mardi 9 février 2016

Ouvrir un carême de miséricorde avec Luther (Mercredi des cendres)



Nous voici repartis pour un nouveau carême. Ou plutôt, nous voilà repartis pour une nouvelle Pâque à laquelle nous voulons pouvoir participer, nous y étant préparés quarante jours durant. Voici le temps favorable, voici le jour du salut.
Cette année, bien sûr, nous entendons une invitation toute particulière à la bonté. Les deux mots hébreux que l’on traduit par miséricorde sont aussi rendus dans nos versions par pitié, amour, amitié, bonté. Nous entrons en carême pour vivre la miséricorde.
Cette année se prépare aussi un anniversaire. En octobre 2017, cela fera 500 ans qu’aura débuté la Réforme de Luther. Pour être prêt à commémorer cet événement, il est tant de se mettre à lire Luther. Pris par d’autres urgences, je n’avais pas profité de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens pour prêcher en ce sens. Je me rattrape aujourd’hui.
Que l’on ne s’offusque pas ! Il est dépassé le temps où l’on pensait invoquer le diable rien qu’à prononcer le nom de Martin Luther. L’urgence est à la réconciliation des Eglises. Nos Eglises catholique et luthérienne, le 31 octobre 1999, suivies par les méthodistes en 2006, ont signé une déclaration commune sur la justification par la foi. Aujourd’hui, même si c’est en termes différents, nous reconnaissons partager la même foi sur ce point qui fut au XVIe siècle la raison de la rupture. (Le désaccord porte aujourd’hui sur la théologie des ministères y compris la manière de l’évêque de Rome d’exercer son ministère d’unité.)
Benoît XVI, en voyage à Erfurt en 2011 disait de Luther : « Ce qui l’a animé, c’était la question de Dieu, qui fut la passion profonde et le ressort de sa vie et de son itinéraire tout entier. « Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ? » Cette question lui pénétrait le cœur et se trouvait derrière chacune de ses recherches théologiques et chaque lutte intérieure. Pour Luther, la théologie n’était pas une question académique, mais la lutte intérieure avec lui-même, et ensuite c’était une lutte par rapport à Dieu et avec Dieu. »
« Comment puis-je avoir un Dieu de miséricorde ? » Luther se sent tellement incapable de plaire à Dieu ; il connaît son péché, depuis le ventre de sa mère. Il est hanté comme nombre de ses contemporains par la peur de la damnation. Ce qui le guérit de ces excès, c’est la confiance dans la bonté du Seigneur. C’est lui et lui seul qui est juste et nous rend justes. Tous nos efforts (jeûne, aumônes, prière) ne sont rien s’ils prétendent nous sauver. La sainteté, ce n’est pas ce qu’on fait de bien, c’est ce que l’on reçoit de Dieu.
Non que les œuvres n’aient pas d’importance. Tous ceux qui bénéficieront de notre partage et de notre générosité le savent. Nos dons aux frères dans le besoin, nos gestes de bonté envers les personnes blessées ou isolées, les paroles de réconciliation, comme un baume précieux, sont indispensables. S’ils ont un rapport avec notre sainteté, ce n’est pas comme ce par quoi nous l’obtiendrions, mais plutôt comme sa conséquence. La sainteté est toujours celle de Dieu, la sainteté toujours se reçoit. La sainteté reçue de Dieu donne du fruit abondance.
Cette manière de penser ‑ je le redis, catholiques, méthodistes et luthériens y reconnaissent une expression authentique de leur commune foi ‑ a un intérêt notamment, que je souligne. Elle interdit tout pharisaïsme. Je me retrouve devant le Seigneur comme un mendiant. « C’est justement en touchant la chair de Jésus Crucifié dans le plus nécessiteux que le pécheur peut recevoir en don la conscience de ne se savoir lui-même rien d’autre qu’un pauvre mendiant. Grâce à cette voie, "les hommes au cœur superbe", "les puissants" et "les riches", dont parle le Magnificat ont la possibilité de reconnaître qu’ils sont, eux aussi, aimés de façon imméritée par le Christ Crucifié, mort et ressuscité également pour eux. » (François, Message pour le carême 2016)
Oui, nous sommes des mendiants d’amour, amour des autres, amour de Dieu. Nous sommes des mendiants de sainteté. Et plus nous sommes vertueux, plus nous risquons de l’oublier. En ce sens, le contraire de la sainteté n’est pas le vice, mais la vertu. Pourquoi défendre la loi pour la loi, lorsque Dieu se montre comme celui qui accueille sans condition les pécheurs ? Pourquoi user notre temps à défendre la loi plutôt qu’à relever les personnes ? Encore un 31 octobre, en 2014, le Pape disait : « Le choix de vivre attachés à la loi éloignait les pharisiens de l’amour et de la justice. Ils prenaient soin de la loi, mais ils négligeaient la justice. Ils respectaient la loi, mais négligeaient l’amour. Ils se considéraient des modèles. Et c’est pour cela que Jésus pour ces gens n’avaient qu’un seul mot : des hypocrites. […] C’est tellement laid un chrétien hypocrite. Tellement laid. Que le Seigneur nous sauve de cet écueil ! »
Et si encore il y avait des vertueux ! Jésus a déjà fait la démonstration qu’il n’en était aucun : Que celui qui n’a jamais péché lance la première pierre. « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais vous dites : Nous voyons ! Votre péché demeure. »
De sorte qu’« il est bien vrai que seuls les amis de la croix du Christ sont ses ennemis. » (Cours sur l’épître aux Romains, p. 40). Quelques superbes lignes d’une lettre de 1516 (p. 100) : « Apprends à connaître le Christ et le Christ crucifié ; apprends à chanter sa louange, à désespérer de toi-même et à dire : "Toi, Seigneur Jésus, tu es ma justice, mais moi, je suis ton péché ; tu as assumé ce qui est à moi, e tu m’as donné ce que je n’étais pas." Prends garde, mon cher frère, d’aspirer un jour à tant de pureté que tu ne voudrais plus voir en toi le pécheur, tout en l’étant. En effet, le Christ n’habite que chez les pécheurs. Réfléchis bien à ce grand amour et vois-y la plus douce des consolations. »

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