dimanche 16 décembre 2012

Que devient notre foi dans un monde qui vit bien sans Dieu ?

Petite conférence, reprenant des idées déjà développées dans ce blog. Il s'agissait de répondre à l'interrogation sur le sens de la vie chrétienne dans un monde majoritairement ignorant de Dieu à partir de la Constitution pastorale du dernier concile, Gaudium et spes.
Dans le post suivant, quelques uns des citations auxquelles ce texte renvoie.

1. Parmi ceux que nous aimons, beaucoup vivent sans Dieu
Rares sont les familles dont tous les membres sont des chrétiens convaincus, sans difficultés aucunes avec les normes de l’Eglise, c’est-à-dire sans divorcé qui se remarie, sans jeune qui consomme avant le mariage, sans utilisation des moyens artificiels de contraception. La sécularisation, la prise de distance par rapport, non seulement au magistère romain, mais surtout par rapport à une pratique ecclésiale de l’évangile nous touchent tous de très près.
Nous constatons que nombre de ceux qui ne se reconnaissent plus chrétiens, sinon de très loin ne vivent pas plus mal que nous. Certes, il y a des débauchés, des jouisseurs qui exploitent leurs frères ou tombent dans la dépriment. Mais malheureusement, être disciples de Jésus ne garantit pas que nous serions ni heureux ni moraux. Est-il seulement utile ici pour couper court à toute objection de rappeler les dramatiques affaires de pédophilie ?
Les plus âgées d’entre nous parlent-ils de la foi à leurs enfants ? Comment, dans quel but ? Voudrait-on, devrait-on  les convaincre ? Parlons-nous à nos frères et sœurs de cette foi ? C’est souvent bien plus difficile qu’une discussion avec des collègues de travail, voire des gens croisés dans un train ou un avion, que l’on ne reverra pas ? Au lycée, comment dire sa foi lorsque l’institution scolaire sous couvert de laïcité renvoie la religion au domaine strictement privé et donne si aisément dans la critique réductrice ?
Ainsi donc, nos pays de vieilles chrétientés ne sont plus chrétiens au sens où ils ne font plus de la vie ecclésiale la fontaine du village où ils viennent puiser l’eau qui apaisera leurs soifs et entretiendra leur désir, au sens même où ils ne font plus de l’évangile une bonne nouvelle qui changera leur vie.

2. Que faire ?
Que deviendra l’Eglise ? Que deviendra l’évangile ? Le fils de l’homme, lorsqu’il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre (Lc 18,8) ? Que devons-nous faire ? Que doit faire l’Eglise ? Les réponses sont aussi diverses qu’inefficaces semble-t-il ? Il y a ceux qui baissent les bras et pour qui la mission n’est pas leur problème, ou qui constate que de toute façon l’on ne peut rien faire. La foi étant un don de Dieu, on ne va pas la provoquer chez les autres s’ils n’ont pas reçu ce don ! Il y a ceux qui pensent que l’évangile et l’Eglise souffrent d’un problème de communication. Que l’Eglise annonce autrement l’évangile ! Les évangélistes ne doivent pas avoir le monopole des conversions, pourquoi ne pas user de leurs méthodes ? Il y a ceux qui rendent le passé responsable de cette situation. Il faut changer de pastorale, rompre plus ou moins avec le dernier concile, tenir une position non de dialogue dans lequel l’Eglise se serait perdu, mais d’affirmation de l’identité chrétienne, de visibilité par des processions, pèlerinages ou autres. Nombres de nouveaux mouvements sont nés depuis cinquante ans, fer de lance de la nouvelle évangélisation. Avec le recul, ils n’ont pas inversé la déchristianisation. Au mieux ont-ils permis à certains d’entre nous une manière différente de vivre la foi, souvent en rupture avec la pastorale tristounette ou réputée telle des paroisses.
On pourrait continuer l’énumération. Il en ressort que nous n’avons pas trouvé le remède à la déchristianisation et que nous sommes toujours moins nombreux à nous dire disciples de Jésus. Il faut dire que l’on n’est que rarement à cours d’idée de trucs qu’on pourrait faire, que l’on met souvent en place les moyens avant de réfléchir au but, aux objectifs. Les « y’a qu’à », « faut qu’on » généreux et parfois enflammés ont fait long feu.

