vendredi 30 juin 2017

L'évangile, défenseur de la famille ? (13ème dimanche)



N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à voir l’Eglise défendre la famille comme bien suprême et lire un évangile (Mt 10, 37-42) qui interdit à la famille d’être un absolu ? A la famille doit être préféré l’évangile. « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. »
Parfois, la famille est un obstacle à l’évangile, non parce qu’elle en interdirait la pratique, ce cas ne semble pas ici envisagé, mais parce qu’elle est mise à la première place. Comme si de la famille aussi, on pouvait faire une idole. Etre idolâtre de la famille, comme de quoi que ce soit d’autre, détourne de Dieu.
Jésus remet la famille à sa place. La famille c’est le sang et le clan. La loi du sang organise les sociétés depuis toujours et Jésus renverse la loi de la nature. La famille, c’est la détermination du prochain par le sang. Voilà qui est mon prochain, les miens. Jésus conteste la loi du sang. On lit dans le même évangile : « Voici ma mère, mes frères : celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. Lui est pour moi frère, et sœur et mère. » Et encore : « Ne donnez à personne le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père. » Jésus, né sans papa, le sait et la dévotion à saint Joseph sent le puritanisme à régulariser la situation.
Désignant Dieu comme l’unique Père, Jésus ne peut que trouver étriqués les liens du sang. La famille, c’est l’humanité entière. Chaque fois que le sang et le clan l’emportent sur la fraternité que le Père céleste a engendrée, il faudra s’en détourner ; comme si la famille définie par le sang n’était pas évangélique, malgré la prédication et la pastorale ecclésiales.
Mais, dira-t-on, mon enfant, ce sont mes tripes ; mon attachement à lui est viscérale, cela ne se discute pas. Oui, et c’est sans doute bien ainsi. Nous entendons David pleurer son fils Absalon, pourtant traitre et ennemi ; c’est bouleversant parce que c’est la vérité de nos existences. « Le roi, bouleversé, monta dans la chambre située au-dessus de la porte et pleura. Il disait tout en marchant : ‟Mon fils Absalom ! Mon fils, mon fils Absalom ! Si seulement j'étais mort à ta place ! Absalom, mon fils, mon fils !” »
Eh bien, que ce bouleversement viscéral soit le nôtre pour tout frère qui souffre et meurt. Pas besoin de le connaître personnellement pour être bouleversé jusqu’aux entrailles. Pas besoin de connaître dans le détail sa détresse. Tant mieux et heureusement si les nôtres sont à l’abri. Le sort des autres importe tout autant. Ce ne sont pas des inconnus, mais des frères ; depuis le meurtre d’Abel, nul ne peut ignorer qu’il est le gardien de son frère.
Il y a manifestement une altérité plus grande que celle de la différence sexuelle, qui relève encore du même, le sang, le clan, la famille, les siens. Il y a l’autre comme autre, quels que soient son origine, son sexe, sa sexualité, sa condition, sa culture. Cette différence est icone de Dieu, il importe de la vénérer.
Pourtant, la défense de la famille, sang et clan, remplit davantage de bibliothèques en lettres épiscopales et sermons dominicaux, mobilise dans les rues plus de monde que la fraternité humaine, niée, foulée aux pieds, sang d’Abel, esclavage contemporain, sacrifiés au dieu argent et à la déesse économie, migrants qui se noient, etc. Où est ton frère ?
Avec la remise en place, à sa place, de la famille par Jésus, vient notre propre remise en place. Il faut déboulonner tout ce qui prend la première place, car c’est celle de Dieu. Contester tout ce qui se fait absolu, bien dernier, sous peine d’idolâtrie et de mort. Si tu t’aimes plus que tout, tu es perdu. Si tu prends la première place, te mets à la première place, tu es mort. Il n’y a de vie qu’à placer l’autre d’abord. Que ce soit une croix est bien possible... « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera. »
Pour vivre, pour être disciple, il suffit de servir un verre d’eau ; il n’y a pas même à parler de Dieu. Dieu est si vite une idole ! Chaque fois que la dévotion n’est pas dévouement aux frères. Autrui est l’icône où Dieu peut être vénéré. Jésus ne se réserve pas la première place, ou alors en se faisant le dernier, le serviteur de tous. Jésus ne veut pas devenir idole et c’est ainsi qu’il se cache derrière le frère auquel on servira un verre d’eau. Ce que d’aucuns appellent un simple humanisme pourrait être le culte véritable qui refuse de réduire Jésus à l’idole pour le reconnaître comme Dieu. Tant que le sang et le clan, la famille, moi ou ce qui est mien seront des absolus, la fraternité humaine sera impossible et tous y perdront la vie.

