mercredi 21 janvier 2015

Musique contemporaine et liturgie selon Vatican II

Ci-dessous le texte d'une courte intervention lors d'une journée d'études à la Casa de Velázquez (Madrid) le 19 janvier 2015.



Célébration liturgique et genre musical

Un dialogue constant du Moyen Âge au temps présent

 






400 ans de l’œuvre Saint Louis
L’œuvre Saint Louis fêtait d’octobre 2013 à avril 2014 ses 400 ans. Une petite infirmerie avait été voulue en 1613 pour accueillir les Français de Madrid, souvent d’assez pauvres ouvriers, sans recours lorsque la maladie les rattrapait.
Au fil du temps, l’œuvre s’est développée et réunit aujourd’hui un établissement scolaire de 1200 élèves, de la maternelle au bac, une résidence de personnes âgées d’une soixantaine de studios, et la paroisse catholique francophone du diocèse de Madrid.
Différents événements (conférences, célébrations, réceptions, concert, publication, partenariats, dons, etc.) ont marqué cet anniversaire. Il fallait aussi trouver un cadeau ! Il y en eut deux. Une toile de Macha Chmakof, La Pentecôte, alors que nous sommes en plein cinquantenaire du Concile Vatican II, et le Diptyque de Vincent Trollet. Mais entendons-nous, lorsque je parle de cadeau, il ne s’agit pas de bibelots, histoire de ne pas arriver les mains vides ; il s’agit d’offrir à la communauté des fidèles des moyens pour ce qui lui tient à cœur autant que la solidarité avec les plus démunis, sa prière.



Art et pastorale
Pour l’Eglise, commander une œuvre à des artistes aujourd’hui, c’est d’abord compter sur leur engagement et leur générosité. Une paroisse, ou l’œuvre Saint Louis, n’ont pas les moyens de payer à leur juste prix le travail des créateurs et des interprètes. On va mendiant, on ose solliciter, s’appuyant sur les relations d’estime réciproque que l’on a essayé de tisser. Les artistes comme tout homme ‑ leur vie, leur travail, leurs activités ‑ sont ceux au service de qui l’Eglise a été postée par son Seigneur, qu’ils soient croyants ou non, quelles que soient leurs opinions. L’écoute et la marque d’estime sont des chemins privilégiés par où l’évangile conduit l’Eglise.
Donner à voir, à écouter notre monde. L’artiste ne sait pas mieux que les autres. Mais ce qu’il perçoit du monde, de l’homme, il le rend. A écouter ou à regarder son travail on voit un peu de ce que l’on n’avait pas vu ou entendu. Il ne suffit pas d’avoir des yeux pour voir ou des oreilles pour entendre (Cf. Mt 13, 10-17) !
Il s’agit d’écouter d’abord, de voir. Se livrer aux sens. « Nihil est in intellectu quod non sit prius in sensu. » L’adage médiéval explicite ce qui en de nombreuses langues est plus qu’une homonymie, des sens au sens. L’art par son adresse aux sens agit sur l’auditeur et, dans la liturgie, le dispose à ce que célèbre l’assemblée. Malgré le peu de familiarité avec la musique contemporaine, le Diptyque de Vincent a, pour ce qui est observable, agit sur l’assemblée. Celle-ci, assez bruyante lors de la clôture du 400ème anniversaire, avec de nombreux enfants, a été conduite au silence par la musique tant pour entrer dans la célébration que pour la communion. L’art ouvre aussi au sens ou pour le moins interroge, convoque au sens, je veux dire, ce qu’est l’homme et sa vie.
Ne pas s’essayer à l’art contemporain (on n’y comprend rien, ce n’est pas beau, c’est de la fumisterie, etc., etc.) c’est se priver d’une offre ‑ et quelle offre ! une offrande ‑ pour entendre et voir notre monde, ses joies, ses espérances, ses tristesses et ses angoisses.
L’Eglise en ses membres n’est pas plus que la moyenne attentive à l’art qui se fait, elle y statistiquement aussi fermée. Elle n’a cependant jamais tout à fait déserté ce terrain. Ne serait-ce que parce que plusieurs des siens étaient eux-mêmes artistes.
Ainsi j’ai demandé à Vincent d’écrire une musique. On aura compris qu’il ne s’agit pas de donner un air de fête, de faire joli. Il s’agit, de solliciter un sentir du monde (aisthesis) pour prier. La musique au service de la prière, comme elle l’a si souvent été, peut-être son lieu de naissance.


