vendredi 3 octobre 2014

Que les hommes se débarrassent de Dieu, il les aime encore (Mt 21,33-43) 27ème dimanche



Comment faut-il lire notre texte ? Il semble tellement retracer l’histoire du salut que l’on pense avoir affaire à une allégorie plus qu’à une parabole. Terme à terme se répondent les éléments de la comparaison. Le maître de la vigne, c’est Dieu, les envoyés, les prophètes, le fils, Jésus qui effectivement est tué.
La difficulté apparaît lorsque l’on demande qui sont les vignerons ? Dans cette logique d’histoire du salut, on en fait le peuple juif auquel les promesses de la vie sont retirées pour être données à d’autres, les païens ; on est en plein antijudaïsme. Israël n’aurait plus de sens dès lors que Jésus est mort. La théologie de la substitution, qui a été si souvent sous-jacente et trop souvent explicite, est une des racines de l’antisémitisme qui a ravagé l’Europe au cours des siècles jusqu’à la solution finale.
Il faut donc renoncer à cette lecture allégorique. Son impossibilité que l’ombre d’Auschwitz oblige à reconnaître n’est cependant pas une affaire récente. Nous lisions cet été la lettre de Paul aux Romains. Il attestait que les promesses de Dieu sont irrévocables. Israël, peuple de la première alliance, demeure la prunelle de l’œil de son Dieu. Il conserve non seulement l’amour de Dieu mais aussi sa vocation, être posté devant les nations comme le signe de l’amour de Dieu pour tous les hommes : En toi seront bénies toutes les familles de la terre.
Que lire alors dans notre texte ? Comme si souvent, nous n’avons pas sursauté là où nous aurions dû, nous n’avons pas vu le problème. Nous avons soif de vengeance et notre cœur belliqueux manque tellement de la paix que notre Dieu offre que nous n’arrivons même pas à accueillir cette paix, que nous projetons sur le Dieu de paix notre infamie. « Ces misérables, il les fera mourir misérablement. »
Nous aurions dû voir que la parabole ne pouvait être une allégorie de l’histoire du salut. Car, lorsque les hommes mettent à mort le Fils, que fait le Père ? Comment se déroule l’histoire du salut ? Loin de nous traiter misérablement, le Père nous aime encore et toujours. C’est précisément à cause de l’inconditionnalité de son amour pour nous que meurt le Fils.
La parabole met en échec la lecture du Dieu vengeur, qu’il s’agisse de la théologie d’Israël ou des théologies ecclésiales, qu’il s’agisse de la foi chrétienne ou de toute autre religion. Quand les hommes tuent Dieu, Dieu les aime encore. Que les hommes se débarrassent de Dieu, il les aime encore. Aucune violence, sinon celle des hommes. Aucune revanche, sinon la fidélité insubmersible de l’amour. Le tombeau, même vide, reste un tombeau. Dieu préfère perdre qu’écraser les autres. Dieu préfère sembler fini que d’en finir avec les hommes, fussent-ils ses ennemis.
Lui, le premier, pratique l’amour des ennemis, non qu’il soit l’ennemi de qui que ce soit, mais que beaucoup l’ont comme ennemi, à commencer par nous-mêmes. La preuve, nous avons osé penser que Dieu ferait mourir misérablement les misérables (parmi lesquels nous avions oublié de nous compter). Les ennemis de Dieu, ceux qui le combattent, sont ceux selon qui Dieu assumerait la réponse des interlocuteurs de Jésus : Ces misérables, il les fera périr misérablement. Quelle horreur qu’en nos bouches Dieu puisse ainsi parler !
Vous avez en effet remarqué que Jésus pose la question de savoir ce que fera le maître après l’assassinat de son fils, mais que ce sont ses interlocuteurs qui répondent. Jésus ne se prononce pas sur la réponse, il semble ne l’avoir pas entendue. Il cite le psaume : La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. C’est la l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux. Quel rapport avec la parabole ?
On peut penser que la pierre rejetée prend la place du fils rejeté et tué. Changement de vocabulaire, on est sorti de la parabole. La parabole trouve dans le psaume son explication. Le maître choisit ce qui a été rejeté, non pour en rejeter d’autres, mais pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. Le fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.
On demandera ce que je fais de la dernière phrase qui fait inclusion avec le premier verset : « le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui lui fera produire ses fruits ». C’est une réponse ad hominem, non le sens de la parabole. C’est la réponse à la sentence prononcée par les interlocuteurs que Jésus avait fait mine de ne pas entendre. Elle s’adresse justement à ces interlocuteurs, non comme une menace mais comme ce à quoi aboutit forcément la logique de la vengeance. Si vous pensez que Dieu fera périr misérablement les misérables, vous ne pouvez qu’avoir peur de Dieu, craindre que le royaume vous soit retiré, à vous qui avez une si mauvaise idée de Dieu. D’où l’obligation de vous convertir, de changez votre conception de Dieu pour cesser d’avilir mon Dieu et Père et vivre en paix. Il s’agit d’exterminer l’idée du Dieu qui tue et de produire le fruit que Dieu attend, votre amour pour lui, votre réponse à son amour.

