16/01/2026

« Je ne le connaissais pas. » (Deuxième dimanche du temps)

 

Deux fois, le Baptiste affirme qu’il ne connaissait pas Jésus (Jn 1, 29-34). Cela interdit d’en faire des cousins. Mais l’information, importante puisque répétée, n’a pas pour portée principale l’exactitude historique. Littérairement, au début du texte, elle pose la question de l’identité de Jésus. La suite permettra peut-être de répondre, pour peu qu’on lise.

C’est théologiquement surtout qu’il faut interroger la connaissance de Jésus. Qu’est-ce que connaître Jésus ? (L’inconnaissance n’est pas plus l’ignorance que le reniement !) Pour le connaître, il faut, comme le Baptiste, ne pas le connaître, au début et à la fin. Avec lui, tout est toujours nouveau, terre et cieux nouveaux. Avec lui, on va de « commence­ment en commencement par des commencements qui n’ont pas de fin » (Grégoire de Nysse).

Prétendre connaître Jésus, surtout quand on se dit disciple, ce serait parvenir à la perfection, celle de Jésus, celle de Dieu. Dire connaître Jésus pour un disciple, c’est le pharisaïsme. Et voilà pourquoi les pharisiens sont dans l’évangile – que les pharisiens ne lisent pas ! – les ennemis de Jésus. Le plus gros danger pour les disciples, sous prétexte d’avoir comme le Baptiste aperçu une colombe demeurer sur Jésus, c’est croire le connaître.

Avec Jésus, on devient être de désir ; on est en chemin, en devenir, et jamais à la perfection, l’accomplissement. Qui peut dire et même savoir qu’il est près de Dieu ? D’où l’importance d’élaborer une stratégie de l’inconnaissance placée par Jean en ouverture de son texte. « Je ne le connaissais pas. Je ne le connaissais pas. » C’est déjà vrai de l’expérience ordinaire. « Toi, je te connais » n’est pas une affirmation ou une information sur la connaissance, mais une menace. « Tu es Jésus » est, en français, un ordre de meurtre, tuez. On n’a jamais fait le tour des autres, et cela n’est jamais aussi évident qu’avec ceux qu’on aime. On n’a jamais fini de les découvrir, d’être étonné, même après des années de vie commune.

 L’inconnaissance est le mode de relation quand on renonce à posséder l’autre, coin dans le trop connu des catéchismes, chrétiens ou athées, musulmans ou indifférents : on ne fait pas le tour de Jésus ni de qui que ce soit. Connaître quelqu’un, ce n’est pas une affaire d’état civil ni de biographie. C’est une intimité, une amitié, un amour. « Je vous appelle amis. Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » Connaître Jésus c’est marcher comme il a marché, être aimés, aimer par lui, avec lui et en lui. On n’est pas disciple une fois pour toute, mais toujours de nouveau ; chaque jour, baptisé, plongé en son amour.

 L’évangéliste semble donner deux réponses dès le début : Jésus est agneau de Dieu et fils de Dieu. Ce sont plutôt des énigmes, ces mots ne disent pas grand-chose. L’agneau c’est pour le sacrifice ; Jésus prend son dernier repas le soir du sacrifice de l’agneau parce qu’il est l’agneau pascal. Son sang, comme celui de l’animal exodique, détourne la mort qui s’abat. Ce n’est pas une substitution mais une lutte à mort contre la mort. Tenir bon à Dieu, à la bonté, même pour les mauvais, c’est tenir bon à tous, à commencer par les défigurés par la haine, victimes d’abord et bourreaux ensuite, c’est payer le prix. Pas de plus grand que de donner sa vie pour ses amis.

Il n’y a pas de sang à verser année après année, ou à chaque messe, parce que le sang n’est pas offert à un dieu qui aurait besoin d’un cadeau pour aimer. La mort de Jésus est pur témoignage de sa fidélité, aux humains puisque le Père ne peut l’ignorer. Son sang n’est offert à personne. Par le don de sa vie, il récuse la représentation d’un dieu qui réclame des sacrifices. Déjà le psaume disait cela. Jésus révèle Dieu tel qu’il est, donneur de vie, au point – quelle folie de dire cela ? – de renverser la mort-même. « Celui qui donne la vie » c’est ce que la profession de foi dit de l’Esprit saint. Et justement, la colombe descend et demeure sur Jésus.

Pensons à Isaac, un autre fils, un sacrifice, une quête d’agneau. Il n’y en aura pas, seulement un vieux bouc que l’on n’a jamais osé offrir en sacrifice, parce que c’est immangeable. Abraham n’a rien à offrir, si ce n’est la vétusté de son monde et des sacrifices, il a tout à recevoir du Dieu philanthrope. « Je vous appelle amis. »


Baptistère de Florence, Andrea Pisano vers 1330-38

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