mardi 2 août 2016

Remi Brague et le Pape

François a donné une interview à La Croix en mai 2016 où il parle de l'Islam. Rémi Brague donne alors un article au Figaro. En rentrant des JMJ, alors qu'un prêtre a été assassiné à Saint Etienne du Rouvray, le Pape répète son opposition à lier violence terroriste et Islam. Le Figaro trouve bon de publier de nouveau le texte de R. Brague.

Cela m'invite à quelques réflexions.


1.      Il s’agit d’un texte de mai 2016. Ce n’est donc pas une réaction de R. Brague à ce que dit François dans l’avion de retour des JMJ. (C’est Le Figaro qui en publiant de nouveau ce texte en change le contexte.) Cela indique au moins que François a de la suite dans les idées. Et s’il se trompe, il se trompe avec obstination. On peut penser que depuis mai, des conseillers l’auraient alerté sur son erreur, si c’est bien d’erreur qu’il s’agit. Il défend une thèse philosophique, théologique, politique.


2.      Il est manifestement entendu que des catholiques déclarés peuvent corriger les interviews du Pape comme un prof une copie de philo. C’est une bonne nouvelle. La sacro-sainte obéissance au Saint-Père est désormais du passé. On aurait aimé que cela eût été possible sans créer le moindre scandale durant le pontificat précédent. Bref un acquis. On ne pourra donc plus, sous prétexte que c’est parole pontificale, obliger au soi-disant accueil obéissant.


3.      Je suis surpris par la manière de dire. Une affaire de goût. « Rien ne prouve que ce soit mon goût qui soit le bon. » Effectivement. Mais quand on est philosophe, on argumente autrement que selon le « ça me plaît, ça ne me plaît pas. » On en veut plus qu’une histoire de sentiments. Faut-il donc que le relativisme, le chacun sa vérité ou la généreuse tolérance (moi, je pense comme cela mais tu peux penser autrement), ait gagné jusqu’aux philosophes ! Soit il s’agit d’une légitime diversité des opinions, et alors, les propos de François ne méritent pas d’être relativisés ; soit il s’agit d’une insinuation, de ce que le Pape pense de travers, mais alors, on ne peut en rester à des affaires de goûts.
(Entre parenthèses, on pourra effectivement se demander de Certeau ou Lubac, lequel des deux aura marqué la pensée le plus profondément. Je rappelle que le premier fut l’élève du second, avant que ce dernier ne comprenne plus les perspectives de son élève et s’en détourne. Plus de vingt ans après leur mort, la pensée de Certeau semble féconder bien davantage la réflexion, dans et hors de l’Eglise, en France comme à l’étranger…)



4.      Rémi Brague est un spécialiste de la philosophie médiévale, notamment juive et arabe. Cela lui donne une compétence, reconnue, sur les textes de cette période. La connaissance de l’Islam des IXème-XIIIème siècles rend-elle compétente pour penser l’Islam au XXIème siècle ? Drôle d’expertise et curieuse recherche d’expert de la part du journal. Imaginez que pour penser le catholicisme du XXIème siècle, on interroge un spécialiste de la philosophie des Lumières dans sa lutte émancipatrice contre l’Eglise. La description de l’Eglise à laquelle on aurait droit aurait peu de chance d’être juste. La puissance ecclésiale du XVIIIème ne donne guère d’idée de ce qu’est l’Eglise aujourd’hui.


5.      Peut-on faire référence au travail d’un autre spécialiste de l’Islam médiéval, Emmanuel Pisani, qui a soutenu en 2014 une thèse sur Al-Ghazali, un auteur musulman mort en 1111 ? Il résume son travail en disant que le dialogue fait partie de l’identité de l’Islam. Il s’agit explicitement pour Ghazali de s’interroger sur les différences voire divergences entre musulmans, qui ont une répercussion sur le  statut des non musulmans. Entre la lecture de Brague et celle de Pisani, n’y aurait-il qu’une affaire de goût ? C’est très grave si l’un de ces goûts menait l’air de rien à l’islamophobie.