4 commentaires:

  1. Mais qui dont a introduit et cultivé - encore aujourd'hui - l'idée d'un dieu qui tue, se venge, condamne, envoie aux enfers, fait les guerres, massacre les impies et autres joyeusetés...
    Qui ? Si ce n'est les Religions....

    N'est-il pas établi que celui que Jésus appelle "Son Père" est totalement "un autre" ?
    qui reste encore à découvrir....
    sinon, je vois pas à quoi servirait une "révélation" si c'est pour en arriver à du "toujours-de-la-même-chose".....

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    1. C'est qui, les religions ? Le Dc Freud n'en a-t-il pas montré l'origine archaïque au cœur de tout homme, dans l'inconscient de tout homme, autant qu'il en a fait des systèmes culturels du surmoi.
      C'est trop unilatéral de taper sur les religions. Ce n'est pas le problème ici. Le problème, c'est de savoir si aujourd'hui, après 2000 ans de lecture de la parabole, on sursaute à la réponse des interlocuteurs de Jésus ("ces misérables il les fera périr misérablement"), si on estime que Jésus la fait sienne ou non.

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    2. Les religions ? C'est une formule ramassée qui reprend ce que vous en dites vous-même dans ce texte.
      Freud ? Il n'est pas le Dieu de la connaissance du psychisme humain… Loin s'en faut…
      Si l'on demeure imprégné que, par nature, l'homme est une sorte d'animal horrible que seule une divinité peut domestiquer, je pense que l'on se trompe fondamentalement sur la nature profonde de l'être humain… Evidemment, si cette nature profonde mauvaise est d'origine divine, cela justifie le dieu horriblement belliqueux que l'on nous présente toujours ça et là, encore aujourd'hui, j'insiste…
      L'univers judéo-chrétien n'est pas pour rien dans cette fausse imprégnation du fondamentalement "pécheur" (mauvais), qui justifie l'idée d'un « sauveur ».

      La réponse simpliste, et pour tout dire écervelée, de celui qui dit : puisqu'il a tué tuons… est la réponse facile qui ne vient pas des profondeurs humaines, mais d'autres « lieux », ceux des peurs de toutes natures et culturellement ancestrales. (« Étranges étrangers… ») Il n'est qu'à voir ce qui se passe dans l'actualité. J'ai écrit un texte à ce sujet. "Tous barbares ?"
      Mais, ontologiquement, en est-il ainsi de l'être humain ?

