vendredi 15 octobre 2010

La prière n'est pas une demande (29ème dimanche C)

Ne pas se décourager dans la prière. Voilà le but de la parabole que nous venons d’entendre, d’après le verset qui l’introduit. Mais qu’est-ce que la prière ? S’agit-il d’une demande comme on le pense spontanément et comme la parabole le laisse entendre ? S’il en allait ainsi, Dieu apparaîtrait comme le juge inique qui finit par exaucer la demande pour qu’on cesse de lui casser la tête, Dieu serait présenté comme un juge, ce qui est tout de même bien éloigné de ce que dit Jésus de son Père, de surcroît un juge inique ! Comment Dieu pourrait-il être dit par Jésus lui-même juge inique ?

Si le texte prend le temps de souligner que c’est la persévérance qui est visée par la parabole, ne serait-ce pas parce qu’il faut se méfier de la comparaison avec le juge inique, parce qu’il faut se méfier aussi de la conception de la prière comme demande ?

Qu’est-ce que la prière alors si elle n’est pas bien dite par la demande ? Prier, c’est comme le fait cette veuve, vivre sous le regard d’un autre. Cette attitude existe si souvent. Si souvent, toujours, nous vivons sous le regard d’un autre. Vivre sous le regard de Dieu n’a rien d’extraordinaire ; tous nous avons l’expérience, plus ou moins libérante, de vivre sous le regard de l’autre. Et si souvent nous avons peur de ce regard, au point de penser que Dieu lui-même pourrait-être représenté par un juge inique. Reconnaissez que s’il en est ainsi, on ne peut rien comprendre à la prière !

Il faudrait donc penser la prière comme l’attitude de vivre dans la confiance sous le regard de l’autre, un regard qui libère quoi qu’il en soit des apparences. Il sera possible de penser que la prière est une aliénation, mais une vie sous le regard de l’autre n’est pas forcément aliénation. Nous le savons dans les relations humaines, nous pouvons l’imaginer, le croire aussi de Dieu.

La veuve parle bien de la prière parce que, quel que soit le juge, même inique, elle refuse de trouver en elle ce qui lui rendrait justice. Elle ne risque pas de le trouver dans ses proches, puisqu’elle est seule, veuve. Elle ne peut compter que sur un juge, même inique, et sur elle-même. Mais elle choisit précisément de compter sur l’autre, même inique, puisqu’elle ne peut compter sur elle.

La prière est cette attitude qui consiste à vivre sous le regard du seul qui peut rendre justice, mieux, du seul qui peut rendre juste. Prier, c’est vivre sous le regard du seul qui justifie. Ne pas compter sur soi, fondamentalement, non que bien des choses dépendent de nous, mais que la justice, la justification, seul Dieu en est l’auteur, seul lui libère de tout ce qui opprime, y compris le mal, dont on réclame justice. Et les versets suivants présentent une autre parabole, dont le texte souligne qu’elle est à l’adresse de ceux qui se flattaient d’être des justes. Voyez que l’on a notablement ouvert la définition de la prière comme demande.

Il ne s’agit pas de demander quelque chose, l’attendant d’un fonctionnaire tatillon, d’un juge inique ou d’un magicien qui résout nos problème d’un coup de baguette magique, mais de se mettre dans l’attitude de l’accueil de ce qu’il est seul à pouvoir donner, la vie bienheureuse, lui-même qui est la vie, la vie bienheureuse.

Alors pourquoi la persévérance ? Parce que justement, la prière n’est pas une action, une activité. Sans quoi, comment pourrions-nous répondre à l’ordre de l’Apôtre de prier sans cesse ? La prière n’est pas un truc à faire, un texte à réciter, une bougie à éclairer, une demande ou une action de grâce, une messe ou que sais-je encore. Elle est cette attitude qui vise à vivre sous le regard de Dieu qui seul justifie. Nous imaginons souvent qu’on ne prie pas assez comme s’il s’agissait de trucs à faire. Nous aimons imaginer cela pour ne surtout pas entrer dans l’attitude qui consiste à vivre sous le regard de Dieu, dans l’attitude qui consiste à ne pas compter sur nous pour la justice, pour la libération, pour le bonheur, pour la vie.

