mercredi 24 novembre 2010

Dites, si c'était vrai...

« Saint Thomas en faisait la remarque à propos des relations de Dieu à la créature (De Potentia 7,11) : Il est nécessaire, d’une nécessité humaine, que nous nous représentions Dieu de telle ou telle manière. Et par une pente toute naturelle nous lui attribuons, comme déterminations intrinsèques, ce que nous concevons de lui. "Mais l’entendement comprend qu’il n’en est pas ainsi en réalité." » (S. Breton, Ecriture et révélation, Cerf, Paris 1979, pp. 137-138)

Ce ne sont pas seulement les images naïves de Dieu, populaires, que Thomas d’Aquin juge aussi nécessaires que fausses, ce sont aussi, et peut-être surtout, les concepts, élaborés, des philosophies et théologies, malgré leur prétention de se garder de toute contamination par l’imaginaire et les sensations. (Il précise en outre qu’il ne parle pas de ce que nous imaginons de Dieu, mais des relations de Dieu à la créature, de ce qui vient de Dieu, de Dieu en tant qu’il se donne, se découvre à la créature.)

Le discours sur Dieu n’est ainsi que récollection des images nécessaires et abandon dans l’instant de ce qui ne peut que rater la cible. Si Dieu était ce qu’on en pense, ne serait-il pas seulement ce que nous aurions construit ?

Et voilà qu’avec Noël se multiplient les représentations voire l’imagerie, nécessaires, de Dieu : l’enfant de la crèche, une visite de Dieu aux hommes dans l’histoire. De cela aussi l’entendement comprend-il qu’il n’en est pas ainsi en réalité ? La question, à l’âge du pluralisme religieux, plus encore qu’avec l’athéisme sans doute, se radicalise. L’incarnation n’est-elle pas aussi nécessaire et fausse, que tout ce que les religions ont exprimé et expriment de meilleur à propos de Dieu ? Est-elle un mythe, aussi faux que tous les autres, ou si l’on préfère, aussi vrai que tout ce qui ne peut se dire autrement que par le mythe dans toutes les religions du monde ? Pourquoi et comment pourrait-elle échapper au mythe ?

La fragilité de l’enfant ‑ étymologiquement celui ne parle pas ‑, alors même qu’il est La Parole, interdit les réponses péremptoires, assurées, définitives. Elles contrediraient ce que, au moins, l’on tient dans la vérité du mythe, la fragilité de l’enfant. Surtout, dans le cadre du dialogue interreligieux, elles n’exprimeraient que mépris de toutes les autres religions qui évidemment se trompent. Comment dialoguer si l’on sait déjà que les autres sont dans l’erreur et nous dans le vrai ?

Tous les mythes certes ne se valent pas ; certains ne font plus sens ou ne parviennent pas à mener leurs auditeurs à une humanité toujours plus grande. Même si le mythe chrétien est hautement rationnel, plus que beaucoup source d’un respect sans limite de la dignité humaine, reste que rien ne le justifie définitivement puisque c’est ce qu’il raconte qui est ce par quoi il y a justification. La crédibilité d’un mythe, d’une foi, est nécessaire certes à sa vérité, mais pas suffisante, et ne peut l’être, parce qu’il ne s’agirait plus d’une foi mais d’une gnose, une théosophie, un savoir. Le credo quia absurdum, traduction de la folie de la croix, dit-il autre chose ?

Si vérité il y a de ce que l’on tremble à appeler, mais qu’il faut bien appeler, le mythe chrétien, loin de la certitude d’un savoir apodictique (que d’ailleurs plus aucun scientifique ne réclame pour sa propre disciple où n’est vrai que ce qui n’a pas encore été falsifié), elle ressemble à celle d’un amour. De façon générale, le doute n’y a pas sa place, car l’on doute d’une affirmation qui se prétend savoir, pas d’une relation. Parfois, avec la relation, c’est la crise et tout vacille ; me trompe-t-il ? tient-elle vraiment à moi ? et si c’est un faux-ami, un traitre ? et s’ils ne m’aimaient pas ? Reconnaissons que rarement, peut-être jamais, l’on doute ainsi de l’amant, de l’ami, des parents ou des enfants. Il est peut-être malheureusement plus simple de les haïr que de douter d’eux.

Parfois encore, tenaillé par l’amour de celui qui est parti, de lui-même ou par la force des circonstances, on ne sait plus rien de l’autre, de son amour, et l’on demeure dans la nuit. Seule l’absence s’impose ainsi que le vide du tombeau. Et encore faut-il quitter ce vide ; abandonné, l’abandonner. L’amant, le fils, ne pourra pas être croisé ici, mais seulement dans l’ailleurs où il pourrait être désormais.

Si l’on veut bien sortir la foi du savoir, non pour aller à l’irrationnel mais pour entrer dans sa scandaleuse fragilité, celle de la croix, encore, elle revêt une force inattendue ; non une force qui supprime sa faiblesse ‑ la foi demeure un mythe parmi d’autres aux yeux du savoir ‑ mais une faiblesse qui ne craint rien parce qu’elle s’en est remis en tout à celui qui fortifie.

Nous ne sommes certes pas découpés en facultés étanches ; nos savoirs ne sont pas indépendants de nos relations amoureuses, amicales, filiales ou parentales. Et cependant remettre en cause ce que nous savons, comme scientifiquement, ne met que peu souvent en péril nos amours ; voir s’éteindre un amour ne nous rend pas ipso facto ignares là où nous étions savants. Ainsi, pouvons-nous demeurer dans l’interrogation la plus radicale quant à la vérité du christianisme, mythe parmi d’autres, et ne pas douter un instant que le crucifié dont nous allons célébrer la naissance meure martyr, témoin silencieux encore et toujours, de l’amour indéfectible de celui dont nous devons nous faire des représentations et dont pourtant nous savons qu’il n’en est pas ainsi en réalité.

Il ne suffit pas d’en revenir à Thomas, mortification du discours. Le crucifié dont nous allons célébrer la naissance, dans l’extrême de son « pour les autres » paraît s’évanouir ainsi qu’Abel, buée insaisissable, songe. On peut ‑ peut-être le faut-il, peut-être le doit-on par fidélité même à Jésus – demeurer comme hagard, stupéfait, incapable de se prononcer, dans l’émerveillement de la richesse ‑ tel un miroitement infini ‑ des expressions religieuses ; demeurer interdit devant la sape que le pluralisme opère, ne conservant du christianisme, au mieux, qu’une structure de vérité ­– le passage par la mort pour aller à la vie ‑ débarrassée à jamais du particularisme trop étroit et scandaleux ‑ comme unique nécessaire ‑ d’un juif palestinien du premier siècle ; demeurer hébété devant l’horreur et la violence d’intérêts qui s’imposent comme vérité, la seule tangible finalement, celle de la réussite, de l’argent et du pouvoir.

Dans sa gratuité, la fraternité seule, non pas, les frères ‑ ici et ailleurs, hier, aujourd’hui et demain, père, mère, enfant, amis ou amants, noirs, jaunes ou blancs, valides ou blessés, et même les ennemis peut-être ‑, pourraient nous attacher au frère universel à moins que celui-ci ne disparaisse derrière eux, ainsi que semble le suggérer l’évangile lui-même (Mt 25).

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