vendredi 24 juin 2016

Difficile liberté (13ème dimanche)



Nous lisons depuis quelques dimanches de petits extraits de la lettre de Paul aux Galates. L’épitre a été écrite vers 54, peut-être deux ou trois ans plus tard. C’est donc un des tout premiers écrits du Nouveau Testament. Elle est de la main de Paul et destinée à l’Eglise qui se situe autour de l’actuelle Ankara.
Des membres de la communauté pensent que le respect de la loi juive constitue une obligation pour les chrétiens. Cela met Paul hors de lui qui traite les Galates de fous, stupides ou sans intelligence selon les traductions. En plein milieu de ce court texte, au chapitre trois, Paul ne se retient plus : « O Galates sans intelligence, qui vous a ensorcelés ? À vos yeux pourtant ont été dépeints les traits de Jésus Christ en croix. Je ne veux savoir de vous qu’une chose : est-ce pour avoir pratiqué la loi que vous avez reçu l’Esprit, ou pour avoir cru à la prédication ? Etes-vous à ce point dépourvus d’intelligence de commencer par l’esprit pour finir maintenant dans la chair ? Est-ce en vain que vous avez éprouvé tant de faveurs ? »
Une double opposition sous-tend les propos de Paul, l’Esprit et la chair, la loi et la prédication. Esprit peut désigner aussi bien ce qui s’oppose à la chair que celui que l’on appellera plus tard la troisième personne de la Trinité. L’esprit est ce qui fait vivre et que l’on a reçu ; don de Dieu mais aussi souffle vivant de l’homme. Cette théologie première est vraiment délicieuse. Le souffle vivant en l’homme qui fait vivre l’homme, c’est bien l’homme lui-même, mais c’est tout autant ce qu’il reçoit de Dieu, Dieu lui-même. Pourrait-on mieux dire la création de l’homme par Dieu comme don de lui-même à sa créature ?
L’Esprit souffle où il veut ; on ne sait ni d’où il vient ni où il va. Il passe comme amour de Dieu à l’homme et permet à l’homme d’aimer Dieu. Il nous fait participant de la vie divine. L’Esprit c’est Dieu en nous et nous sommes de sa race. C’est divin ce qui est en nous, et c’est de l’humain qui est en Dieu, nous le savons avec Jésus. L’Esprit, c’est justement Dieu qui se partage, qui s’échange, du Père au Fils, de Dieu avec nous. Ceux qui rêvent d’arraisonner l’Esprit on perdu d’avance. On n’arrête pas le souffle.
Nous aimerions bien figer l’Esprit. C’est fatiguant de ne pas savoir à quoi s’en tenir. Qui est Dieu ? Qui est l’homme ? Qui est le croyant ? On veut des repères, clairs et distincts. On veut que l’appartenance chrétienne soit objective, visible. Mais l’esprit brouille les pistes ; il interdit les propriétés, ce qui est propre, ce que l’on possède ; il entraîne à l’aventure de l’amour, de l’abandon. N’importe pas qui l’on est, l’identité, chrétienne ou non, mais par qui l’on est conduit. Et dire conduite c’est dire déplacement, nomadisme.
Paul oppose clairement la loi et ce qui a été entendu, la prédication. Vivre selon la loi, c’est charnel. Cela mène logiquement à la mort. C’est incroyable que des chrétiens qui ont reçu l’Esprit qui est Seigneur et qui donne la vie, puissent lui tourner le dos et choisir la mort, la chair. La parole accueillie, voilà la vie. Et la parole, comme le souffle, ne s’enferme pas. Nous voilà de nouveau refaits avec nos envies de choses concrètes, tangibles, matérielles, charnelles. Nous voulons l’objectivité d’une loi, d’un message, d’un catéchisme, que sais-je ? C’est plus facile de respecter la loi que de prétendre se laisser mener par l’esprit.
Or le Dieu de Jésus, comme celui de Moïse, se refuse à toute objectivation, parce qu’il est sujet et source des sujets. Impossible d’en faire un objet, une idole, de le chosifier, le retenir, que ce soit dans une loi, une morale, un dogme, un sacrement. Même l’hostie consacrée fonctionne parfois comme une idole. Folie de charnels qui se croient spirituels.
La vie avec Jésus nous libère de toutes les idoles. Et il y a toujours beaucoup trop d’idolâtries en nos vies, nous-mêmes, nos desiderata, nos lubies, nos phobies, nos incapacités à vivre librement, de l’Esprit, y compris en matière religieuse. Il faut être fou pour suivre Jésus, de la folie de la croix et non de l’ineptie du monde qui se détourne de la vie. Il faut être fou pour oser entendre une liberté radicale, des convenances, de ce qu’il faut penser et dire.
Choisir le Christ, c’est une libération. Nous l’avons entendu dans une sorte de pléonasme : « c’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés. » Etre disciples de Jésus, être baptisés signifie notre libération. Et la libération est une lutte contre les idoles, nos propriétés, nos identités, ce que nous vénérons plus que la vérité, ce que nous prenons pour la vérité.
Liberté radicale de la vie chrétienne, liberté à laquelle nous tournons le dos parce que c’est trop dangereux de vivre ainsi. Regardez les traits de Jésus Christ en croix ; écoutez la parole de la prédication. Dostoïevski nous en a avertis dans sa Légende du grand inquisiteur. La liberté, comme la foi, comme la vie, c’est un chemin escarpé ; trop peut-être.

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