Il y a une autre raison à la persévérance, ou plutôt, une autre manière de dire la même chose. S’il faut persévérer, c’est parce que la vie, la justice, la justification par Dieu, cela ne saute pas aux yeux. Le silence de Dieu, son inaction, le fait apparaître comme un juge inique qui ne répond que lorsqu’il en a assez de nous ! S’il faut persévérer, c’est parce que son silence est une épreuve. Il nous manque, le seul qui justifie. Et dans la persévérance, plutôt que de désespérer de Dieu ou de le croire comme un juge inique, nous creusons en nous le désir de lui, nous persévérons à le croire comme celui sous le regard duquel nous sommes vivants.

La prière excite en nous le désir de Dieu, écrivait Augustin. On comprend qu’il s’agisse de persévérance, de creuser le désir, la soif, loin de faire de la prière une demande et de Dieu un juge inique. Je cite Augustin :

« Pour nous faire obtenir cette vie bienheureuse, celui qui est en personne la Vie véritable nous a enseigné à prier. Non pas avec un flot de paroles comme si nous devions être exaucés du fait de notre bavardage : en effet, comme dit le Seigneur lui-même, nous prions celui qui sait, avant que nous le lui demandions, ce qui nous est nécessaire. […]

Il sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui demandions ? Alors, pourquoi nous exhorte-t-il à la prière continuelle ? Cela pourrait nous étonner, mais nous devons comprendre que Dieu notre Seigneur ne veut pas être informé de notre désir, qu’il ne peut ignorer. Mais il veut que notre désir s’excite par la prière, afin que nous soyons capables d’accueillir ce qu’il s’apprête à nous donner. […] Nous serons d’autant plus capables de le recevoir que nous y croyons avec plus de foi, nous l’espérons avec plus d’assurance, nous le désirons avec plus d’ardeur. »

Textes du 29ème dimanche C : Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14-17. 4, 1-2 ; Lc 18, 1-8

5 commentaires:

  1. Bien cher Père,

    Je commence à m'habituer à votre prose. Le style en est alerte et, comme je crois le deviner, assez oral car ce sont des homélies que vous nous proposez là !
    Je suis obligé de vous dire mon admiration... Vous avez une faculté à "tirer le texte à vous" qui est tout bonnement stupéfiante.
    Premier point : une veuve demande justice à un juge dit inique. Il ne respecte ni Dieu, ni les hommes. Le Seigneur le met en scène dans cette Parabole pour montrer que si un juge inique rend justice (pour peu qu'on insiste), Dieu rendra justice. Mais pas pour peu qu'on insiste, pour peu qu'on ait la foi : "mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?"
    C'est simple, clair... Il faut prier sans relâche, et avoir foi en Dieu. Cette seconde condition implique, in se, une conformité des demandes avec la volonté de Dieu.
    La prière de demande est donc, non seulement importante, mais constitutive de la prière elle-même. Prier, c'est demander !
    L'intercession est une demande pour soi ou pour les autres et elle est... une obligation pour tout baptisé qui a cette vocation sacerdotale. Chaque baptisé peut et doit offrir le sacrifice spirituel à Dieu en faveur de lui-même et de ses frères, sacrifice spirituel qui n'a de sens que dans Celui qui est l'Unique Grand Prêtre (je vous renvoie à la lettre aux Hébreux).

    Second point : Comme je vous sens très épris du Concile Vatican II (comme moi d'ailleurs), je vous rappelle que c'est grâce à la réforme liturgique que l'AT a été de nouveau présent dans la liturgie de la Parole. Et comment ne pas voir la relation entre la première lecture (et le rôle sacerdotal de Moïse, rôle d'intercesseur pour que Josué soit vainqueur) et l'Evangile ?

    A la place de cela, vous partez dans une développement où on reconnaît cette théologie existentialiste si chère à une certaine herméneutique de la rupture... Elle s'exprime dans ce morceau d'anthologie : "La prière n’est pas un truc à faire, un texte à réciter, une bougie à éclairer, une demande ou une action de grâce, une messe ou que sais-je encore."
    Que savez-vous encore ? A mon avis... passons... Plus prosaïquement, la prière est bien un truc à faire : il faut prier, s'en donner l'obligation car nous avons tous des emplois du temps d'où on pourrait très bien expulser Dieu. Alors il faut noter la prière sur son agenda, comme on note son rdv chez le coiffeur ou un rdv professionnel. C'est peut-être très concret, mais après tout, Dieu a poussé le concret jusqu'à s'incarner, on lui doit bien ça !
    La prière est un texte à réciter. Celui du Notre Père par exemple ! Et je ne le récite pas parce que mon curé me l'a dit... Non, je le récite car c'est Le Seigneur lui-même qui l'a demandé : Quand vous priez, dites....
    Une bougie à éclairer, une demande ou une action de grâce... Je passe sur le croquignolesque "Bougie à éclairer" qui doit vouloir dire "Bougie à allumer"... On n'éclaire pas une bougie, c'est elle qui éclaire (même si on se croit une lumière !). Bien sûr que la prière, ce peut être aussi une bougie, une demande et une action de grâce. Et pourquoi pas ? Cela vous fait plaisir de mettre en doute ce que des gens à la foi simple (mais la foi n'est-elle pas simple par nature ?) font depuis des siècles ?
    SUITE CI DESSOUS