6.      Rémi Brague serait-il amnésique ? Ne se serait-il rien passé entre le XIIIème siècle et le XXIème ? A propos de conquête, puisque c’est ce qui constituerait la distinction entre Islam et christianisme, il y eut quelques vagues de colonisation, en Amérique appelée précisément latine, en Afrique (et je prends soin de ne pas parler des Croisades). Les baptêmes forcés, au nom du « Hors de l’Eglise pas de salut », le respect des peuples indigènes, de leurs cultures, de qui était-ce le fait si ce n’est du christianisme ? Sans être bêtement progressiste, positiviste, on peut penser que le XIXème siècle chrétien avait quelques siècles de plus que l’expansion arabe (qu’il faut sans doute penser dans la suite des si mal nommées invasions barbares) pour réfléchir à la dimension éthique ou plutôt immorale de la conquête.
Y a-t-il vraiment une différence entre l’expansion de l’Islam aux VIIème et VIIIème siècles et ce que l’on n’appelle pas une conquête ni une invasion, mais la découverte de l’Amérique ou la colonisation aux XVIème et XIXème siècles ? (On pourra en outre rappeler que le royaume wisigothique (alors catholique) est divisé, en perte démographique, victime de pestes et de famines. Les Juifs et une faction wisigothique ont facilité l’invasion de 711, voire, selon certains historiens, ont fait appel à l’envahisseur pour renverser le camp adverse.)



7.      Peut-on imaginer ce que serait le catholicisme sans la grande réforme du XXème siècle qu’est le concile Vatican II ? Ce concile arrive comme la résolution d’une crise, née avec les Lumières, d’opposition de l’Eglise à la modernité, en fait d’opposition de l’Eglise à tout ce qui prétendait limiter son pouvoir et sa prétention à être la seule tenante et défenseur de la vérité. Sans cette réforme, demeureraient d’actualité les saillies de Grégoire XVI contre la liberté religieuse (qui permettent de recourir à la force, si du moins cela ne crée pas une situation plus chaotique, ce que l’on appelle « la thèse et l’hypothèse »), les condamnations de catholiques œuvrant pour la démocratie pendant tout le XIXème siècle, la condamnation encore par Pie XI de l’œcuménisme, l’antijudaïsme, l’impossibilité de prendre en compte l’histoire dans la vérité, qu’il s’agisse de la lecture biblique ou de la tradition dogmatique (cf. les condamnations du moderniste par Pie X et encore Pie XII). On sait ce que serait le catholicisme sans Vatican II. Les intégristes lefebvristes et ce qui reste de l’Action Française dans la pensée catholique en donnent une bonne idée. Le national catholicisme franquiste en a aussi constitué une bonne illustration.
Si le catholicisme a été capable d’une telle réforme, l’Islam ne pourrait-il pas aussi passer par là ?


8.      Est-il certain qu’il n’y a pas de verset qui invite à la conquête dans le Nouveau Testament ? L’appel à la haine de ceux qui ne pensent pas comme nous est explicite en 2 Jn 10-11 ou Jd 23. Le recours au vocabulaire guerrier n’est pas réservé au premier testament (Mt 10, 34-35 ; Mt 21, 40 ; Lc 10, 19 ; Lc, 19, 27 ; Ep 2, 15, etc.). 2 Th 2,8 condamne l’impie à l’anéantissement. Mt 28, 18-19 peut certes être interprété en termes d’enseignement plus que de guerre, malgré la référence à la toute-puissance du Christ. Il n’en a pas moins servi de justificatif à l’expansion, parfois violente du christianisme. Là où le judaïsme trouve sa vocation à servir de bénédiction pour les familles de la terre, la nécessité expansionniste d’une religion intégrale, qui prétend connaître la vérité, a conduit à l’usage de la force, c’est un constat difficilement contestable.
On a lu, surtout depuis Augustin (+ 430), le compelle intrare, faites-les entrer de force (Lc 14, 23) comme justification du recours à la violence pour obliger à croire. Il s’agit ici d’une interprétation de la parabole, certes. Mais justement, le problème d’une sourate ou d’un verset biblique, c’est l’interprétation qu’on en fait. Le fondamentalisme est impossible, pas plus pour justifier la violence que pour démontrer que le Coran ou la Bible seraient des livres qui invitent à la violence.


9.      L’urgence consiste à se garder de tous les intégrismes, y compris catholiques, où de ce qui y mène, une forme de communautarisme fondé sur une soi-disant culture chrétienne, une forme de repli identitaire. La radicalisation touche aussi le christianisme, cela est patent aux Etats Unis, mais aussi en Europe. La Pologne et la Hongrie empruntent actuellement des chemins terrifiants. Les extrémismes de droite, en France comme dans toute l’Europe se nourrissent des cautions intellectuelles que fourniront des penseurs au-delà de tout soupçon comme R. Brague.


