dimanche 12 mai 2013

"Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ?" Ascension


Dieu, c’est abstrait ! Les scolastiques se retourneraient dans leur tombe : il est l’être le plus réel. Mais comme on ne le croise pas dans la rue, comme on ne le voit pas – heureux ceux qui croient sans avoir cru ‑, on dit qu'il est abstrait.
En réaction, certains font de Dieu quelque chose de concret. Ainsi, ils le savent présents, agissant dans leur vie, les protégeant. Le risque est celui de l’idole, ou de la superstition, et même le Dieu chrétien peut être idolâtré et non adoré. Il est là, sous la main, disponible et rassurant, ou donnant un nom à nos rêves et illusions que nous prenons pour la réalité.
La fête de l’ascension renvoie dos-à-dos ces deux manières de parler. « Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Jésus, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. » (Ac 1, 10) Dieu n’est pas là. Dieu n’est jamais là, si être-là veut dire qu’il habiterait dans un lieu. Jésus n’est plus avec nous et nous marchons dans ce monde comme s’il n’existait pas, etsi Deus non daretur.
L’athéisme contemporain a de nombreuses causes. Parmi celles-ci, l’une, qui a très bien compris le cœur de notre foi : Nous devons vivre comme si tout dépendait de nous. Nous sommes, par vocation, chargés de gérer le monde en lieu et place de Dieu. Il a remis toutes choses aux mains des hommes. En nous donnant pareille mission, il s’est retiré du monde.
Et pourtant, nous ne cessons de le dire : lorsque deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin.
Faut-il voir une contradiction entre ces deux affirmations ? Dieu n’est pas là ; Dieu est au milieu de nous. Jésus n’habite plus avec nous ; Jésus est au milieu de nous. La fête de Pâques ne fait que déployer ces deux affirmations simultanément. Elle le fait particulièrement dans cette facette de la Pâque qu’est l’ascension.
Comment faire de Pâques et de l’ascension autre chose qu’une impossibilité, une contradiction ? Les stratégies sont multiples ; les Ecritures et une grande partie de la tradition occidentale jouent le paradoxe : je crois parce que c’est absurde ; Dieu n’existe pas, il est , Dieu est mieux dit comme rocher et refuge que comme être suprême et éternel. Certains, en Orient, parlent d’un troisième œil. Il est des choses que l’on ne voit et comprend qu’en consentant à ce qu’il y ait une autre voie de connaissance que les cinq sens et la performance de la raison. Antoine de Saint-Exupéry n’est sans doute pas loin de parler ainsi qui dit, à la suite de Platon : on ne voit bien qu’avec le cœur. Le cœur ne voit pas, évidemment, et pourtant, il voit ce que les sens ne sentent pas, ce que la raison technico-scientifique n’éclaire pas. Pascal parle de l’ordre de la charité, l’évangile ne cesse de jouer sur la lumière et les ténèbres, les vrais et faux aveugles. On ne sait jamais qui est le voyant : Sophocle le racontait qui faisait de l’aveugle Tirésias le voyant et d’Œdipe le plus sot à croire ce qu’il voit qui l’empêche de voir qu’il ne voit pas.
Il n’y a pas que Dieu que le cœur verrait, que le troisième œil seul percevrait. C’est en fait une expérience commune. Mais comme ce troisième œil n’a pas d’organe, comme le cœur ne voit pas, notre culture technico-scientifique, qui est aussi culture qui exacerbe les sens, est aveugle, est incapable de voir. Et dire, contre l’impossibilité de voir que si, l’on voit, que si, Dieu est là dans nos vies, jamais marqué par l’absence et toujours disponible, est une réaction tout aussi culturelle, tout aussi aveugle.
Il y a une sorte de fondamentalisme qui, s’opposant à l’athéisme, partage ses prémisses : visible ou non, accessible aux sens et à la raison ou non. C’est ailleurs qu’il faut chercher sous peine de répondre à l’athéisme par l’idolâtrie ou la superstition.
Il vous est bon que je m’en aille, dit Jésus. Et il est parti, et il n’est plus là. Mais on n’a pas encore tout dit, et c’est le troisième volet de la Pâque. La résurrection de Jésus, son enlèvement du monde des vivants, libère l’Esprit. « Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Quant à vous, demeurez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez revêtus d'une force venue d'en haut. » (Lc 24,49) Nous le fêterons la semaine prochaine.
La confession du Dieu trinité permet d’échapper à l’impossibilité pascale, permet d’ouvrir l’œil du cœur, le troisième œil, permet de croire et de rendre à la raison une amplitude plus large que celle de la techno-science, sans rien retirer à l’efficacité de cette techno-science. Dieu n’est pas plus monothéisme que polythéisme ou panthéisme. Dieu est Trinité, communion d’amour dont le seul dessein, dont l’être même est de partager, de faire vivre la communion, d’être communion. Dieu fait entrer dans sa communion d’amour. Dieu, c’est la force de faire entrer dans la communion réconciliée. Notre vocation est de participer à la communion d’amour de Dieu, notre vocation est d’être emportés par la Trinité, enrôlés dans la Trinité.
Alors l’Esprit fait voir ce que nous ne voyons pas. Jésus n’est plus avec nous, il vit auprès du Père, mais l’Esprit fait que l’auprès du Père, c’est la terre que nous habitons. L’Esprit nous rend Jésus en nous faisant entrer dans la vie divine.

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