mercredi 1 juin 2011

Présence d'un absent (Ascension)

Selon l’œuvre de Luc, Evangiles ou Actes, Jésus demeure quarante jours auprès des disciples après sa résurrection. Pour les autres évangiles, c’est différent. En Jean, Jésus apparaît à Thomas huit jours après sa résurrection. Mais son ascension précède sa résurrection, si l’on peut dire, puisque c’est à propos de la croix que Jésus déclare : Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes.
Matthieu ne parle pas d’ascension. Pour lui, l’apparition aux femmes est la seule véritable. Certes, ainsi que nous venons de l’entendre, Jésus retrouve ses disciples en Galilée ; mais certains eurent des doutes. C’était sur une montagne, lieu de manifestation divine, de théophanie, seule élévation dont il soit question. Quant à Marc, il ne parle pas d’ascension et à peine de résurrection : le fait qu’à la mort de Jésus un centurion, un païen, prenne le relais de la voix du Père pour confesser que Jésus est le fils, cela suffit à attester de la victoire sur la mort ; cela vaut mieux que toutes les apparitions. La seule qu’il raconte se solde par un échec : les femmes, toutes tremblantes, s’enfuient et ne disent rien à personne du message entendu au tombeau.
Ces variations chronologiques constituent la forme narrative de la présence ‑ tout de même originale, disons mystérieuse ‑ de Jésus à ses disciples après sa mort. D’une part, Jésus continue à être là. Il les accompagne, ne les abandonne pas. Nous l’avons entendu chez Matthieu : Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin. Cette durée totale, Luc l’exprime avec le chiffre symbolique des quarante jours, Jean avec une autre figure de la totalité, la semaine, huit jours plus tard.
D’autre part, Jésus s’est retiré, le tombeau est vide. Il n’est plus là. Les femmes s’enfuient loin du tombeau toutes tremblantes et bouleversées, les disciples doutent, cœurs lents à croire tout ce qu’avaient annoncé les prophètes.
Ainsi, ces quarante (ou cinquante jours) après Pâques décrivent l’expérience de l’Eglise après la mort de Jésus plus qu’ils ne racontent un temps déterminés, les quelques semaines qui suivirent la mort de Jésus. C’est notre situation qui est décrite et annoncée : l’absence définitive de Jésus, conséquence de sa mort, traversée par la présence du ressuscité. Le ressuscité n’est pas présent à son Eglise comme il l’était avant sa mort ; son absence a de quoi nous terrifier, tout comme les femmes. Sa présence ne se dit pas sans l’absence, ou l’absence laisse percevoir une présence. Présence et absence ne se contredisent pas, elles s’appellent l’une l’autre, un peu comme l’amant, présent physiquement, mais pensant à autre chose, ailleurs ; ou plutôt, physiquement absent, mais dont on connaît l’état d’esprit, complètement porté à l’aimé, totalement présent à l’aimé.
Jésus avait manifestement perçu que sa fidélité au Père conduirait à son rejet. Un jour ou l’autre se poserait la question de la vie des disciples, alors qu’il serait absent. Il y eut un dernier repas. Consciemment vécu comme dernier ou désigné tel a posteriori, ce repas, au soir de la journée comme au soir de la vie, apparaît aussi simple que solennel. Il est inscrit dans le cadre de la Pâques ‑ ce qui le placerait plutôt un samedi qu’un jeudi ‑ ainsi situé dans le sillage du repas précédent la libération d’Egypte du livre de l’Exode.
Manifestement, ce repas reprend des gestes faits plusieurs fois par Jésus, bénédiction et fraction du pain. C’est à ces gestes d’ailleurs que les disciples d’Emmaüs reconnaissent l’inconnu qui est avec eux sur la route. Après la mort, parce que déjà avant, la fraction du pain ravive la mémoire de Jésus, en fait une mémoire vivante, sur les routes humaines, tous les jours jusqu’à la fin.
Pour que l’on se souvienne de Jésus, de sa mort et de sa résurrection, pour qu’il soit présent malgré son absence, ou mieux, pour marquer sa présence alors qu’il n’est plus là, il y a un repas. Faites cela en mémoire de moi. Le mémorial n’est pas un monument, stèle, arc de triomphe ou plaque commémorative. Le mémorial est un repas. C’est dire que l’on ne peut se souvenir seul ; on partage le pain, c’est une communion. C’est dire que l’on ne peut se souvenir seulement notionnellement, mais que l’on participe par tout ce que l’on est, corps et esprit, à un acte qui nourrit, qui fait vivre ici et maintenant. Se rappeler ce repas nourrit, fait vivre, tout comme la libération d’Egypte.
C’est encore à la fraction du pain, à la communion comme il nous a dit de le faire, qu’est exprimée notre situation de croyants, sans lui et pourtant, avec celui qui a promis d’être présent tous les jours jusqu’à la fin. Sans cesse nous vivons de sa vie, plus forte que la mort, nous lui sommes unis au point d’être son corps. Quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l’Esprit Saint, accorde-nous d’être un seul corps et seul esprit dans le Christ.

1 commentaire:

  1. J'aime bien votre texte...
    La question du tombeau vide est à développer. Cela me rappelle un beau texte de J. Moingt sur ce thème.

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