10.  Enfin, est-il possible de parler des rapports de l’Islam et du terrorisme sans prendre en compte l’histoire de deux siècles et demi de rapport entre l’Occident et le monde arabe, sans envisager ce qui crée des injustices dont il semble à certains qu’il est impossible de sortir autrement que par la violence. Le Pape, lui, ne fait pas l’impasse : « Le terrorisme est aussi… je ne sais pas si je peux le dire car c’est un peu dangereux, mais le terrorisme grandit lorsqu’il n’y a pas d’autre option. Et au centre de l’économie mondiale, il y a le Dieu argent, et non la personne, l’homme et la femme, voilà le premier terrorisme. Il a chassé la merveille de la création, l’homme et la femme, et il a mis là l’argent. Ceci est un terrorisme de base, contre toute l’humanité. Nous devons y réfléchir. »
Je ne crois pas que l’Islam soit la raison du terrorisme. La preuve c’est que l’immense majorité des victimes du terrorisme islamiste est musulmane ! Les terroristes qui ont frappé en France sont des enfants de la République, et à Saint Etienne du Rouvray, avec un nom bien gaulois. Il me semble qu’il y a beaucoup de vrai dans la thèse de O. Roy, reprise par Filiu ou par Bertho, sur l’islamisation de la radicalité contre celle de la radicalisation de l’Islam.

8 commentaires:

  1. Dans un autre article Rémi Brague dit ceci à propos de l'Islam :
    "Tous, même athées, nous nous faisons de ce que doit être une religion une image calquée sur le christianisme. Nous y incluons donc des "rites", la prière, etc., alors que nous en excluons le droit. Et le christianisme n’a pas d’autre morale que la morale commune du Décalogue.
    L’islam, lui, est essentiellement un système juridique à fondement divin.
    La mystique, la piété individuelle, y sont permises, mais facultatives. L’obéissance aux commandements "divins" y est en revanche obligatoire."...
    Plus loin : "Le Dieu de l’islam n’entre pas dans l’histoire, soit par alliance (judaïsme), soit en poussant l’alliance jusqu’à l’incarnation (christianisme), mais y fait entrer la manifestation de Sa volonté, sous la forme de commandements et d’interdictions. Le message divin est soit une répétition des messages précédents (un seul Dieu, qui récompense et punit), soit une législation la plus précise possible. Le judaïsme connaît lui aussi un code de conduite très précis, mais ce code ne vaut que pour les Juifs. L’islam, lui, dit que tout homme doit s’y conformer.
    Nous avons du mal à le comprendre, mais l’islam est avant tout un système de règles qui doivent avoir force de loi dans une communauté."
    Il me semble que le problème est moins une comparaison des violences exercées au nom de telle ou telle religion que celui d'une tentative de compréhension de l'islam qui, pris dans son radicalisme, "oblige" certains musulmans à utiliser la violence pour étendre la soumission de tout un chacun à cette idéologie". Qu'en penses tu?

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    1. Je serais presque prêt à signer les lignes que vous citez. Presque, parce que "la morale commune du décalogue", c'est compliqué. S'agit-il de la morale dite naturelle ? Pas sûr car alors comment y fera-t-on ordre d'aimer le Seigneur ? Et comment peut-il y avoir ordre d'aimer ? N'est pas le violeur qui intime ce genre d'ordres ? Du coup, la morale du décalogue explose, et n'est plus tout à fait une morale.
      Voilà par exemple un des points qui m'interdit de parler exactement en ces termes.

      Que l'Islam repose sur un système juridique, je veux bien le croire. J'ai rencontré un certain nombre de juifs pour lesquels il en allait de même, bien loin d'un amour de Dieu (qui est peut-être une affaire une nouvelle fois pensée à partir du christianisme). De même que la mystique serait optionnelle en Islam, d'après R. Brague, de même m'est-elle apparue chez certains juifs.
      Et quand je regarde concrètement ce qu'il en est de la foi chrétienne, de sa pratique, de sa mise en pratique, je voudrais bien savoir qui des chrétiens aime Dieu. Pour qui ces mots "aimer Dieu" font sens parmi les baptisés ?

      Ceci dit, même si la grandeur de l'évangile demeure pour moi inégalée, ce n'est pas ce qui fait que je suis chrétien, mais un Dieu qui se propose en son intimité à partager. Que la représentation de ce Dieu doive être purifiée, y compris dans un sens inattendu pour les chrétien, par delà le dogme trinitaire ou le dogme de l'incarnation, c'est sans doute une nécessité. Je veux dire que ces dogmes ont peut-être été jusqu'ici pris trop littéralement, comme une mythologie.

      Oui, vous avez raison, la comparaison de qui est le plus ou le moins violent n'est pas la bonne piste. On ne participe pas ainsi à un dialogue. D'autre part, les principes sont une chose, leurs réalisations dans l'histoire une autre.
      Je ne crois vraiment pas que le terrorisme que nous subissons soit une histoire d'Islam. Je le redis, les premières victimes, sont des musulmans, dans l'immense majorité. L'Islam sert aujourd'hui d'outil idéologique à la radicalité, comme hier le communisme pour les brigades rouges ou la bande à Baader. Toute idéologie exige la soumission. Et le christianisme a aussi une tendance à être idéologique, qui exige la soumission. Les dérives sectaires de certains communautés nouvelles en sont une illustration par exemple.
      Voilà quelques trop rapides éléments de réponse...