Musique liturgique
Doit-on parler de musique sacrée ? D’art sacré ? C’est dangereux. L’agnus de la Messe du couronnement de Mozart devient un air de la comtesse dans les Noces de Figaro. Le réemploi d’un thème religieux dans une pièce profane existe aussi. Surtout, avec l’évangile, la notion de sacré est mise en péril. Si Dieu se fait homme pour que l’homme vive de sa vie, divine, la séparation, caractéristique du sacré et du profane, est renversée. C’est d’ailleurs ce qui permet de comprendre comment la plainte d’une femme qui se découvre trompée puisse reprendre les mots de la messe : toi qui enlèves le péché du monde, prends pitié de nous (Cf. Jn 1,25). Cela n’en est que plus bouleversant.
Parlons plutôt de musique liturgique. C’est moins contestable. La musique liturgique a connu en France depuis cinquante ans une évolution impressionnante. A la fin du second Concile du Vatican, déjà un peu avant, il a fallu créer tout un répertoire. Evidemment, de l’immense travail de création musical et littéraire, tout n’atteignit pas la qualité requise. Mais aujourd’hui, l’on dispose d’un répertoire de qualité. Les Allemands, qui avaient fait ce travail antérieurement, à cause ou grâce à la Réforme et l’usage du choral, se trouvent devant un répertoire qui a beaucoup vieilli. Les textes en particulier sont souvent poussiéreux, vieillots, porteurs d’une théologie peu renouvelée. Les textes français, dans leur volonté de rejoindre l’actualité, ont pu perdre très vite leur pertinence, trop datés. Mais de véritables poètes ont contribué au répertoire ; je ne citerai que Patrice de la Tour du Pin, Didier Rimaud, Marie-Pierre Faure.
D’un point de vue musical, plusieurs influences se sont fait sentir, notamment celles du jazz et du spiritual, voire de la variété. Le style rondeau, couplets-refrain, a été évidemment privilégié, plus facile pour une assemblée, au risque de mettre en avant la chansonnette. Mais des compositeurs se sont imposés, parmi lesquels Joseph Gélineau, Jo Akepsimas, Claude Duchesneau et Jacques Berthier.
Avec le déploiement des communautés nouvelles, on ne peut pas dire que le souci de la qualité littéraire et musicale ait été pris en compte. Plusieurs compositions ressemblent davantage à l’exercice des veillées scoutes où il faut chanter un texte sur la musique d’une comptine ; les paroles sont ici tel verset biblique ou extrait du Catéchisme. L’absence d’isorythmie d’une strophe à l’autre rend l’adaptation du texte à la musique hasardeuse, au mépris de la langue, des temps forts et faibles, etc. Ont été quasi exclusivement retenues des harmonies simples, des mélodies réconfortantes et entêtantes. Dans un monde souvent perçu comme hostile, s’imposent le néo-byzantin, plus ou moins doucereux, aucune dissonance ; dans un monde déchristianiser, il faut affirmer voire marteler la vérité. C’est le règne de l’harmonie au sens le plus obvie, qui ne pose pas de questions et rassure voire berce, des mélopées obsédantes qui s’imposent comme des rengaines. (Cf. le vade-mecum pour la composition de chants liturgiques diffusé en septembre 2014 par Mgr Aubertin et le Service national de pastorale liturgique et sacramentelle.)
La musique contemporaine, après l’éclatement de l’harmonie classique tout au long du XIXe, voire sa disparition avec le sérialisme, n’est de fait pas d’un abord facile, tant techniquement qu’affectivement. Quelques compositeurs cependant n’ont pas eu peur d’inventer des moyens pour qu’elle puisse trouver place dans la liturgie et guider la prière, convaincus de ce que ce qu’elle exprimait permettait à la prière de prendre chair, gorge et intelligence. Je pense par exemple à Gaston Litaize, Christian Villeneuve, Marcel Godard, Jean-Michel Dieuaide, Xavier Darasse, Henri Dumas, Jean-Louis Gand, etc.
La liturgie doit faire sien l’art qui s’invente aujourd’hui, non seulement, comme je l’ai déjà dit, pour s’approprier un monde mais encore pour que ce que nous vivons de ce monde devienne la chair de la prière. Est-ce à dire que la variété aurait sa place à la liturgie ? Sans aucun doute, si la variété n’est pas réduite à la soupe prédigérée et commerciale, mais est l’expression d’une musique populaire. En ce qui concert la E-Musik, comme on dit en allemand, cela suppose une éducation à l’écoute. Et l’Eglise a encore ce rôle à jouer, accompagner les chrétiens et inviter tous ceux qui le souhaitent à accéder à une expression poétique de l’existence. L’humanisation est évangélisation, et sans la poétique du sens, la lecture des Ecritures est quasi impossible.
Le compositeur pourra, ainsi que Vincent l’a fait, réserver une partie assez simple à l’assemblée et utiliser des musiciens, choristes ou instrumentistes, professionnels ou non, pour articuler son langage propre.


