mercredi 1 février 2012

L’œcuménisme (50 ans Vatican II n°6)

Le décret sur l’unité des chrétiens Unitatis redintegratio (21 novembre 1964)
Jean XXIII avait fixé comme objectif au concile de promouvoir l’unité des chrétiens. Dès 1960, il avait crée le secrétariat pour l’unité, présidé par le Cardinal Bea. Ce dernier noua des contacts fraternels avec nombre de responsables des autres confessions ; lors des sessions il réunit chaque semaine les plus de 90 observateurs non catholiques issus de 28 confessions. Grâce à lui, le secrétariat[1] joua le rôle d’une autorité dogmatique alternative à celle de la commission théologique présidée par le Cardinal Ottaviani, secrétairet du Saint-Office.
A peine quarante ans plus tôt, Pie XI (encyclique Mortalium animos, 1928) dénonçait les efforts en vue de l’unité qui constituaient à ses yeux une relativisation de la vérité de la foi, compromis de mortels autour d’un plus petit commun dénominateur. Certes, unité il devait y avoir mais on ne pouvait la penser comme une fédération d’Eglises ; l’« Eglise Romaine » seule se devait « de rappeler et de ramener à son giron ses enfants égarés »[2].
Pourtant, les initiatives y compris catholiques se développèrent. Qu’on pense à la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, reprise par l’abbé Couturier, prêtre de Lyon, dès le début des années 30 ; au Groupe des Dombes, quelques années plus tard, où théologiens catholiques et protestants se retrouvent une fois par an pour une retraite spirituelle, toujours à l’initiative du Père Couturier ; à la communauté œcuménique de Taizé officiellement fondée en 1949 par Frère Roger Schutz. Pendant le concile, la simple présence des observateurs non catholiques, qui ne prenaient pas la parole officiellement ni ne votaient, interdisait qu’on parle d’eux en termes autres que fraternels. Alors on vit bien que l’on partageait une même foi et que celui qui nous unissait était bien plus que tout ce qui nous séparait.

De l’opposition polémique à la recherche de fraternité
Le concile, très occidental par l’origine de ses acteurs, appréhende l’œcuménisme d’avantage à partir des protestants et des anglicans que des orthodoxes. Les Eglises catholiques orientales pourtant montrent déjà la voie de l’unité dans la différence (Décret Orientalium Ecclesiarum § 2). Les études historiques et les rencontres personnelles entre théologiens notamment indiquent que l’anti-protestantisme déforme la position des communautés issues de la Réforme mais aussi qu’elle caricature et dénature la théologie catholique. On ne peut en outre tenir les « frères séparés » responsables de divisions vieilles de plusieurs siècles et leurs confessions « donnent accès à la communion du salut » (§ 3).
En refusant d’identifier purement et simplement l’Eglise catholique romaine et l’Eglise fondée par le Christ, Lumen gentium (§ 8) permettait d’envisager l’unité autrement que comme une conversion et un retour de tous au catholicisme. C’est même « L’Église [qui], au cours de son pèlerinage, est appelée par le Christ à cette réforme permanente dont elle a continuellement besoin en tant qu’institution humaine et terrestre. » (§ 6). Le mot luthérien de réforme est employé et ne semble pas s’opposer à la sainteté de l’Eglise que confesse le credo. Dei Verbum pour sa part permettait de tourner théologiquement la page de la Contre-réforme en confessant la foi véritablement catholique selon laquelle seules les Ecritures sont source de la révélation pour peu qu’on les lise en Eglise, c’est-à-dire dans la tradition.
Les trois grands sujets habituels de discorde sont envisagés, sans rien dissimuler des divergences, mais de telle sorte qu’on sorte des impasses de la polémique. Premièrement, les ministères ne sont pas pour les catholiques seulement un dispositif organisationnel. Ils constituent une dimension essentielle de l’Eglise, quand bien même ils sont apparus de façon historique et contingence. Le ministère de communion et d’unité de l’évêque de Rome pose quant à lui de nombreux problèmes, comme le souligne encore Jean Paul dans une encyclique en 1995)[3]. L’ordination de femmes par certaines Eglises a encore aggravé les divisions alors que catholiques et orthodoxes continuent de s’y opposer.
Deuxièmement, les désaccords sur la validité du sacrement de l’ordre ont des conséquences sur la vérité du sacrement de la communion. Le § 22 parle de la façon la plus positive possible de l’eucharistie et des ministères dans les communautés ecclésiales séparées et refuse de déclarer leur vanité. L’opinion selon laquelle les protestants ne croient pas à la présence réelle relève elle aussi de la polémique antiprotestante. Il faudrait d’ailleurs être sûr que ce que les catholiques mettent sous ce mot correspond effectivement à ce qu’enseigne leur Eglise.
Troisièmement, il n’y a pas de difficulté quant au culte des saints et notamment de Marie avec les orthodoxes. La polémique antiprotestante affirme que les protestants ne croient pas en la Vierge Marie. Pourtant, ils récitent la profession de foi commune : « Il est né de la Vierge Marie ». Les manières de faire sont différentes : la vénération des icônes propre à l’orthodoxie ni ne gène d’autres modes de dévotion ni n’est empêchée par eux. L’insistance de la rénovation liturgique sur le cycle liturgique de l’année place le culte des saints dans l’orbite du mystère pascal, célébré en chaque liturgie, et ainsi le régule.
Le concile en vient à affirmer, assez explicitement contre Mortalium animos, qu’il y a une hiérarchie des vérités de la foi[4]. Cela pourrait bien avoir statut de dogme quel que soit le statut juridique d’Unitatis redintegratio. Tout ne se vaut pas dans la foi. Le texte conciliaire ne se risque pas à hasarder de formule synthétique de la foi ; il renvoie aux « insondables mystères du Christ » (Ep 3,8) que précisément aucune formule dogmatique ne saurait épuiser.

