vendredi 10 juin 2016

Devenez ce que vous recevez (11ème dimanche)


Il y a dans l’évangile quelques personnages stéréotypés. Ainsi, le pécheur, quand c’est un homme est un publicain, quand c’est une femme, une prostituée. L’un est collabo et aime l’argent, l’autre est censée aimer le sexe et dérègle l’ordre social auquel tous obéissent. La tradition ascétique reconnaît dans le sexe, l’argent, le pouvoir, la triple face du péché, ce qui nous fait courir et nous détourne du service de la vie, des autres, de Dieu.
Ces pécheurs évangéliques ne sont pas toujours heureux, loin s’en faut. Comme aujourd’hui, les femmes et les hommes qui vendent leur corps ne le font que forcés, à quelques exceptions près, peut-être. Ils sont méprisés par les autres. Et si les autres étaient sans péchés, ils pourraient peut-être regarder de haut les publicains et les prostituées. Mais leurs dénonciations se retournent en hypocrisie – pharisiens hypocrites !
Publicains et prostituées sont les révélateurs du péché de chacun et c’est pour cela qu’ils sont les archétypes du pécheur. Jésus, qui cherche la compagnie des pécheurs, est donc toujours fourré avec eux. S’il avait en horreur les pécheurs, ces derniers, nous, ne pourrions entendre l’appel qui affirme notre grandeur d’hommes et de femmes, notre dignité de fils et filles de Dieu, quoi qu’il en soit de notre péché.
Jésus mange avec les pécheurs ; aujourd’hui encore Jésus partage avec nous son repas. Que les pécheurs communient demeure pour certains scandaleux. Aujourd’hui, ceux que l’on stigmatise dans l’Eglise sont les divorcés remariés ou les homosexuels. (C’est curieux, on a gardé de l’Antiquité la haine du sexe hors impératifs et cadres sociaux, alors que la libération des mœurs serait acquise, mais l’on a totalement omis la haine de l’amour de l’argent, qui est responsable de tant d’injustices et de crimes, qui tue, y compris à travers l’émigration économique ; il y a déjà des milliers de noyés en Méditerranée, cette année encore.)
Jésus mange avec les pécheurs, avec nous. Ce n’est que très peu un acte religieux, une dévotion ou une piété ; c’est un acte politique. Pour sacramentel que ce soit, ça n’en est pas moins social. Intégrer les pécheurs à la société, nous désigner comme des pécheurs pardonnés, c’est un projet de société. Comment pourrions partager le repas du Seigneur et oublier ceux qui crèvent en mer, ceux qui n’ont pas de travail, ceux qui sont réduits en esclavage, par notre propre usage de la société et du marché ? Même si cela nous déplaît, parler de Jésus et de ses commensaux a des répercutions sociales et politiques, y compris à l’intérieur de l’Eglise. Quand Jésus mange avec les pécheurs, c’est politique, parce que cela renverse les cadres de la cité, la polis, y compris la cité ecclésiale. L’année de la miséricorde nous donne d’en prendre conscience. Jésus bouleverse l’ordre établi. Et dire qu’on a fait, et fait encore, du christianisme l’allié de l’ordre établi au point que Marx le dénonce comme l’opium du peuple ! De quelle perversion sommes-nous responsables ?
Véronèse peint en 1573 une dernière Cène, ou repas chez Simon (Lc 7, 36-50), avec de nombreux personnages qui ne sont pas dans l’évangile, des courtisans, des fêtards, certains qui se désintéressent du repas dit eucharistique. L’Inquisition interroge l’artiste qui ne change rien à sa toile si ce n’est le titre, Repas chez Lévi. Sans doute avait-il vu juste. Jésus a toujours cherché la compagnie des pécheurs, y compris à la dernière Cène ; il y avait d’ailleurs au moins deux traitres, Judas et Pierre. S’attabler avec des pécheurs comme nous, quand on est Dieu, c’est le renversement des valeurs auxquels nous disons sans cesse être attachés. Que voulez-vous, le trois fois saints aime les pécheurs !
C’est ainsi qu’il les tire de leur mort, les ressuscité. Si nos vies ont du prix aux yeux de Dieu, aucune n’est perdue. Dieu aime les pécheurs et les invite à vivre réconciliés entre eux ; comme si la vie était un festin de convivialité, un repas de partage, de respect, d’écoute. C’est cela le paradis, un banquet sur la montagne sainte. Il s’agit de laisse l’autre vivre en nous ; ce n’est plus nous qui vivons, mais l’autre, le Christ aussi. Vivre serait l’abdication de soi pour être au service de l’amour des autres. Ce n’est pas un hasard si les vœux religieux répondent par la chasteté, la pauvreté et l’obéissance à la fascination du sexe, de l’argent et du pouvoir.
Jésus nous aime. Il s’attable avec les pécheurs, il se donne à nous. Quand nous le recevons, alors même que nous ne sommes pas dignes de le recevoir dans notre maison, nous devenons, ensemble, son corps. Nous recevons le corps du Christ pour être le corps du Christ.
On y revient. La communion est un acte politique, pour le moins qui construit un corps, un corps pour l’humanité. Chacun ne reçoit pas le corps pour soi, mais pour former un seul corps. C’est une annonce prophétique, un manifeste politique. L’humanité est appelée à devenir le corps du Christ, peuple de frères, peuple du partage, et ceux qui communient sont les prophètes, les veilleurs de cet appel. En recevant le corps du Christ nous formons le corps du Christ et annonçons à tous les hommes que le seul chemin pour l’humanité est la fraternité. Fini du pouvoir et de l’argent confisqués ainsi que de l’esclavage sexuel, nous nous mettons au service du bonheur les uns des autres.