La liturgie selon Vatican II
Pour composer aujourd’hui de la musique liturgique, on ne saurait ignorer ce qu’est la liturgie catholique d’aujourd’hui, son abandon de facto du latin et l’usage des langues vernaculaires, mais plus encore sa théologie, notamment la participation active des fidèles.
La liturgie a été grandement retravaillée depuis cinquante ans et le décret conciliaire Sacrosantum concilium du 4 décembre 63. La restauration la plus centrale me semble résider dans la participation active des fidèles (SC 11, 14, 30-31) et du rôle privilégié du chant pour cette participation. On n’assiste pas à la messe ; elle est l’action de peuple (liturgie) de Dieu. La prière n’est pas un acte d’individus, même rassemblés. Le modèle de la prière est la prière communautaire, à commencer par la célébration eucharistique. En conséquence, le prêtre ne célèbre pas la messe et encore moins sa messe ; c’est l’Eglise qui célèbre l’eucharistie, « les fidèles offrant la victime sans tâche, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi ensemble avec lui » (48). Le « nous » de la prière eucharistique, et de toute liturgie, est celui de l’assemblée.
Je retiens de la Présentation générale du Missel romain (2003) ce qui concerne le chant d’entrée et le processionnal de communion, puisque ce sont les deux pièces que Vincent a travaillées.
« Le but de ce chant [d’entrée] est d´ouvrir la célébration, de favoriser l´union des fidèles rassemblés, d´introduire leur esprit dans le mystère du temps liturgique ou de la fête, et d´accompagner la procession du prêtre et des ministres. » (n°47) « Pendant que le prêtre consomme le Sacrement, on commence le chant de communion pour exprimer par l´unité des voix l´union spirituelle entre les communiants, montrer la joie du cœur et mettre davantage en lumière le caractère "communautaire" de la procession qui conduit à la réception de l’Eucharistie. Le chant se prolonge pendant que les fidèles communient » (86). Le chant de communion est donc un processionnal, qui n’exclut pas une pièce ensuite, mais qui n’est lui nullement optionnel.
Doit être repris par le chant ce que dit la prière eucharistique, comme un des moyens de la participation active des fidèles. « Quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l’Esprit Saint, accorde-nous d’être un seul corps et un seul esprit dans le Christ. » (PE III)
A propos de la langue, il importe que le texte soit compris et pour cela que le génie de la langue soit respecté. Il ne s’agit pas ici d’un seul tridentinisme, mais surtout et encore de la possibilité de participer. La parole et la Parole de Dieu doivent être comprises, même si la liturgie, et encore moins l’art, ne se réduisent à une compréhension notionnelle.
« Ma première conviction, disait Marcel Godard en 2007, est que le chant liturgique ne portera son fruit d’action de grâce ou de supplication que s’il est lié à la Parole, comme une main est liée à l’autre. À tel point qu’il faudrait presque dire que la Parole est la main principale et la musique la main secondaire qui est là pour informer l’autre, la dilater, la colorer, la rendre lyrique. La musique du chant liturgique joue un rôle de servante. Ma deuxième conviction est que la langue française a son génie propre. L’accent n’est pas à confondre avec l’appui rythmique, celui de la scansion, qui est détestable s’il est exagéré. "Le ridicule de la scansion, a écrit Paul Valéry, est de réduire la musique à la barre de mesure quand la musique consiste à faire oublier la mesure". L’accent, lui, soulève le mot, rend expressif les groupes de mots. Il n’est pas pertinent (i.e. immuable). Sous l’effet de l’émotivité, de la persuasion, de la conviction, l’accent peut se déplacer. Il sera souvent l’accent d’attaque, comme chez Paul Claudel et Arthur Honneger. Ma troisième conviction est que les présupposés essentiels à toute création liturgique sont une Eglise vraiment évangélique, une vie communautaire engagée, une foi désinstallante, le courage et la spontanéité de l’expérimentation. » (Interview donnée à la revue Caecilia)
On devra ensuite, autant que possible, montrer l’unité organique de la liturgie qui n’est pas une succession de rites ou de rubriques. La liturgie n’est pas une chose sacrée de laquelle le peuple doit se tenir éloigné. Elle est l’action, structurée de façon dynamique, dans laquelle la parole devient sacrement (St Augustin). Les Ecritures ne sont pas une préparation plus ou moins optionnelle à la consécration ; la liturgie de la parole (SC 24, 35, 51-52, 56, 90-92) constitue une partie d’un unique acte de culte, auquel doivent aussi concourir les chants (SC 30, 112-121), gestes, monitions et prières. Les deux moments que prend en charge le Diptyque de Vincent souligne l’unité de l’acte liturgique eucharistique. Le fait de faire entrer les choristes au début de la procession des ministres, tout en chantant, appelle la procession de l’assemblée qui pareillement s'avancera, pour recevoir la communion.

Voilà dans quel esprit j’ai dialogué avec Vincent, que je remercie d’avoir accepté d’entendre ces impératifs théologiques et pastoraux, pour que sa musique trouve place dans la liturgie, et plus encore, se fasse l’expression de la prière de l’assemblée ou donne à l’assemblée de participer activement à la prière de l’Eglise.
   

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