samedi 22 décembre 2012

Visitation (4ème dim de l'avent)

Un moment de grâce, un moment de joie.

Une jeune femme, forcément parente ‑ dans une humanité dont Dieu est le père, tous sont de la même famille ‑ une jeune femme débarque chez une aïeule. Inattendue, la visite est aussi douce qu’une caresse.
Elle est venue, et elles ont dit l’essentiel, et elles ont vécu de l’essentiel. Une rencontre où chacune était à sa juste place, sans artifice, si heureuse d’être elle-même en vérité. Une amitié si forte que l’on aurait pu la toucher. Un moment d’unité comme une bénédiction.
Les mots eux-mêmes n’en reviennent pas : ils ne savent plus que bénir. Tu es bénie entre toutes les femmes et le fruit de tes entrailles est béni. Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. (Lc 1, 39-35)
C’était un soir, après une journée de travail. L’un de nous deux avait une bonne centaine de kilomètres à faire. Je suis en avance. Il fait froid et j’attends dans un bar de banlieue. Les différences raciales, culturelles, sociales à tout instant pouvaient faire de ce refuge un enfer, transformer l’intrus en ennemi. La paix est aussi fragile qu’une boule de noël, aussi risquée que la marche du funambule sur sa corde. Pourtant, on aurait pu toucher le souci de paix ; on voulait profiter du moment de l’apéro. L’endroit en devient improbable : qui peut croire qu’il existe au cœur d’une vilaine cité des coins de paradis ?
Il arrive, plus tôt que ce que j’avais pensé. J’étais en train d’écrire mon homélie. Visitation. Nous ne le savions pas aux premiers mots, à la poignée de mains. Nous le saurons pendant le repas. La vie non dissimulée, la vérité de nos expériences, de nos existences.
D’abord la joie des retrouvailles, puis les mots qui font qu’il n’y a plus deux mais un, un dialogue, une rencontre, qui n’existe que de deux, mais pour ne faire qu’un. Qui est Marie, qui est Elisabeth ? On ne distingue plus qui est qui pour qui. Que s’est-il dit, je le sais, mais ne m’en souviens plus. Je le sais, mais ne parviens pas à le reconstituer. Dès le lendemain, disant dans une autre rencontre ce moment, impossible d’en retrouver les mots. Demeurait une profonde émotion. L’enfant tressaillit d’allégresse en mon sein.
Comme si le mystère ne pouvait se dire, seulement se partager. Et c’est encore ce qui se passa ce lendemain ou l’autre ne sut rien mais comprit qu’il y avait eu visitation, bénédiction.
C’est l’amour, ou l’amitié, ou la grâce de la paternité, de la maternité, ou de la fraternité. C’est la rencontre. Ne restent que quelques bribes de conversation et Marie s’en retourna chez elle. Visite qui brûle le cœur. La trace du feu demeure. Ce n’est pas le sang qui fait vivre à irriguer le corps, mais le mystère de la rencontre, la grâce de la visitation qui met désormais les corps en route, une fois retournés chez eux.
Ainsi donc de Marie-Elisabeth, de la visite du frère, de la sœur, de la fille. Et nous avons vécu cela et nous avons vu que cela était bon. Nous nous sommes repus de cette bénédiction.
Ce que ces versets si réalistes et pourtant non historiques racontent ‑ mensonges romantiques et vérité romanesque ‑ l’évangile le rapporte en vue de cette vérité qu’il faut tâcher de désigner.
Dieu a visité son peuple, lira-t-on quelques versets plus loin (Lc 7,16) ; Jésus passait alors au milieu du peuple. Et il passe encore ; l’inattendu d’une venue, la même grâce, la même caresse qui révèle chacun à lui-même, découvert et sans crainte, la même jubilation des seules paroles possibles, celles de la bénédiction.
Marie, la femme, la vivante, jeune, qui vient rendre visible la vie de la vieille femme, au bord de la mort, sans honte désormais d’enfanter si tard, heureuse d’être visitée, d’être reconnue, de voir ses longues années prendre consistance par l’illumination du visiteur.
Dieu a visité son peuple. Le vivant toujours renouvelant rend visible la fécondité de nos vieilles vies. Nous sommes désormais sans honte d’avoir été ce que nous sommes, heureux d’être visités, d’être reconnus, de voir nos années perdre le caractère vain qui les font buée et trouver la consistance où se pose la lumière, La lumière.
Nous nous sommes quittés comme il séjourne un temps chez les siens et s’en retourne chez lui. Le cœur brûlé, nous vivons du mystère de cette visitation, de cette bénédiction. Dieu a visité son peuple. Heureux ceux qui croient à l’accomplissement de ces paroles.

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