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  2. Voici une réflexion tout à fait intéressante et que j'aimerais avoir été capable d'écrire. Toutefois elle me parait un peu hors sol compte tenu de quelques expériences personnelles vécues avec des musulmans côtoyés de près dans des activités sociales. Difficile d'entendre des concitoyens français vous dire leur haine de la France ; difficile d'entendre les mêmes répéter "nous les arabes, vous les français" ; difficile de partager des mètres carrés sociaux au bas d'un immeuble pour faire de l'alphabétisation et du français langue étrangère à côté d'une association dite culturelle qui devient de plus en plus cultuelle et qui finit par vous mettre dehors sans réaction de la mairie qui laisse entendre que - certes - ce n'est pas normal mais n'ose pas réagir pour éviter ennuis et accusation de stigmatisation ; difficile d'entendre dire : " moi, ma femme, elle est pudique et mes filles sont surveillées, ce n'est pas comme les vôtres." (sic); difficile d'entendre des propos antisémites, difficile d'être personnellement menacé et traité de raciste lorsque - fort modeste employeur - il a fallu se résoudre à licencier quelqu'un qui piquait dans la caisse et faisait commerce illicite. Je sais que tout cela ne prouve rien, qu'il convient d'éviter de généraliser. Mais c'est aussi cela la vie ; ma vie en tout cas.

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  3. Hors de sol, le sont sans doute toutes les réflexions qui essayent d'expliquer l'inexplicable. Et pourtant, il faut bien essayer de comprendre pour tenter éradiquer.
    Sentiment de mépris où vivent nombre de personnes, pourtant françaises, mais issues d'une immigration post-coloniale. Oui. A l'échelle de la planète, les arabes, comme les noirs sont méprisés. Et l'on voudrait qu'eux n'aient pas de haine, n'aient pas la haine ?
    Ce n'est jamais une raison. On ne peut donner raison à la haine.
    Et tous ceux qu'habitent cette haine heureusement ne sont pas fou à tout casser, à tuer.
    Mais nous récolterons encore longtemps les fruits amers de notre histoire, d'autant que nous persévérons à écrire des pages de discrimination.

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  4. Autre manière d'appliquer le slogan machiste ,ô combien,"si tu ne sais pas pourquoi tu bas ta femme,ça ne fait rien, continue car elle le sait",non?

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  5. Un texte de janvier 2015.
    Pourquoi des jeunes Français issus de familles musulmanes ou convertis nourrissent tant de haine ?
    http://pratclif.com/2015/haine.htm
    L'analyse de société occupe tout le texte. A la fin, sans que ne soit totalement explicitée l'articulation, on passe à une critique de l'Islam, surtout pas le biais d'une citation. La critique semble d'ailleurs peu assumée puisque le paragraphe est intitulé "L'espoir".
    C'est curieux, le seul remède viendrait d'une réforme de l'Islam alors que tout l'article est une critique de la société française.
    Ce n'est à mon avis pas tant l'Islam le problème, mais des sociétés et cultures qui ont du mal à vivre ensemble dans le monde globalisé. La "démocratie" en étant le bien des plus riches, attire autant qu'elle fait peur aux autres ethos, qu'il s'agisse des civilisations arabes ou des sociétés africaines. (Je pense que les sorties intégrisantes du Cardinal Sarah ne sont pas tant le fait d'un intégrisme catholique que l'effroi devant les sociétés occidentales, d'autant que celles-ci prétendent imposer leurs normes (et leurs oppressions) à tous.)

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  6. Où je constate que nos aînés, les Juifs, "récoltent depuis longtemps et aujourd'hui encore les fruits amers de notre histoire."
    Permettez-moi de partager :
    http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/08/10/31003-20160810ARTFIG00132-le-discours-moral-de-l-eglise-peut-il-fonctionner-face-a-l-islamisme.php
    Cordialement dans l'attente de votre lecture critique.

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  7. http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/07/28/31001-20160728ARTFIG00130-terrorisme-on-sacrifie-les-victimes-pour-ne-pas-avoir-a-livrer-bataille-contre-les-bourreaux.php
    Si je vous saoule, j'arrête... d'autant que je suis moi-même gêné, voire peiné, de me surprendre à lire la presse de droite, de me reconnaître en grande partie dans les propos de M. Trigano. Je trouve chez lui plus de vérité que chez ceux qui nient l'antisémitisme originel et actuel de l'islam.

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