21/12/2022

Banalité de Noël, banalité de Dieu (Noël)

Il faudrait que nous justifiions la supériorité de notre foi. Il faudrait que l’on montre, dans la débâcle ecclésiale, que ce que nous croyons est au-dessus de tout ce qui a été cru et pensé, même de meilleur. La religion, il faut en avoir une plus belle, plus forte, plus grande. Laissons, si vous voulez bien, ces concours immatures, qui provoquent la zizanie. Ce serait mal venu pour célébrer Noël. Ce n’est pas le moment de faire le kakou !

Il n’y a rien d’exceptionnel dans la foi chrétienne. Si l’on tient l’incarnation pour vraie, alors Dieu renonce à toute exception. Son humanité n’est pas différente de la nôtre, du moins lorsque nous tentons de porter notre propre condition à la hauteur de ce dont elle est capable. Avec Jésus, l’humanité est portée à l’incandescence de son essence. Il n’y a ni magie, ni Deus ex machina, mais précisément le contraire. Le divin se fait semblable à l’humanité en toute chose, à tel point qu’il a été rangé parmi les criminels et compté pour rien. Désormais, on reconnaîtra Dieu à ne pas pouvoir le reconnaître ; il n’a plus rien en propre. Homme parmi les hommes, excepté le péché, la solidarité avec le mal, lui « qui passait en faisant le bien ».

La banalité de notre foi est trahie par le prosélytisme de la réussite, par le plus qui la distinguerait non seulement des autres religions, mais qui distinguerait Dieu de l’humanité. La foi est niée, piétinée dès lors qu’il s’agit de la penser selon ce qu’elle rapporte, efficacité technicienne ou rendement financier. Le plus ordinaire de l’existence ‑ y compris la banalité du mal ‑ est lieu de Dieu, lieu où Dieu se dit : il a planté sa tente parmi nous.

Pendant le temps de l’avent, nous avons tendu notre attention comme l’arc vers la venue du Royaume. Que ton règne vienne. Nous avons contemplé et appelé le non radical, décisif, définitif de Dieu au mal. Le verdict du jugement dernier sur le monde est prononcé : Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son fils, non pour juger le monde, mais pour que par lui le monde soit sauvé. Dire non au mal, le congédier, c’est aimer le monde, c’est envoyer le fils. Avec Noël, nous pouvons dire la même chose avec des mots antonymes. Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son fils.

Ce n’est pas que je sois épuisé de prêcher, mais pour finir l’année de prédication et cette homélie, je suis heureux de nous faire écouter Karl Rahner.

« Nous célébrons Noël aujourd’hui. Ah ! Mon Dieu, la pieuse coutume ! Un sapin rutilant de lumières, quelques jolis cadeaux, les visages tendus des enfants, un peu de musique de circonstance, voilà qui est toujours beau, toujours émouvant. Et que l’on y ajoute une note religieuse pour renforcer l’ambiance, alors c’est encore plus beau et plus émouvant : tant il est vrai que nous avons tous (et qui pourrait nous le reprocher ?) un peu de secrète piété pour nous-mêmes, et que nous nous octroyons volontiers un brin de paix et de consolation, à la façon dont on caresse la tête blonde d’un enfant en larmes en lui disant : "Allons, ce n’est rien, c’est bientôt fini !" […]

« Le Seigneur est là. Le Seigneur de la création et de notre vie personnelle. Il va désormais faire autre chose que regarder du haut de son éternité […] l’éternel changement que représente l’écoulement de la vie, de ma vie, très loin de lui, très bas au-dessous de lui. […]

« Le monde est désormais autre chose que son œuvre. […] Voilà Dieu impliqué dans le cours [des choses] et affecté comme nous par sa propre création, tant il partage notre destin, connaît nos joies et éprouve nos misères. Nous n’aurons plus à le chercher dans les profondeurs infinies du ciel, cette immensité sans repères où notre esprit et notre cœur ne peuvent que se perdre : en personne, il se met à exister aussi sur notre terre et son sort n’est pas meilleur que le nôtre, car, loin de jouir d’un régime de faveur, il partage totalement notre condition, la faim, la fatigue, les inimitiés, la peur de mourir, une mort misérable. […]

« Proclamer que c’est Noël, c’est dire équivalemment que, par son Verbe fait chair, Dieu a dit son dernier mot, le plus profond et le plus beau de tous, qu’il l’a inséré au cœur du monde et que jamais il ne pourra le reprendre, parce qu’il est une action décisive de Dieu, parce qu’il est Dieu même dans le monde. Et ce mot n’est autre que celui-ci : "O monde, je t’aime ! O hommes et femmes, je vous aime !" » (L’homme au miroir de l’année chrétienne, Mame, Tours 1966, pp. 24 et ss.) 

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