      Celui que Jésus appelle « le/son père », est une personne autre que le Dieu de l'Ancien Testament. Une personne « toute autre ». Autrement dit ce n'est pas le Dieu d'Abraham, de Jacob, de etc. etc.
      La religion chrétienne dit le contraire. Il s'agit là d'une construction intellectuelle inaugurée quelque 70 ans plus tard. On est allé rechercher dans la Bible ce qui, a posteriori, pour être utile à justifier une descendance, parce que nécessaire à une forme de crédibilité de l'époque. Le coté "prémonitoire" qu'on invente après coup est agaçant…. Une duperie bien triste… Faire croire que le Messie attendu. Un nouveau chef de guerre qui enfin truciderait, avec les puissances d'En-Haut, tous les impies de la planète … franchement…. Dire que Jésus "c'est ça" ! c'est de la Belle Récup' que faire croire que ce dernier, c'est celui-là qu'on attendait !!
      Un plan média du Retour du Sauveur Saint-Nicolas dont les politiques savent s'inspirer !

      Je persiste et signe : le père de Jésus est un Tout Autre. Une autre personne divine.
      si c'est pour amener "du-même-qu'avant" je ne vois pas où serait la "Révélation" …

      Je ne peux entrer dans une compréhension que par l'intérieur, par référence à une expérience de paternité personnelle. Si on tue mon enfant, me ferai-je à mon tour assassin par vengeance ? forcément cela me traversera l'esprit et le corps. Si on décapite un français innocent, irai-je trucider tous les autres, assassins mais aussi des innocents, ayant commis l'erreur d'être d'étranges étrangers ?

      Qui sera mon éveilleur de conscience profonde ?
      Freud ?… Laissons ce dernier reposer en paix…
      Ou la part divinisée de ma personne ? Accessible à qui se donne la peine de la rejoindre.


      Donc, une toute autre personne divine. Celle dont d'ailleurs vous parler dans vos textes. (je sens que vous allez me dire que je trahis votre pensée… Mais peut-être la vois-je d'une nouvelle justesse ? …)
      Ce qui vous vaut l'inimitié de ceux qui pensent encore à l'ancienne… Mais qui se taisent à présent…
      dommage, ça stérilise les échanges…
      Feriez-vous "trop" autorité ?

      Et tout cas, merci de me permettre une libre expression ….
      Je demeure le Voyageur-Chercheur….

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    3. Je ne saurais répondre à tous vos propos.
      D'abord sur la disparition d'un certain nombre de commentaires. J'ai décidé de ne plus publier certains, parce que je trouvais que leur violence devenait insupportable. Qui plus est, je n'ai pas l'impression d'avoir supprimé le débat puisque ces commentaires ne débattaient pas, ne commençaient pas par lire. J'en ai encore eu un exemple ce matin. Premièrement mon commentaire de l'évangile était séduisant. Deuxièmement je ne tenais pas compte du dernier verset. Troisièmement, m"étais-je interrogé, ne ferais-je pas partie des misérables. Ce qui m'a décidé à ne pas publier, c'est le deuxième point puisque mon dernier paragraphe le contredit expressément. Peut-être ce paragraphe n'est-il pas bon, sans doute doit-il être amélioré, mais le commentaire manifestait que l'on avait pas lu, peut-être que l'on n'avait pas voulu lire.
      Pour ce qui est de ma référence à Freud, je voulais seulement souligner l'archaïque en nous, le régressif. Et il s'exprime dans la religion, cet archaïsme ! Faire du Père le rival castrateur, celui avec qui l'on a des comptes à régler, et refuser que puisse se dire la gratuité d'un amour qui s'offre seulement, désarmé pour désarmer sans violence.Là dessus, il faut renvoyer au dieu pervers de M. Bellet.
      Enfin, je ne suis évidemment pas d'accord avec vous pour le Dieu du premier Testament qui ne serait pas celui du second. Vous dites 70 ! Quelle plaisanterie. Paul écrit avant. Mieux, Jésus a interprété les Ecritures comme parlant de lui. "Cette parole c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit" de Lc 4 ou bien sûr les relectures pascales de Lc 24. On pourra alors prétendre que ce ne sont pas des ipsissima verba, mais des paroles de la communauté post-pascale. A voir..

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