samedi 19 avril 2014

"Je vous appelle amis" (Pâques)

La résurrection de Jésus ouvre un chemin nouveau. Au terme de plus de vingt siècles de christianisme, cela ne nous saute plus aux yeux. Il n’est plus du tout évident que la résurrection et l’évangile soient nouveauté, nouveauté radicale. Allez vous étonner que l’on ne comprenne plus rien, que de moins en moins demeurent disciples, si la nouveauté absolue est devenue une antiquité. Si l’évangile et la résurrection ont un sens, il est nouveauté.
« Voici que je fais toutes choses nouvelles. » C’est quasiment le dernier verset des Ecritures. Pas mal vu de clore ainsi le dernier écrit du livre saint !
Que signifie la nouveauté de la résurrection ? Elle a pour nom royaume de Dieu. La logique du monde est renversée. « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Et parce que la logique mondaine résiste, dure encore la nouveauté du renversement, toujours à recommencer. L’évangile et la résurrection sont aussi intempestifs que têtus. Si l’on naît après que d’être mort, si la flamme jaillit des cendres, oui, c’est le monde à l’envers. Ou plutôt, c’est le monde remis dans le bon sens, celui de la gratuité, du sans pourquoi. On aime parce que l’on aime et c’est tout. On aime avant que de connaître ; on n’attend pas de faire connaissance pour se faire un avis sur les gens. On aime d’abord, et l’avis suivra.
Cela change tout, et nous vivons tous déjà cela, qui nous paraît si extraordinaire. Nous aimons nos enfants avant même qu’ils ne soient nés, avant de les connaître. La cendre du carême s’est changée cette nuit en lumière. La nuit même n’est plus ténèbres. C’est bien cela la logique de la vie. Aimer d’abord. C’est cela le Royaume nouveau.
Et pourtant le mal persiste, tentation de projeter le royaume après la mort, hors de ce monde. Ainsi, pense-t-on, la mort vient, puis la vie, la vraie. Mais alors notre vie n’était pas la vraie vie. Mais alors on investit dans l’autre monde les revanches des batailles perdues, des humiliations et des crimes. Or « c’est maintenant le moment favorable et le jour du salut ». Reprenez l’évangile de Luc et comptez tous les « aujourd’hui » qui disent l’actualité et la nouveauté du salut. Relisons saint Paul : « Vous êtes déjà ressuscités avec le Christ ».
A projeter le royaume et la nouveauté dans l’autre monde, à faire de la résurrection une histoire à venir, on peut tranquillement continuer à exploiter ce monde dans une logique mortelle, je veux dire contre-résurrectionnelle, anti-insurrectionnelle. On a castré l’évangile et la résurrection ! On leur a ôté leur puissance de transformation de ce monde. On s’est habitué à ce que ce monde ne soit pas le vrai, histoire de poursuivre nos basses œuvres ou de souffrir résignés, attendant la revanche.
Et pourtant, la présence ici et maintenant du royaume n’a jamais cessé d’être confessée. Royaume caché, peut-être, mais royaume qui fait lever un pain nouveau à la manière d’un levain. Le royaume de la pure grâce est déjà de ce monde. Rien autant que le service des frères n’en témoigne. Tenir la main du moribond est l’illustration de l’absolue gratuité, de l’amour, du respect d’autrui, image de Dieu. Les cloîtrés, pour prendre un autre exemple qui ne cesse d’interroger, ne préparent pas leur vie à venir par des privations. Ils vivent déjà un renversement de ce monde, brûlés du désir de l’aimé. « Nous avons connu l’amour y nous y avons cru. »
Tant d’entre nous sont investis dans ce monde pour le transformer, parce que justement ce qui importe, c’est ce monde-ci rendu à sa vocation, ce monde-ci d’ores et déjà transfiguré. Le salut adressé au moribond, le verre d’eau offert disent notre grandeur plus grande que l’utilitarisme. Ont-ils tout dit du salut ? Mais ce credo humain, ces valeurs, magnifiques, ont-elles tout dit de la foi ?
La résurrection et sa nouveauté ne sont ni dans l’au-delà, ni dans un monde qui bouclerait sur lui-même. Que sont-elles alors ? Ou sont-elles alors ? Attention, voilà l’évangile en deux mots, quatre exactement. « Je vous appelle amis. » Qui ne serait pas heureux d’être ami de Dieu ? Cela ne change rien, me direz-vous, et c’est vrai. Mais si l’on a un peu compris qui est Dieu, pourrait-on refuser son amitié ? Et si nous ne voyons pas pourquoi accueillir qui est Dieu, nous avons sans doute raison sur un point. Un Dieu dont l’amitié ne nous fait pas vibrer, brûler, n’est pas dieu. Quel Dieu faudrait-il pour que nous puissions rêver qu’il nous appelle amis ? Et bien c’est ce Dieu qui dans la nuit très sainte nous appelle ses amis.
C’est cela le royaume et la vie éternelle, nouveauté a jamais inouïe car nous ne cessons de découvrir comme il est grand l’amour dont Dieu nous a aimés. Plus nous le découvrons, plus nous avons encore à le découvrir. Et voilà qui fait de l’humanité une fraternité sans frontière. La vie éternelle et le Royaume, ce n’est que cela, mais que demanderions-nous de plus. Il nous appelle amis !


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