3. On ne refera pas la chrétienté
Je crois vain, et mauvais, de vouloir reconquérir du terrain, de rêver d’une re-christianisation de l’Europe. La chrétienté, qui est grandement un mythe, ce moment où la société et l’Eglise semblent coïncider, n’est pas l’état habituel de l’Eglise. Elle relève de l’exception[1]. En outre, il ne faudrait pas que nous confondions évangélisation et christianisation. Annoncer l’évangile n’est pas construire une civilisation chrétienne, dont on connaît aussi les dérives. Puisqu’il est hors de propos de forcer quiconque croire[2], il y aura des gens, nombreux, qui n’entreront pas dans le mystère d’amitié avec le Christ. On peut dans ce cadre, sans complaisance ni acrimonie[3], se faire une idée des résistances à la foi.
Certes, il y a le refus de se convertir, de changer de vie. Mais je ne suis pas certain que les libertins soient les plus nombreux. Clairement, tout ce qui ferait l’apologie de la deshumanisation de soi et d’autrui doit être dénoncé par les disciples de Jésus. Il y a les causes de l’athéisme. Et là, les chrétiens eux-mêmes ont une part de responsabilité (GS 19 3). Il y a la mondialisation et le nécessaire pluralisme culturel si nous ne voulons pas tous finir états-uniens ou chinois. La suprématie occidentale n’est plus possible, et l’on doit reconnaître non seulement que Dieu peut associer tout homme au salut (GS 22 5), qu’il confesse ou non la foi, que les religions non chrétiennes contiennent des éléments de vérité[4], mais qu’elles sont comme telles des chemins de salut[5]. Mais tout cela, ainsi que le disent les textes, ne dispensent jamais de déboucher ou d’espérer déboucher vers la connaissance de la vérité tout entière que l’Eglise porterait, intendante des mystères du Christ, le seul par lequel tous sont sauvés.
Il y a la logique de sécularisation qui n’est pas sortie du christianisme mais de la religion. De moins en moins de gens pensent que Dieu intervient dans ce monde et le concile reconnaît la juste autonomie des réalités terrestres (GS 36). On peut penser ce monde sans Dieu, on peut penser que ce monde se tient sans que l’on en appelle à Dieu, non que cela autoriserait à le nier, mais que l’on ne voit pas Dieu à chaque coin de rue.
Mais il y a plus, la re-christianisation n’est pas possible car elle va à l’encontre de la logique de la foi. En effet, le Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2,4) c’est-à-dire partagent sa vie, est découvert par l’athéisme et le pluralisme religieux comme le Dieu non nécessaire, au sens où il ne s’impose pas, ne peut pas s’imposer. Il sera toujours le Dieu de tous que seuls quelques uns re-connaissent ou plutôt commencent à reconnaître. Ce que nous disons de Dieu n’est jamais ça, non qu’il y ait erreur, mais que pour l’heure, nous voyons de façon trouble[6]. Comment les disciples du Dieu qui se retire, se vide de lui-même, se fait serviteurs pourraient-ils être dans une situation de puissance, ne serait-ce que celle du nombre ? Comme si le nombre était contre-témoignage[7].
Le concile a entériné que l’Eglise ne coïncidait plus avec l’humanité. Le début de la constitution pastorale Gaudium et spes exprime très clairement qu’il existe un vis-à-vis de l’Eglise : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. »
Il nous faut apprendre à vivre comme le petit reste (Is 10,20-22), le sacrement du salut. C’est notre vocation.

4. Le sel de la terre ou la fin de la mission
« Le Christ ne nous demande pas de faire du nombre, mais d'avoir du goût, d'être le sel de la terre»[8]. Les chrétiens sont invités à être sel de la terre et lumière du monde. A qui servirait la lumière si tous étaient lumière ? Le plat ne serait-il pas immangeable si tous étaient sel ? Importe plutôt, comme dit l’évangile, que le sel ne se dénature pas, ne s’affadisse pas. Sans quoi, avec quoi le salera-t-on ?
Ainsi donc, notre mission, c’est d’être au service de la fraternité humaine, à cause de Jésus (2 Co 4,5). Nous ne sommes pas là pour nous servir, pour notre propre promotion, mais nous sommes là à cause de Jésus. Il y a besoin de monde pour ce service de l’humanité. C’est cela la fin de la mission : que des frères et sœurs se laissent saisir pour être au service de l’humanité à cause de Jésus. La mission passe par notre mise au service, notre engagement dans le de l’Eglise.
Quelle forme cela doit-il prendre ? Quelle forme pour la mission ? Il est clair qu’un des enjeux mondiaux, c’est le défi de la rencontre et du dialogue, la reconnaissance des droits, notamment des plus faibles et des minorités, la véritable écoute de ceux que personne n’entend. Le dialogue (GS 28, 92) est la responsabilité des disciples. Les évêques le réclament lorsqu’ils sont minoritaires ; je ne suis pas certain qu’ils sachent l’instituer dans l’Eglise.
Ce dialogue a pour conséquence que l’Eglise reconnaît qu’elle apprend de ceux qui ne partagent pas son avis, y compris, ceux qui s’opposent à elle (GS 44). La mission comme dialogue ne peut avoir la forme d’un exposé descendant de celui qui sait vers celui qui devrait tout apprendre, ne sachant rien. Chrétiens ou non, nous cherchons la vérité qui fait vivre.



[1] « Partout l’Eglise est devenue plus ou moins une Eglise dans la diaspora du monde moderne, et cette diaspora, qui est la situation ordinaire de l’Eglise […] elle doit l’accepter dans l’obéissance comme le moment historique que le Seigneur a disposé pour elle. En un certain sens, cette situation est même plus conforme à ce qu’est l’Eglise que celle où Eglise et société se recouvrent. Dans cette perspective, le Moyen Age représente davantage l’exception que la norme et la règle. » W. Kasper, La théologie et l’Eglise, Cerf, Paris 1990, p. 194.
[2] « L'Eglise s'adresse à l'homme dans l'entier respect de sa liberté : la mission ne restreint pas la liberté, mais elle la favorise. L'Eglise propose, elle n'impose rien : elle respecte les personnes et les cultures, et elle s'arrête devant l'autel de la conscience. A ceux qui s'opposent, sous les prétextes les plus variés, à son activité missionnaire, l'Eglise répète: Ouvrez les portes au Christ! », Jean-Paul II, Redemptoris missio 39 (1990).
[3] Le positionnement d’opposition au monde est rejeté au profit du dialogue. Cf. par ex. GS 3.
[4] « L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. » Nostra Aetate 2.
[5] Cf. CTI, Le christianisme et les religions, 1997, n°82-88 et RM 28-29 ; 55.
[6] Cf 1 Co 13,12. N’oublions pas que les miroirs de l’Antiquité ne donnent pas une image aussi parfaite que nos glaces sans tain.
[7] On se rappelle que les recensements sont mal vus dans les Ecritures, Cf. 2 Sa 24,10.
[8] A. RouetVous avez fait de moi un évêque heureux, Ed. de l’Atelier, Paris, 2011.

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