jeudi 1 septembre 2016

Il partit sans savoir où il allait


Peut-être cela vous est-il arrivé cet été. Vous êtes partis sans rien connaître de votre destination. Une fois arrivé, vous n’aviez plus vos repères. L’expatriation offre le même genre d’expériences ; chaque fois que l’on découvre une nouvelle situation.
On est alors bien obligé de faire confiance, par exemple au chauffeur de taxi, dont on n’est pas sûr qu’il ait compris ce qu’on lui a dit. Faire confiance, compter sur l’autre, risquer des relations nouvelles. A partir, on note plus que de coutume que l’on ne peut pas vivre sans faire confiance aux autres, sans croire ceux que l’on ne connaît pas même. C’est bien une histoire de foi. « Par la foi, répondant à l’appel, Abraham obéit et partit pour un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait. » (He 11,8)
Ce type de confiance, de foi en l’autre est une pratique de la différence. Croire, c’est pratiquer la différence. Croire, c’est se risquer au jeu de la différence. Croire n’a pas alors un sens uniquement religieux ; nous sommes tous des croyants au sens où nous portons tous foi à ce que nous disent les autres, mêmes inconnus, lorsque nous leur demandons ne serait-ce que notre chemin ou l’heure. Ainsi fonctionne la société.
La pratique de la différence nous construit. Nous apprenons qui nous sommes par les autres. Le plus court chemin de soi à soi passe par autrui. Et voilà pourquoi il est si important de partir, précisément sans savoir où l’on va. Notre identité ne précède pas le dialogue et la rencontre, qu’elle rendrait possible, mais, jamais définitivement acquise, elle s’élabore dans le dialogue et la rencontre. La différence et la rencontre rendent l’identité possible. Cela est au cœur de la culture gréco-romaine, judéo-chrétienne, jusque dans la philosophie contemporaine, y compris athée. C’est cela la culture ou les valeurs occidentales. Mais…
Si Hermes est le dieu des voyageurs, des marchands et des traducteurs, il est aussi celui des voleurs ! En latin, un même mot dit ce qui est étranger et hostile. Il n’y a qu’un pas d’étrange à étranger et ennemi. Il est possible de tricher, de mentir dans la pratique de la différence ; la foi peut être abusée. Ne convient-il pas de se méfier de ce qui est différent, inconnu ? Alors que le monde est soumis à des migrations (économiques, touristiques, humanitaires, criminelles) et des brassages de populations, la violence est-elle notre avenir ? Faut-il fermer encore plus les frontières et se replier sur notre identité ?
Le terrorisme nous tend un piège identitaire. L’attentat du 14 juillet à Nice, l’assassinat du Père Hamel et les réactions nous le montrent. L’Eglise Catholique en France a tenu un discours de paix bien loin des populistes qui sollicitent nos suffrages. Le Président de la République en a, dit-on, remercié le Pape. Si jamais elle l’eut, la France n’a plus une identité homogène, faite de gaulois chrétiens. Comme l’Europe, elle est plus mixte que jamais. La différence est partout et tout proche. C’est un changement de civilisation. Cela peut faire peur. Toute la planète est en permanence connaît la différence pour la rencontre ou le conflit, la paix ou la guerre.
La pratique de la différence, croire en l’autre, c’est le chemin, non sans obstacles, de la paix. Ce n’est pas par syncrétisme que des musulmans sont allés à la messe après la mort du Père Hamel, mais pour vivre la rencontre, pratiquer la différence, construire une société de confiance. Les réactions identitaires, non seulement ne font que décupler la violence, mais encore, trahissent l’identité européenne et chrétienne. La communauté nationale n’est pas affaire de race, de sang ou de coutumes, mais le partage d’une commune humanité, la compréhension de l’humanité comme fraternité. Notre culture, c’est la conviction, sans cesse à regagner sur la peur, que le dialogue est le chemin de la paix autant que celui de la connaissance de soi. Opter pour l’identitaire, c’est laisser gagner la barbarie, c’est piétiner nous-mêmes ce que nous voulons défendre.
Partir sans savoir où l’on va est parfois risqué ; c’est cependant la définition même de la vie humaine, toujours rejouer la confiance, la foi.

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