16/02/2026

C'est maintenant la vie (Cendres)


 

« Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut. »

Qui d’entre-nous entend ce verset à la lettre, strictement. Qui, puisqu’il ne s’agit pas d’abord d’un constat ‑ du moins la faveur du moment et l’actualité du salut ne sautent pas aux yeux ‑ croit ce que nous venons d’entendre (2 Co 6, 2) ?

Si le carême est un temps de conversion, c’est peut-être bien de celle-là qu’il s’agit, croire que c’est maintenant le temps favorable, maintenant le jour du salut.

On lit sous la plume de Jean-Luc Nancy que la pertinence du christianisme, non comme civilisation mais comme l’évangile dans l’histoire, c’est sa compréhension de l’aujourd’hui du salut, de l’aujourd’hui du Royaume. L’ancien jeciste devenu sans-dieu savait l’importance pour la compréhension de l’existence et pour la culture de cette actualité.

On se remet à dire le salut après la mort. C’est déserter l’aspect social du dogme, comme dirait Lubac dans Catholicisme. C’est abandonner l’évangile : on l’absence de toute efficience de la foi ici, reste à tout attendre pour après… quand nous ne serons plus là. Ainsi naît la mythologie chrétienne, un système où tout a sens et où les réponses, repoussées à plus tard, ne risquent pas d’être contredites. Vatican II a recadré le mythe à partir de la miséricorde, la pastoralité. Mais ça résiste, et pas seulement chez les intégristes, parce que le salut ici, le moment favorable maintenant s'oppose à l’abandon du religieux au profit de la foi.

Je pleure.

C’est l’oubli de l’évangile, une fin de non-recevoir opposé à la lecture de ce jour, Voici maintenant le salut, le moment favorable. Depuis la mort de Jésus, ce sont les temps derniers que nous habitons ; l’eschaton est le mode de vivre de l’évangile. Pouvons-nous le croire ? Pouvons-nous nous convertir au Royaume, maintenant, comme dit François Odinet ?

Ah oui, le salut maintenant ? Le Royaume maintenant ? Montrez voir ! Parce ce que si ce monde est le Royaume, il y a de quoi rêver sans difficultés meilleur comme paradis.

Aller demander à Luc, et ses nombreux « aujourd’hui ». A Marc, avec ses « aussitôt »

Le Royaume maintenant, c’est une manière de voir, une autre conception de la vie. Pas une mythologie, parce que, confrontés au non-sens, il n’y a plus de récit, de mythe possible. Ou plutôt, nous refusons de croire au sens comme si c’était cela croire en Dieu. Le sens est une idole qui fait renier le Dieu de Jésus, affligé, défiguré, humilié par la mort, la violence, l’horreur de cette vie. (Oui, cette vie n’est pas que cela, mais elle est aussi cela, et ceux qui en doutent peuvent aller à Gaza ou en Ukraine, écouter les victimes de viols, enfants ou non, visiter les prisons ou les hôpitaux, les migrants et les personnes en grande précarité…)

Vendredi saint, et plus encore samedi saint, par lesquels s’achèvera le carême.

Une autre conception de la vie, où ce qui nous reste, c’est d’être debout quoi qu’il advienne. Se tenir debout, anistèmi, se lever, le verbe de la résurrection. C’est debout que se tiennent les chrétiens, pas à genoux, manifestant ainsi l’actualité du salut pour tous ceux que je viens d’évoquer et tous ceux que j’ai oubliés. Aider à se tenir debout, aussi. La foi n’est ni une illusion, un opium, ni un mythe, ni un refuge, mais un défi : elle nous secoue pour la vie. Ce n’est pas un tranquillisant, elle nous réveille, l’autre verbe de la résurrection.

Alors, si l’on regarde, depuis la fin des temps, c’est à longueur de journée et d’heure, que des gens se lèvent, croyant en Jésus ou non. Ils meurent, et tous nous mourons, mais debout, parce que vivants. N’est-ce pas ce que nous célébrons à Pâques et tous les dimanches, ces journées qui échappent au carême ? La vie des humains n’est-elle pas la gloire de Dieu ?

On ne va pas dire aux gens que ça ira mieux demain, quand ils seront morts. Jamais Jésus n’a dit semblables énormités, écrasant un peu plus l’humilié. Il s’est mis à hauteur de souffrance et a relevé parce qu’il est le relèvement. Ses actes de dynamisme (c’est cela ce qu’on traduit par miracle, et non l’extraordinaire et le merveilleux, écran de fumée, cache-misère) sont relèvement, la résurrection. Il remet l’Esprit, souffle des origines, souffle de vie.

Pourrions-nous croire cela ? Nous avons quarante jours pour nous y convertir. Mais, sachez-le : C’est aujourd’hui le moment favorable, c’est aujourd’hui, le jour du salut.

 

La croix, arbre de vie, Basilique Saint-Clément, Rome, difficile à dater, au plus tard XIIe. 

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