dans la société où ils vivent. Elle n’est pas seulement croyance à des vérités tombées du ciel, elle est comprise comme un engagement. Nous avons à opérer un renversement : de même que la foi des tout premiers chrétiens s’est retournée, de la Résurrection vers la naissance de Jésus, pour accueillir toute sa vie comme un événement révélateur, de même, nous aussi, nous devons faire de toute notre existence humaine l’incarnation du projet de Dieu sur l’homme, de son projet d’adoption filiale.

Aujourd’hui, beaucoup voient en Jésus un gourou, un maître à penser. Qu’en dit le théologien ?

Des chrétiens des premiers siècles, tel saint Justin, définissaient le christianisme comme une philosophie, « l’École du Logos », faisant de Jésus un maître à penser : celui qui nous apprend à vivre selon le projet de Dieu sur nous, et dont l’enseignement moral est supérieur à celui des sages grecs. Le nom de « Logos » qui lui a été donné signifiait qu’était incarnée en lui la Raison divine.

Cette vision est tout à fait respectable, à condition de ne pas omettre de lire les deux premiers chapitres de la première lettre aux Corinthiens où Paul oppose la sagesse de Dieu à celle du monde : Dieu révèle sa sagesse et sa puissance dans la folie et la faiblesse de la Croix. Jésus devient alors à la fois le philosophe et l’anti-philosophe. Car il déconcerte nos plans. Dans son évangile, Jean a bien montré que de nombreux disciples avaient quitté Jésus parce qu’ils ne voyaient pas où il voulait en venir. Pour eux, il courait à l’échec ! De plus, l’enseignement de Jésus se faisait souvent au moyen de paraboles, de récits de la vie quotidienne qui sont loin d’être des discours philosophiques. C’est par eux qu’il nous fait atteindre la sagesse de Dieu, sans refuser réellement la sagesse humaine, mais en la transcendant. Si Jésus est philosophe ou maître à penser, ce n’est pas seulement par ses paroles, mais par tout l’exemple de vie qu’il nous donne. Et cela commence par l’aphasie de l’enfant.

Propos recueillis par Muriel de Souich pour la revue Croire Aujourd’hui n° 262 (Déc 2009)


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