7 commentaires:

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  2. Il n'y pas qu'une seule façon de donner un verre d'eau à son frère,et pour ma part je pense que les Moines et les Moniales enfermées dans leur cloitre ou leurs cellules accomplissent également ce geste
    Il y a certes la soif physique mais la soif de Dieu c'est bien autre chose,non, et Jésus sur la Crois lorsqu'il a crié "j'ai soif!" je ne crois pas qu'il parlait essentiellement de sa soif physique.

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    1. Où voulez-vous en venir ?

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    2. Où est-ce que je veux en venir? tout simplement à souligner le fait que le verre d'eau demandé n'est pas obligatoirement d'ordre matériel mais aussi spirituel et que là il me semble indispensable alors de parler de Dieu.
      Il me semble qu'en tant que Chrétien nous devons exercer la solidarité d'une façon différente de ceux qui ne le sont pas. Bien sûr cela ne veut pas dire qu'il faut souligner le fait que nous sommes chrétiens mais que notre manière d'agir le laisse entrevoir

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  3. « Quand les sentiments familiaux se laissent convertir au témoignage de l’Évangile, ils deviennent capables de choses impensables, qui font toucher du doigt les œuvres de Dieu, ces œuvres que Dieu accomplit dans l’histoire, comme celles que Jésus a accomplies pour les hommes, les femmes, les enfants qu’il a rencontrés. Un seul sourire miraculeusement arraché au désespoir d’un enfant abandonné, qui recommence à vivre, nous explique mieux que mille traités théologiques l’action de Dieu dans le monde. Un seul homme et une seule femme, capables de risquer et de se sacrifier pour le fils de quelqu’un d’autre et pas seulement pour le leur, nous expliquent des choses de l’amour que beaucoup de scientifiques ne comprennent plus. Et là où il y a ces sentiments familiaux, naissent ces gestes du cœur qui sont plus éloquents que les mots. Le geste de l’amour… Cela fait réfléchir » (Pape François). Voici, là c'est moi qui cause, qui consonne singulièrement avec ta propre pensée...

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    1. Bertrand,
      Merci pour ton commentaire.
      Je ne sais s’il illustre mon texte ou le déplace, sans doute les deux.
      Mais je note que c’est l’évangile qui permet à la famille de porter les fruits décrits, et non la famille en soi.
      Tous ceux qui ont vu combien la famille peut broyer ses membres ne peuvent guère dire autre chose.
      Je pensais à l’écriture du Pentateuque et aux deux manières d’être du peuple, soit selon les patriarches, et la loi du sang est ce qui incorpore, soit selon Moïse et l’écoute (qui met en pratique) de la loi.
      Il y aurait dans la saga de Moïse une contestation de la généalogie, si présente en Gn.

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    2. Reçu en réponse :
      Bonsoir,
      Oui, c’est le point commun des analyses qui m’a intéressé : l’amour de charité permet à l’amour dans la famille de porter des fruits au-delà d’elle-même. On trouve aussi des choses comme cela chez Saint Augustin : Ne pas mettre devant Dieu quelque richesse que ce soit que lui-même a donnée, même la famille.
      Bertrand

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