vendredi 11 novembre 2016

Vous serez détestés à cause de moi (33ème dimanche)


Il y a dans l’Eglise une profonde tendance à la nouveauté, malgré les apparences. On ne cesse de vouloir réformer et dans le même temps, on se fait conservateur, défenseur d’un ordre ancien. Si cette contradiction mérite d’être mise en évidence, si elle manifeste une sorte de schizophrénie à laquelle il faudrait tout de même consacrer un peu de réflexion et de soin, elle révèle peut-être aussi l’être de l’Eglise. Ce que l’on appelle tradition n’oblige-t-il pas à conserver le patrimoine des siècles passés dans le monde toujours nouveau de demain ?
Ainsi, à toutes les époques se sont levés des réformateurs, fondateurs, personnes charismatiques, mus par l’urgence d’une mission repérée et reçue au nom de l’évangile. La vision de saint François d’Assise a san Damiano en est un exemple des plus typiques. Il entend Jésus lui commander de rebâtir sa maison en ruine. Et si François restaure saint Damien, l’église qu’il faut rebâtir parce qu’elle est en ruine, c’est l’institution ecclésiale. Le charisme de François, comme de tant d’autres chrétiens fondateurs, le conduit à s’agréger des disciples, à fonder une nouvelle communauté. La nouveauté est souvent retour à la tradition.
La nouveauté réinterprète l’histoire ; pour François comme fraternité que la pauvreté oblige à pratiquer. Les résistances sont grandes parce que la nouveauté est critique des contemporains qui s’enlisent dans la médiocrité d’une vie chrétienne qui ne se laisse pas convertir. Chacun défend ses plates-bandes sur lesquelles viennent forcément marcher ceux qui installent ce qui apparaît comme de nouveaux prés-carré. Dans le même temps, critiques des institutions, les communautés nouvelles recherchent l’appui des autorités, ne serait-ce que pour pouvoir exister.
Aujourd’hui encore, des communautés nouvelles voient le jour. Et le XXème siècle fut particulièrement fécond. On pourra penser que, alors que l’on pleure l’effacement du christianisme au moins en Europe, l’Eglise ne cesse de se renouveler. On pourra souligner que l’institution n’a jamais été aussi malade pour qu’il y ait tant d’initiatives de renouvellement. Peut-être, une plus grande « démocratisation » de la vie chrétienne multiplie-t-elle les possibilités de s’emparer de façon originale de la tradition chrétienne pour la faire briller encore autrement dans le monde d’aujourd’hui. Mais on pourra aussi s’empêcher d’être étonné du nombre de ces communautés qui, avec quelques décennies de recul, reposent sur un fondateur crapuleux. On ne va pas faire la liste quasi infinie des fondateurs aux mœurs corrompues, Légionnaires du Christ, Béatitudes, Frères de saint Jean, Point-cœur…
Il est de bon ton de fustiger les soi-disant abus postconciliaires, soixante-huitards, mais l’on oublie un peu vite – on les tait même ‑ les dérives sectaires, le goût de l’argent et du luxe ainsi que les agressions sexuelles dans des mouvements se présentant plus ou moins explicitement sauveurs de l’Eglise après ces prétendus abus.
Dans ce contexte, la parole de Jésus revêt une actualité troublante : « « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom, et diront : ‘C’est moi’, ou encore : ‘Le moment est tout proche’. Ne marchez pas derrière eux ! »
Les brigands dissimulent leurs basses œuvres et quoi de mieux que l’évangile comme preuve non seulement de bonne foi, mais de sainteté ? Rares sont les salauds qui revendiquent d’êtres pervers et bourreaux. Le monde est en situation apocalyptique, comme le laisse entendre le style de l’évangile (Lc 21, 5-19) parce que la lutte contre le mal est de chaque instant, y compris au cœur de ce qui peut légitimement paraître le meilleur, la religion, l’Eglise.
La difficulté est redoublée par le fait que l’on risque de confondre l’ivraie et le bon grain tant que le temps de la moisson n’est pas venu ? Comment discerner s’il faut suivre ou non les prophètes du renouveau ?
Pour nous autres disciples de Jésus, rien ne peut prétendre prendre la place du Christ dans nos vies, nos sociétés, nos Eglises. On ne courra pas derrière les discours de salut, les populismes qui prétendent avoir la solution politique ou ecclésiale. Si sainteté il y a, elle ne se mesure pas aux foules qui la soutiennent mais au nombre de pauvres à qui la dignité volée aura été rendue. Ce que l’on fait, ou non, aux plus petits qui sont les siens, c’est à lui qu’on le fait. Il est de notre devoir de garder la tête froide. L’homme ou la femme providentiel, dans nos vies, nos sociétés, nos Eglises, n’existent pas. Ce rêve est infantile, archaïque, régressif.
Les disciples de Jésus seront toujours critiques de tout système parce que nous savons que la vie n’est pas un système mais la suite du Christ, c’est-à-dire le service de la fraternité des enfants d’un unique Dieu et père. Nous serons critiques, dans nos vies, nos sociétés, nos Eglises. Cela ne pourra pas ne pas nous coûter cher, le discrédit, la médisance et les persécutions. La critique empêche les basses œuvres ou du moins tâche de s’en déprendre. Si l’on vous dit, il est ici, il est là, n’y allez pas !
« On portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, […] Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon nom. »

2 commentaires:

  1. Bonsoir,
    sur le site "François d'Assise", d'une paroisse canadienne, je crois, je trouve des commentaires savoureux : c'est à dire que c'est un gars qui pense un peu comme moi, sinon je ne le trouverais pas intelligent ! J'ai trouvé ceci tout à l'heure, qui m'a beaucoup réjouis, car c'est une de mes idées fixes, mais qui ne plaît à personne dans notre belle Eglise : "Le christianisme n’a absolument rien à faire avec une morale. L’enseignement de Jésus renverse les idées reçues." Ca me fait du bien de trouver quelqu'un d'autre que moi pour le dire ! Bien sûr il faut mettre un peu de prudence dans le propos, mais vraiment, ça nous libérerait de considérer la place seconde de la morale dans l'Eglise.
    Bonne soirée.

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  2. Je signe : "Il est de bon ton de fustiger les soi-disant abus postconciliaires, soixante-huitards, mais l’on oublie un peu vite – on les tait même ‑ les dérives sectaires, le goût de l’argent et du luxe ainsi que les agressions sexuelles dans des mouvements se présentant plus ou moins explicitement sauveurs de l’Eglise après ces prétendus abus ... L’homme ou la femme providentiel, dans nos vies, nos sociétés, nos Eglises, n’existent pas. Ce rêve est infantile, archaïque, régressif."
    Et je poursuis en affirmant que l'idole Wojtyla, alias Saint JP II, fut le champion toutes catégories du soutien à l'Opus Dei rémunérateur ainsi qu'aux "mamours charismatiques" (expression de l'excellent François Cassingena-Trévedy).
    Une solution peut-être pour la sainte Eglise catholique romaine ? Ne pas la laisser aux mains des seuls mâles dominants, des veuves ou des vierges consacrées, ne pas sacraliser les prêtres, en faire des ministres non mis à part (c'est-à-dire des serviteurs banals et des servantes normales), ne pas admettre au ministère presbytéral des personnes en recherche de sécurité, de pouvoir ou de promotion sociale.
    On pourrait aussi prendre au sérieux le "et exaltavit humiles", entendre les pitoyables sans grade, jeter aux orties bon nombre de dogmes et d'idoles, s'attacher au message de l'Homme de Galilée. Bref, faire en sorte que je me convertisse !

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