samedi 11 décembre 2010

Nous attendons le jugement (3ème dimanche de l'avent)

Le Baptiste attend celui qui doit venir. En prison, il ne peut que compter sur son dernier espoir, que Jésus soit celui qui doit venir. A Madagascar, en Haïti, en Côte d’Ivoire, dans tant de pays, la situation est telle qu’on ne peut qu’attendre autre chose, espérer des solutions. Chez nous, des familles fragilisées par la crise financière et le chômage ; la misère n’est évidemment pas qu’économique. Les difficultés familiales, la maladie, la déprime peuvent aussi nous écraser. Comment ne pas attendre un changement, espérer une bonne nouvelle ?
Et les autres, ceux pour qui cela va bien, nous peut-être, nombreux aussi, du moins peut-on l’espérer, ont-ils une attente, une espérance ? Espérons-nous quelque chose ? Et quoi ? Avons-nous besoin de quelqu’un qui vienne ? Attendons-nous celui qui doit venir ?
Faut-il qu’il y ait misère pour qu’il y ait attente et espérance ? Faut-il se ranger au jugement d’Imre Kertész, « le désir vit aussi sur les tas de fumier, c’est même là qu’il s’épanouit vraiment. » (Journal de Galère) ?
Mais si c’est l’horreur qui fait espérer, l’espérance n’est-elle pas un opium qui fait miroiter un autre monde, meilleur, construit en miroir de celui que nous connaissons, juste un renversement de l’abject ? Vivre dans l’espérance ne serait alors que déserter ce monde trop impossible, pour reprendre, de façon illusoire, quelque souffle, afin de répartir vivre comme en apnée. Si l’espérance du Baptiste, et la nôtre, n’est rien d’autre, nous ne saurions la mépriser certes tant elle nous aura soutenus alors que nous étions au plus près de la mort, moribonds, mais nous en mesurons la vanité.
Une phrase de Jésus dans le texte d’aujourd’hui est plus qu’énigmatique. « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! » On pourrait tomber, se tromper, à cause de Jésus ? L’accomplissement de la promesse est en effet à ce point retardé, l’espérance que nous pouvons mettre en lui, aussi forte soit-elle, semble tellement fragilisée par l’ampleur du mal et l’éloignement du terme qu’elle désigne, que nous pourrions tout laisser tomber, baisser les bras. N’est-ce pas la tentation du Baptiste alors même qu’il est le plus grand des prophètes ?
Si le temps de l’avent est compris par tant d’entre nous comme une attente de Noël plus que comme une attente du dernier jour, n’est-ce pas justement parce que ce dernier jour est improbable, et que l’on en vient à trouver plus raisonnable d’attendre un événement qui s’est déjà passé, il y a deux mille ans ? Celui-là au moins ne risque pas d’être retardé !
Nous commémorons la naissance du Christ pour nous inscrire dans l’attente d’Israël que récapitule le plus grand des prophètes, le Baptiste. Nous sommes engagés à l’espérance du dernier jour. Il faut un dernier jour. Il le faut pour qu’à tout jamais soit détruit le mal, autour de nous et en nous. La présence au milieu de nous de celui qui doit venir ne fait pas disparaître la nécessité de l’espérance.
Avec elle et contre elle, demeurent l’insouciance ou le dilettantisme quand ils sont possibles, et l’absurde, la résignation et le scandale d’une humanité condamnée par essence au supplice de Tantale.
L’attente de celui que doit venir est l’attitude la moins certaine, non seulement la moins probable, mais surtout la plus éloignée de tout ce qui pourrait être certitude, savoir dont on ne pourrait pas douter. L’espérance n’est pas la maîtrise d’un indisponible (contradiction dans les termes) mais, au contraire, l’ascèse terrifiante du manque de toute sécurité, un sol qui se dérobe. Il nous faut apprendre à vivre accrochés, suspendus, à la promesse divine seulement, à une parole qui résonne depuis le commencement du monde et qui se répand ainsi que l’écho dans les montagnes, comme coupée de celui qui en est la source.
L’espérance est comme la foi, acte de confiance. L’on croit et compte sur Dieu aujourd’hui, on espère sa venue pour demain. L’une et l’autre ont la faiblesse de l’illusion, non que ce soit leur seule issue, mais que souvent, prendre les rêves pour la réalité évite de se confronter au réel. Si des trois, espérance, foi, charité, la plus grande est l’amour, c’est que le secours du prochain donne chair, ici et maintenant, à une transformation du monde.
L’espérance signifie que la transformation de ce monde par celui qui est le toujours venant, celui qui doit venir, ne relève d’aucuns projets humains aussi nécessaires soient-ils, mais d’un jour nouveau auquel nous aspirons comme la réalisation des promesses, la mise à mort de la mort.
Si le plus petit des enfants de l’homme est plus grand que le plus grand des prophètes, n’est-ce pas que cette espérance même et toujours débile, frêle, est la voie qu’ouvre Jésus, comme une porte étroite, un chemin escarpé ? Le risque de l’illusion plane, tel un oiseau de proie, mais le rejet le plus radical du mal est à ce prix.
Je n’ai pas parlé de Noël avec tout cela, mais lorsque le Baptiste manque de désespérer, Jésus est né il y a plus de trente ans ! C’est plus sa passion, apocalypse, qui se profile. Si du moins l’enfant de Bethléem a un rapport avec ce texte, c’est que tout enfant, et lui de façon exemplaire, est promesse, espérance, à condition qu’il ne s’agisse pas par lui de continuer le même. Ce sont de nouveaux cieux et une terre nouvelle que nous attendons selon sa promesse, où la justice habitera (2 P 3,10).

