samedi 20 juin 2015

Comment fonctionne le dogme ? (12ème dimanche)


La tempête apaisée est-elle un miracle ? La question vous paraîtra curieuse. Elle a plus d’importance qu’il y paraît.
Tout dépend de ce qu’on appelle miracle. Dans les évangiles, il n’y a pas de miracle, seulement des récits de miracles. On n’assiste jamais à un reportage en direct, mais toujours à une reconstruction, plusieurs décennies après les faits. Et encore, la reconstruction n’a pas pour critère la véracité historique de l’événement, mais sa signification. Qu’est-ce que l’acte de puissance dit de Jésus ? Quelle est la foi de ceux qui ont été provoqués par le prodige ? Le récit de miracle, bien loin d’un reality-show, est confession de foi.
Avec la tempête, Marc nous livre-t-il un miracle de plus ? Ce n’est pas sûr. Nous aurions plutôt affaire avec ce que l’on appelle une théophanie, une apparition de Dieu. Vous savez ce qu’est l’épiphanie, la manifestation de Jésus aux nations. Vous connaissez aussi les théophanies du Seigneur à Moïse, l’épisode du buisson ardent ou celui de la remise des tables de la loi au Sinaï.
Si la tempête apaisée n’est pas un récit de miracle mais celui d’une apparition de Dieu, son rôle est au moins partiellement différent. Avec la forme littéraire de la théophanie, Marc montre Jésus comme Dieu. Jésus, cet homme, leur compagnon de route et maître, apparaît aux disciples comme Dieu lui-même. D’où leur question : « Qui est-il donc celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »
Alors qu’ils ont peur, Jésus les encourage à la foi. Mais la crainte demeure, comme dans le premier testament chaque fois que Dieu approche. On se voile la face, on ne regarde pas de face de peur de mourir. Dieu est au milieu de nous, Emmanuel, dirait saint Luc.
C’est ainsi par exemple que s’exprime le dogme de la double nature dans l’évangile de Marc. Jésus est Dieu qui a le pouvoir sur les éléments, sur la mer, le lieu typique des forces du mal. Dieu maîtrise cela. « Qui est-il donc celui-ci ? »
Le dogme de la double nature, vrai homme vrai Dieu, se dit par un genre littéraire convenu, la théophanie et comme une question. On est loin de l’affirmation dogmatique comprise comme un « c’est ainsi », comme « deux et deux font quatre » On est dans la nécessité de chercher à comprendre, à interpréter, se référant à ce que l’on sait déjà, la première alliance. On est conduit à s’interroger.
C’est ainsi que fonctionne le dogme, comme interrogation. Certes aussi, il doit être interprété. Ce n’est pas moins important. Mais je retiens ici seulement la forme interrogative du dogme, plutôt la provocation à l’interrogation qu’est le dogme. Loin d’être une solution, l’affirmation des deux natures de Jésus, vrai homme vrai Dieu, dogme s’il en est, est une question : « Qui est-il donc celui-ci ? »
J’en conviens, c’est bien éloigné de ce qu’on pense souvent. Cela invite justement à repenser ce que l’on affirme de la foi. Elle n’est pas un système de pensée, une idéologie avec des réponses toutes prêtes que le catéchisme tiendrait disponibles. La foi, dans sa dimension de vérité, est l’assentiment de l’intelligence et de la volonté à la personne de Jésus qui entraine sur des chemins seulement balisés. Lorsque l’Eglise croit – nous parlons de la foi de [son] Eglise – elle répond à l’appel qu’elle reçoit du Seigneur à vivre, et chacun de nous par elle. Lorsque l’Eglise, et nous en elle, proclame sa foi, elle ne diffuse pas un catalogue de vérités, mais témoigne d’un chemin de vie assuré dans le sillage de Jésus, son Seigneur.
Que le dogme soit interrogation, ce qui provoque à la foi, c’est ce que dit la théologie la plus traditionnelle. Le dogme ne s’arrête pas à ce qu’il dit mais à ce qu’il vise. Je cite ici un des derniers ouvrages du Cardinal Kasper, lequel s’appuie sur l’autorité théologique de Thomas d’Aquin : « Pour lui, l’acte de foi ne se rapporte pas à l’énoncé de la foi, mais à la "chose" attestée dans l’énoncé. Selon la définition d’Isidore de Séville, l’article de foi est certes une saisie réelle de la vérité de Dieu, mais il l’est en visant cette vérité au-delà de lui-même. La foi est en fin de compte un savoir espérant qui ne trouve son accomplissement que dans la contemplation éternelle de Dieu » (L’Eglise catholique, Paris 2014, p. 189)
Le dogme de la foi n’est pas une réponse définitive. Comme tel, il nous rendrait esclaves d’une idéologie de plus. Ce qu’il dit est l’expression voilée de la foi, déformée, comme dans un miroir ainsi que disait Paul lorsque l’image reflétée par un métal mal poli n’avait pas grande précision. « Nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. […] Demeurent donc la foi, l’espérance et l’amour ; de ces trois-là, le plus grand, c’est l’amour. »

4 commentaires:

