jeudi 6 juin 2013

Foi ou religion, évangile ou civilisation chrétienne

L’inscription de l’évangile dans la société est jugement (et non condamnation) du monde, ainsi que le dit, par exemple, le chapitre 3 de Jean. Les disciples de Jésus que nous sommes font comme ils peuvent pour apprivoiser cette force de contestation, ce « signe de contradiction » (Lc 2,34) qu’est Jésus, sa vie, sa parole, l’évangile.
On peut soit dompter la force de contradiction, en ramenant l’évangile à une religion avec des règles morales et un catéchisme, soit laisser Dieu renvoyer dos-à-dos nos peurs à son égard et nos idéaux de perfection.
Or la religion, c’est une affaire païenne. On le voit par exemple lorsque Paul dit aux Athéniens qu’ils sont trop religieux (Ac 17). Et nous n’en avons jamais fini avec cet archaïsme païen qui tente de se concilier le dieu. L’évangile ne méprise en rien ce paganisme, notre archaïsme, parce que Jésus est pris aux trippes devant les foules qui sont comme des brebis sans berger. Il nous délivre de nos peurs et enfermements, ne condamnant que le mal, comme le Dieu de Moïse, lorsqu’il déclarait : « J’ai vu la misère de mon peuple » (Ex 3). L’évangile nous délivre de la religion, c’est-à-dire de cette composante du paganisme qui use de Dieu pour asservir l’homme.
L’évangile est la gratuité absolue, inconditionnelle, de l’amour de Dieu. Or cette gratuité est tellement incroyable et va tellement à l’encontre de la morale ‑ la religion est éducatrice morale du genre humain comme chacun sait et comme la Manif pour tous l’a encore montré ‑ que, à cause même de la haute idée de la religion et de Dieu que l’on se fait, même les plus croyants, dans l’Eglise, hier et aujourd’hui, rejettent l’évangile pour sauver la religion.
D’après Matthieu, le vrai motif de la mort de Jésus est précisément le combat pour la libération menée par Jésus par la prédication de la gratuité absolue de l’amour divin contre la religion.
« Deux compréhensions de la justice de Dieu s’opposent irréductiblement, de la même manière que se contredisent, dans la vision des lettres de Paul, la justice en vertu des œuvres de la loi et celle de la confiance : d’un côté la générosité inconditionnelle du Père qui s’exerce universellement envers les justes et les injustes, envers les bons et les méchants, et qui fonde la reconnaissance universelle de la perfection évangélique – vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48) – et de l’autre la méprise des ″hypocrites″ qui pensent trouver leur identité personnelle et religieuse dans leurs ″qualités empruntées″. […]
« L’erreur de ces derniers ne réside ni dans leurs intentions ni dans leur morale puisqu’ils ne cherchent qu’à bien faire et que leur comportement demeure irréprochable – ils donnent l’aumône, prient et jeunent ‑  mais dans un glissement qui semble leur échapper : le sérieux existentiel de leur engagement a substitué à l’esprit de prodigalité gratuite du Père céleste qui fait lever son soleil sur les bons et les méchants et pleuvoir sur les justes et les injustes, qui nourrit les oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moissonnent et qui habille magnifiquement les fleurs des champs (Mt 5,43-48 et 6,25-34), un système d’échange duquel ils entendent tirer l’approbation de leur correction religieuse et morale. […] Les hypocrites sont persuadés de vivre dans la justice de Dieu et d’enseigner les autres à faire de même, alors que leur confusion a détourné la dimension de la transcendance dans l’immanence d’un marchandage pratique : Ils pensent vivre devant Dieu, mais vivent devant les ″hommes″. Ils ont tronqué la reconnaissance qu’instaure ″dans le secret″ l’esprit de gratuité du Père céleste en un système religieux d’échange, typique des païens qui pensent obtenir plus en priant longtemps (Mt 6,5-15). […]
« Ils vont verser le sang de Jésus comme leurs pères ont versé celui des prophètes, et ils vont le faire avec la même conviction que leurs pères d’incarner la justice de Dieu et de défendre la vraie prophétie contre les faux prophètes. […]
« Jésus meurt pour révéler la logique de mort que secrètent l’oubli de la transcendance providentielle de la justice de Dieu, esprit du don, et l’effort entrepris par l’humanité, représenté en toute sincérité par la parodie de justice des scribes et des pharisiens, de fonder son identité et d’en trouver le sens à partir de ses propres commandements (Mt 15,9), en instrumentalisant la volonté de Dieu. […]
« La perfection évangélique promise par Jésus ne signifie par conséquent rien de moins que la fin des idéaux de perfection – et donc la libération pour une nouvelle réciprocité (Mt 5,43-48). […] La transcendance de la providence divine ‑ comme d’ailleurs la perfection évangélique des fils et filles du Père céleste – se distingue parce qu’elle ne fait pas de distinction : elle prend soin des personnes, des oiseaux du ciel et des fleurs des champs indépendamment de leurs qualité, alors que les idéaux de perfection dont les ″hypocrites″ se servent pour démontrer leur propre justice les associent aux collecteurs d’impôts et aux païens qui n’aiment que ceux qui les aiment et ne saluent que leurs frères. (cf. B Rordorf, ″L’idéal de perfection, falsification de l’évangile″). […]
« La crucifixion dévoile le potentiel de violence et de mort de l’″hypocrisie″ qui confond la justice du Père céleste, la gratuité et la générosité de sa providence et de sa bonté miséricordieuse, avec le système religieux de l’échange que représente l’illusion des scribes et des pharisiens (Mt 23,13-36).
« La justice et l’″hypocrisie″ variante malheureuse de la recherche de la justice de Dieu définissent deux attitudes existentielles fondamentales. La promesse de Jésus et son invitation à devenir les enfants du Père céleste impliquent une perfection de reconnaissance inconditionnelle qui libère de tous les idéaux de perfections (Mt 5,48). La justice surabondante dont parle Jésus (Mt 5,20) réside dans l’accueil des dons incommensurables de la providence de Dieu que le regard peut admirer dans la beauté de sa création (Mt 6,19-34). »

(Toute la fin de ce texte est tirée de F. Vouga, La religion crucifiée, Essai sur la mort de Jésus, Labor et fides, Genève 2013)

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