Depuis la fin du concile
Les gestes de réconciliation se sont multipliés, dès le dernier jour du concile, avec la levée réciproque des excommunications de 1054 par Paul VI et Athénagoras, patriarche de Constantinople. L’œcuménisme, malgré des hauts et des bas est devenu une exigence et une habitude. De nombreux accords ont été signés ; pas un voyage du Pape sans une rencontre avec les autres chrétiens. L’expression « Eglises et communautés ecclésiales séparées » appréciée en 1964, fait aujourd’hui problème, comprise qu’elle est comme le refus de l’Eglise catholique de reconnaître la qualité d’Eglise à certaines communautés.
Dans la rédaction des accords, on reconnaît que des formules différentes, que chaque Eglise ne ferait sans doute pas sienne, expriment cependant la même et unique foi ; c’est le « consensus différencié ». Ainsi en 1999, après des siècles, catholiques et luthériens disaient qu’ils partageaient la même foi sur la justification (le salut). Pareillement, on n’attend de moins en moins le rassemblement de tous en une seule Eglise, mais la pleine communion entre des Eglises sœurs. Une « ecclésiologie de communion » développée par le Cardinal Kasper à l’occasion des vingt cinq ans du concile, est aussi utile à l’intérieur des Eglises qu’entre elles. Il est en effet impossible, et peut-être pas souhaitable, de faire tenir ensemble tant de sensibilités dogmatiques, liturgiques et morales héritées de siècles. On préfère savoir reconnaître en elles des expressions authentiques et intégrales de l’unique foi en Jésus Christ.
Depuis la rédaction du décret, des pistes ont été ouvertes que l’on ne pouvait pas imaginer et il n’est personne pour le regretter ni exiger qu’on s’en tienne à la lettre du décret.


[1] Au début, le texte traitait aussi des Juifs. Le secrétariat fut chargé de l’élaboration des deux documents.
[2] « Dans ces conditions, il va de soi que le Siège Apostolique ne peut, d’aucune manière, participer [aux congrès des autres confessions chrétiennes] et que, d’aucune manière, les catholiques ne peuvent apporter leurs suffrages à de telles entreprises ou y collaborer ; s’ils le faisaient, ils accorderaient une autorité à une fausse religion chrétienne, entièrement étrangère à l’unique Eglise du Christ. » C’est encore au nom de ce principe, même si l’expression a changé, que l’Eglise catholique n’est pas membre du Conseil Œcuménique des Eglises.
[3] « La conviction qu'a l'Eglise catholique d'avoir conservé, fidèle à la tradition apostolique et à la foi des Pères, le signe visible et le garant de l'unité dans le ministère de l'Evêque de Rome, représente une difficulté pour la plupart des autres chrétiens, dont la mémoire est marquée par certains souvenirs douloureux. Pour ce dont nous sommes responsables, je demande pardon, comme l'a fait mon prédécesseur Paul VI. » (Ut unum sint § 88)
[4] « Dans le dialogue œcuménique, les théologiens catholiques, fidèles à la doctrine de l’Église, en conduisant ensemble avec les frères séparés leurs recherches sur les divins mystères, doivent procéder avec amour de la vérité, charité et humilité. En comparant les doctrines entre elles, ils se rappelleront qu’il y a un ordre ou une « hiérarchie » des vérités de la doctrine catholique, en raison de leur rapport différent avec le fondement de la foi chrétienne. Ainsi sera tracée la voie qui les incitera tous, dans cette émulation fraternelle, à une connaissance plus profonde et une manifestation plus évidente des insondables richesses du Christ » (§ 11)

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