samedi 13 septembre 2014

Un homme pour les autres, un homme pour son Dieu (La croix glorieuse)



La croix est instrument de torture et tant qu’il en est ainsi, elle ne peut être un objet de dévotion, moins encore un bijou ou une œuvre d’art. Lorsque Constantin, au début du 4ème siècle vainc par la croix, lorsque sa mère Hélène, invente la croix à Jérusalem et y fait bâtir la basilique du saint Sépulcre, comme disent les latins alors que les orientaux parlent de basilique de la résurrection, assurément, les représentations ont changé. La croix, le signe de la croix dont nous avons été marqués au baptême, est devenue le signe d’une identité, celle des disciples de Jésus.
Mais que ce soit l’instrument d’une infamie qui nous désigne demeure une provocation, un appel à aller au-devant de ce que nous sommes, ou devrions être, rebuts de l’humanité pour être avec et parmi ceux que le monde ignore ou massacre, en Irak et dans tous les lieues de haine guerrière, mais aussi dans nos villes, dans nos banlieues, avec leur pourcentage mortifère de chômage et de pauvreté. Fêter la croix glorieuse n’est pas affaire de triomphalisme ‑ O croix dressée sur le monde, Victoire tu régneras – mais impératif, à la suite de Jésus, à aller habiter là où l’on meurt de façon ignominieuse, que ce soit dans la violence de la barbarie terroriste ou dans l’indifférence générale d’une société repue.
Entendons-nous bien. Nous ne sommes pas attachés à la croix, pour souffrir ou cultiver l’horreur morbide ; nous sommes attachés à la croix de Jésus pour vivre. Mais voilà, pour vivre, il faut mourir. C’est l’histoire du grain de blé qui reste seul ou se multiplie en mourant ; c’est l’histoire de tous ces non, sans cesse répétés aux enfants parce que tout n’est pas possible ; c’est l’histoire de la limitation de notre puissance et de nos désirs ; c’est l’histoire de la fin de notre vie, dans un cercueil.
Terrible loi de la vie qui passe par la mort et contre laquelle nous nous révoltons. Jésus épouse cette révolte en espérant ne pas devoir boire le calice : la mort lui fait horreur.
Pour ne pas poursuivre si durement, sans cependant échapper au cœur de la foi – « je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié » (1 Co 2, 2) – posons une question. Fallait-il que la mort de Jésus fût violente ? Jésus serait mort de sa bonne mort, dans son lit, comblé d’années, aurait-il pu être le Seigneur qui donne la vie ?
Mais si la mort de Jésus n’est pas un sacrifice, est-on encore catholique ? Donnons-nous quelques minutes de théologie fiction. Si Jésus n’est pas le prophète assassiné, ce n’est sans doute pas que tous l’aient reconnu comme leur Seigneur, mais seulement, comme aujourd’hui, qu’il est ignoré. Evidemment, un Jésus qui ne dérange personne est difficile à imaginer, mais quand on voit combien les chrétiens dérangent si peu dans ce monde. Le Pape crie pour la paix, mais les armes et les intérêts sont plus forts. Nous autres, préférons souvent le verni mondain à la radicalité de la croix de Jésus ! Avec la saveur du monde, le goût de l’évangile subtil de l’évangile ne risque pas de réveiller une seule papille.
Ainsi donc, Jésus meurt, entouré de ses quelques amis, Marthe, Marie et Lazare, les Douze bien sûr, et sans doute quelques centaines d’autres. Ceux qui après sa mort sont effectivement devenus les témoins de sa résurrection. Un tel Jésus n’en aurait-il pas moins donné sa vie pour ses amis ?
Sa manière d’être, d’être l’homme pour les autres et pour son Dieu, pour les autres parce que pour son Dieu, tout cela ne se joue pas à la croix. Tout cela est présent dans sa prédication et sa vie, dans son attention à tous, et d’abord ceux que l’on exclut, à l’époque lépreux, publicains, prostituées, aujourd’hui, chrétiens en Irak ou pauvres de nos banlieues.
Et la croix n’ajoute rien à cela. Tout est déjà donné, Jésus s’est déjà totalement donné pour la vie du monde, pour le salut du monde ainsi que disent les théologiens. Ouvrons n’importe quelle page des évangiles, n’est-ce pas ce que nous y lisons ? La croix n’a pas d’autre sens : attestation de l’homme pour les autres.
Au moment d’affronter le rejet, d’être, comme dit le prophète, rebut de l’humanité, Jésus ne va pas trahir cette vie pour les autres. Ce serait contredire toute sa vie ! La croix est le pas, imposé par la violence, qu’impose son chemin pour les autres, son être pour. C’est parce qu’il y a de la violence, excusez le truisme, que Jésus meurt en croix. Cela ne change rien à ce que, par sa vie pour les autres, là encore un truisme, il donne sa vie. La croix est le dernier moment, et la cohérence, de cette vie pour les autres et pour Dieu.

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