Textes 3ème dimanche de l’avent : Is 35, 1-6a. 10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11

2 commentaires:

  1. Ce matin j'ai vu un rapace (une buse?) se faire attaquer par un corbeau.
    Drole de résonnance avec ta phrase "Le risque de l'illusion plane, tel un oiseau de proie...".
    En voyant cette scène dans le ciel froid de ce matin, je me demandais de quel côté je me trouvais. Du côté du rapace, majestueux dans son plané serein, qui déviait à peine de sa trajectoire malgré les attaques du corbeau. Ou bien du côté de ce dernier, agressif, disgracieux autant dans son vol battu que dans ses cris, mais qui vraisemblablement était entrain de défendre quelque chose de cher, sa progéniture? (quoiqu'en cette période, mais je ne suis pas au fait du cycle reproductif des corvidés...).
    Je me disais que les puissants peuvent se permettre cette majesté insensible, ils sont les prédateurs. Ceux qui ont quelques choses à défendre, sont ceux qui sont agressifs, qui perdent y compris la guerre de l'image et de l'apparence, parce qu'ils ont bien plus précieux à perdre...
    J'y ai vu une fable de la lutte entre l'indifférence méprisante de l'élite contre l'agressivité vulgaire de ceux qui triment. Et je me suis demandé ce que vaut la morale et le système de valeur qui privilégie la séreinité du prédateur sur la précarité de la proie...

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  2. Tu n'es pas sans connaître ce passage de la Généalogie de la morale de Nietzsche où l'oiseau de proie n'est ni bon ni méchant, il fait seulement ce qu'il a à faire. Et parler d'oiseau de proie me permettais une allusion à Nietzsche.
    Et pour ne pas dire n'importe quoi qui justifierait l'oppression des petits, il faut peut-être, comme Nietzsche, mettre en question nos évidences : fort égal méchant, faible comme l'agneau si attendrissant égal bon.
    La morale n'est alors pas une morale, ne parle pas du bien et du mal, elle se résume à une mécanique des forces. Il y a dans l'illusion des manières de se convaincre que l'on a raison, fort ou faible, des manières de nous éviter de chercher à comprendre. Ici, ce n'est pas le pauvre qui est le plus mal placé, lui qui a souvent l'habitude d'être remis en question par la précarité qu'il vit. Le "bourgeois" a plus de chance d'être la victime de l'illusion, et ce n'est pas pour rien que les bourgeois sont un peu moins déchristianisés. Non que l'Eglise aurait perdu la classe ouvrière, mais que l'idéologie qu'elle transmet conforte plus évidemment la pensée du bourgeois.
    Bien sûr, les Nazis ont fait de Nietzsche leur prédécesseur, mais cela n'est pas possible. Le Nazi serait plutôt un des meilleurs représentants du "petit homme". Le pauvre qui se bat pour vivre est plus proche du Surhomme. Lui, il fait de la vie une valeur et non un avoir.

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