3 commentaires:

  1. Je suis vraiment d'accord avec Patrick, mais je ne communie plus depuis bien longtemps car je n'en suis pas digne. "Non sum dignus", comme on ne dit plus. Parfois cela me manque, par nostalgie peut-être de mon enfance pieuse, mais pas que ...
    Si j'étais pute ou collabo friqué, peut-être oserais-je m'avancer de la sainte table ? Non, c'est autre chose, je tente de suivre le message de Jésus, mais il est compagnon trop exigeant si on le prend vraiment au sérieux : inaccessible étoile. Alors je ne vais pas faire semblant d'être un bon disciple. C'est trop difficile, non sum dignus !
    Autre raison, révélatrice de mon orgueil démesuré : je n'ai pas envie de communier avec la plupart des gens que je vois communier quand parfois je participe à une messe. Sauf exception, mes solidarités sont ailleurs. En tout cas pas du côté de la plupart des cathos type manif pour tous, prélats de droite sur la défensive, électeurs-électrices de Marine, moralisateurs professionnels qui ne sauraient porter les fardeaux qu'ils imposent aux autres, savants et sachants qui savent d'avance ce que Dieu dit et veut.
    Dernières raisons encore : je suis fermement opposé à la chosification de l'eucharistie, au côté magique de la chose, à la présence dite réelle sans que soit présent le vrai partage, à tout ce qui a conduit à l'hyper-sacralisation du clergé soi-disant pur, asexué et monté sur piédestal.
    Sur ce point au moins, je sais que Patrick (que je lis depuis longtemps) est un allié que son devoir de pasteur oblige à dire les choses avec plus de nuances pastorales que moi.

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    1. Dans mon texte pour la fête Dieu, je rappelais que le jansénisme avait été responsable pour une part importante de la raréfaction de la communion. Dans ce texte, je veux montrer que la Cène est un rassemblement de pécheurs à qui Dieu continue de s'offrir. Et vous attendez quoi pour communier ?
      C'est vrai, parce que cela fait de nous un corps, cela oblige à communier avec des gens que nous pouvons détester ou mépriser. Communier oblige à les fréquenter, et sans doute à les détester ou mépriser un peu moins. C'est encore la force politique de la communion...
      Quant à votre dernier alinéa, je vous en laisse la responsabilité. Je n'écris qu'en a moi que ce que j'essaie de penser et de croire. Je ne censure rien au nom d'un soi-disant devoir de pasteur. Il m'arrive tout au plus de corriger mon vocabulaire, de veiller à simplifier l'expression et de ne pas donner libre cours à mon ressentiment éventuel.

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  2. Il n'est évidemment pas simple d'aimer ceux que nous n'aimons pas mais j'aime bien ce que dit Marion Muller Colard. Essayer d'aimer c'est avant tout poser des gestes plus qu'une question de ressenti, alors serrer la main de son voisin même FN, même manif pour tous à la messe, c'est déjà un début.
    Florence

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