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  2. SUITE DU COMMENTAIRE PRECEDENT

    Enfin, la prière n'est pas une messe. On peut dire que vous savez terminer en apothéose. Cela dit, je suis d'accord avec vous (malgré la réflexivité nom-attribut) : la prière n'est pas une messe. La Messe est LA prière : Prière du Fils de Dieu à Son Père par son Sacrifice sur la Croix, réactualisé de manière non-sanglante à chaque Messe. Comme je vois un sourire se dessiner sur vos lèvres à l'évocation de ces termes bien "tradis", je vous renvoie à ce chapitre de F. Varillon dans "Joie de croire, joie de vivre" : "L'Eucharistie récapitule tout". On ne peut mieux dire.

    Voilà ! C'est fini pour cette semaine... Vivement la semaine prochaine !

    Je prie pour vous... et pour vos paroissiens !

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  3. A Olivier S.
    Je vous avais préparé une réponse suite au début de conversation, il y a quinze jours. Je m'aperçois qu'elle n'a pas été publiée... Je ne sais pas trop quelle fausse manip j'ai faite.
    Je ne suis pas certain d'avoir la patience de vous répondre et de continuer à publier vos remarques. Faut-il que le désaccord passe par le sarcasme voire le manque de courtoisie ou de charité ?
    Puisque ma théologie est rangée dans une case, "existentialiste", "d'une herméneutique de la rupture", pourquoi donc vouloir discuter ? S'il s'agit de me ramener à vos thèses, c'est-à-dire sans doute à la bonne théologie, la seule possible, c'est peine perdue et arrêtons là. S'il s'agit ensemble de chercher à mieux exprimer ce que nous croyons, ne préjugeant pas de l'endroit où cela nous mènera, pourquoi pas.
    Un article de K. Rahner, non traduit à ma connaissance, dans les Schrifften zur Theologie conteste lui aussi que la prière soit une demande. Il en fait une réponse, car, si Dieu est le premier à nous aimer, nous ne saurions que lui répondre, même dans la demande. Il faudrait relire ce texte. Une chose encore : je ne peux pas penser que Dieu pose des conditions à l'exaucement de la prière, quelles qu'elles soient. Et c'est ce que vous ne semblez pas avoir relevé dans mon texte. Je vois bien que cela ne vous agrée guère, mais nous devrions alors nous interroger sur l'image de Dieu que véhicule la conception d'un Dieu avec conditions, nous devrions en examiner la présence (ou plutôt l'absence) dans les Ecritures.
    Bien à vous

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  4. Un mari aimant sa femme va t-il inscrire sur son agenda : "appeler ma chérie entre 18h30 et 18h45". Une mère va t-elle noter sur un post-il collé au frigo "se réveiller à 3h pour nourrir Alphonse". Un ami va t-il écrire sur un cahier de bonnes résolutions un soir de nouvel an : "pleurer et rire avec mon ami cette année". Avoir peur d'expulser Dieu de son emploi du temps est une peur inquiétante, elle sous-entend que Dieu pourrait être "expulsable". Mais non ! C'est lui qui vient vers nous, pas l'inverse, et se croire maître de ce mouvement me paraît pour le moins audacieux. Regardez le plafond de la Sixtine, ce formidable élan de Dieu vers l'homme paresseusement avachi... un homme qui ne lève même pas le petit doigt.
    "C'est toi que je prie, Seigneur ! Au matin, tu écoutes ma voix ; au matin, je me prépare pour toi et je reste aux aguets." (ps. 5) Rester aux aguets, quelle expression extraordinaire de la prière !

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  5. Excellent Joseph! Avec ces mots simples tu me libères de culpabilités que j'avais gardé dans ma relation à Dieu.

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