  1. Il n'empêche : les miracles ou récits de miracles m'empêchent plutôt de croire. J'aime bien les noces de Cana pour d'autres raisons œnophiliques : c'est le premier signe, il touche au vin, au mariage, il est dû à la mère attentive. La réanimation du cadavre de Lazare, qui donc redevient mortel, fait écran à la résurrection du Christ qui est d'une autre nature (si tant est que j'aie compris quelque chose).
    Les miracles me gênent car on tombe vite ensuite, par piété mièvre, dans le n'importe quoi : Lourdes, Fatima, éblouissements de vierges anorexiques conditionnées, ostensoirs en lévitation, commerce lucratif de photogénique prélat imprésario bien peigné dans les Hautes Alpes et à la télé ; dogme quasiment gynécologique sur la très sainte vierge alors que son gosse - Verbe fait chair - a été fait comme tout le monde même s'il n'est pas propriété privée de ses parents (comme tout môme d'ailleurs) ; pour les dérives l'exemple vient de haut avec Wojtyla alias JP II et son "Totus tuus ego sum, Maria", le comble : un pape mariolâtre dont la devise ne fait pas référence au Christ mais à Marie et donc abrégée en Totus tuus ...
    Je veux bien que le dogme soit question, mais admettez qu'ils y a des questions trop encombrantes, inutiles, instituées pour de basses raisons politiques. Trop souvent le dogme est réponse assénée avant qu'il n'y ait question. Un exemple ? Je vous fiche mon billet que jamais François, l'actuel évêque de Rome, n'oserait ériger en dogme l'infaillibilité pontificale ou alors je n'ai rien compris au jésuite argentin qui vient de pondre Laudato si mio Signore.
    Personne ne peut me dire si Dieu existe ou non. A vrai dire, comme il doit être tellement tout autre, peu m'importe, c'est son affaire et je suis homme. Pourtant, comme fils, mari et père, je sais un peu ce qu'est l'amour d'un père et d'une mère. Je crois deviner ce que sont philia, eros et agapè. Alors je suis attentif aux discrètes théophanies exprimées par l'homme de Galilée, le petit juif qui nous parle de son père. Si Dieu est, il doit ressembler à quelque chose qui est de l'ordre de mes parents et amis, de la femme que j'ai épousée, de mes enfants, de mes solidarités, du beau, du vrai, de la musique, de la poésie. J'aimerais bien que Dieu soit mère, cela permettrait peut-être à l'Eglise catholique romaine de n'être pas propriété exclusive de quelques vieux mâles dominants.
    Mécréant, je crois et doute. Je crois ne pas croire, je ne pas certain de douter. J'ai un côté mécréant mystique et athée christique. C'est ainsi : mon credo comporte quelques points de suspension. Je crois savoir pourtant que la foi, c'est l'espérance d'un amour. Alors là, je signe.

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    1. J'ai peur que dans votre message, vous ne mélangiez beaucoup de choses, et que la confusion en rajoute à ce qui vous empêcherait de croire.
      Que Cana ne soit avalable, si vous permettez, que parce qu'il s'agit de vin me paraît un peu léger. Si les signes en Jean, les miracles de Matthieu, Marc et Luc vous font problème, il faut poser le problème pour de bon et pour lui. Au passage, laissez le bon Di Falco à ses occupations, cela n'en facilitera que plus la réflexion !
      Laissez aussi Fatima et Lourdes, qui n'ont jamais eu le même statut que les textes bibliques. Vous avez aussi le droit de ne pas traiter la conception virginale comme un miracle. Je ne crois pas que Luc et Matthieu en parlent ainsi, Marc et Jean n'en disent rien.
      Laissez aussi pour l'heure de côté l'infaillibilité. Un sujet à la fois, s'il vous plaît.
      Vous avez aussi remarqué que Paul ne parle jamais des miracles.
      Quant à l'existence de Dieu, je m'en fiche, si je peux dire. Ce qui m'importe c'est que Dieu, s'il est, soit celui qui renverse la mort, que Dieu, s'il aime, nous aime à ce point.
      Je ne sais si je suis mécréant. Mais jamais les interrogations légitimes sur l'intelligence de la foi ne seront l'expression du doute. La foi n'est pas un système de pensée. Bien sûr, elle serait stupide, nous ne pourrions croire, mais il ne suffit pas qu'elle soit intelligente pour que nous croyions. Le doute, c'est de savoir si l'on s'abandonne ou pas à un Dieu qui ferait vivre, qui s'est fait notre ami.
      Excusez cette réponse trop rapide, mais j'ai essayé d'aménager un passage dans la jungle de vos lignes pour ne pas m'y asphyxier.

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  2. Bien d'accord avec vous, cher docteur-professeur-pasteur, mon cri du cœur est touffu, mal construit, éparpillé. Lorsque j'avais à pondre et plus tard à corriger des dissert ' ou autres mémoires, je m'y prenais autrement.
    Je fréquente bien plus qu'autrefois le Premier Testament (la faute à un certain Albert D., un ch'ti devenu Primat des Gaules, un Juste qui ne fut pas qu'académicien et avec qui j'ai eu la chance d'échanger souvent). Avouez que dans ces textes aussi, ceux de la Bible veux-je dire, pas ceux d'Albert, c'est souvent un bordel magnifique.
    Continuez, PR, on vous lit de loin et invite à vous lire, faute de pouvoir échanger de vive voix.

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    1. Merci, y compris de l'allusion au Cardinal Decourtray.

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