09/01/2026

« Laisse faire ! » (Baptème du Seigneur)

 


Parler de baptême de Jésus, c’est la plupart du temps, ignorer ce dont on parle. Nous connaissons, plus ou moins, avec plus ou moins de réflexion théologique et de pratique théologale, ce qu’est le baptême comme sacrement. Mais ce n’est pas ce dont il s’agit. En effet, par son baptême, Jésus n’entre pas dans la communauté de ses disciples. Par son baptême, il n’est pas purifié du péché.

Ce n’est pas non plus le rite de purification organisé par Jean. Parce que ce dont parle l’évangile, c’est déjà une pratique des disciples de Jésus, une pratique chrétienne.

Il faut donc parler du baptême, sans le réduire ni au sacrement, ni au geste du Baptiste. Un plongeon, assurément, dans une eau vive sur laquelle plane le souffle des origines, de laquelle du moins l’Esprit n’est pas éloigné pour descendre au moment opportun sur le vivant au souffle long. Alors Jésus souffle sur les disciples emmurés au Cénacle comme dans la gorge d’Adam, dans les deux cas, une palpitation de vie.

Le baptême de Jésus, le peu qu’on en sache, c’est tourner le dos aux règles de purification (religieuse), tant celles du temple que celles qui les contestent, au bord du Jourdain. S’étant détourné, on est retourné, converti : par soin de la vie, un non catégorique à ce que commettent le mal et son cortège mortel, morbide, assassin ; un oui désarmé : que la lumière soit !

Jésus fend les eaux comme l’Esprit les cieux. Dans ce double mouvement, accueil réciproque, ils ne font plus qu’un, comme la chair et la palpitation de vie, comme ceux qui s’aiment, femme et homme mais pas seulement, comme l’humain et le divin. Ils demeurent l’un en l’autre, selon le vocabulaire johannique. « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est. »

Le reflux du mal et de la mort, c’est toujours ce qui advient quand un humain se dresse, non contre un autre, mais pour recevoir le souffle, l’esprit et la vie. Vivre n’est-ce pas se dresser, debout, et accueillir, recevoir ? Au jardin d’Orient, Adam et Eve mettent la main sur le fruit. C’est foutu, nous avons appris, à prendre, à nous saisir, viol, violence. A l’Orient de nos vies, mieux vaut apprendre d’autres gestes, les paumes levées pour recevoir et recueillir ; les paumes creusées pour retenir la vie comme un fleuve, pour vivre ; les paumes baissées seulement pour effleurer, caresser, prendre soin, faire tressaillir la chair, et donc la palpitation de vie qu’elle retient le temps d’une vie, lui donnant où reposer, « laisser faire ».

Le baptême de Jésus, c’est remettre les choses dans le bon sens, ou apprendre le sens bon. « Et Dieu vit que cela était bon » lorsque s’offrir est vie, vitalité, engendrement. Toutes ces choses sont des évidences, mais nous résistons à les entendre au point que nous finissons par ne plus les savoir, par ne plus croire même. Dieu est don, il se donne, il se livre. Tout autre dieu ne serait pas dieu, mais une caricature, une idole.

Le Baptiste aussi doit recevoir et non commander, se saisir du moment. « Laisse faire » (non pas comme dit le violeur, mais celui qui prend soin). C’est ainsi que c’est juste, parce que c’est ainsi qu’est Dieu : il donne, il aime.

Croire, c’est exactement choisir de vivre comme si vivre était recevoir. Il faut qu’il y ait quelques donateurs, et pourquoi pas nous. Mais rien n’y fait, le don est premier. Je crois que je vis de recevoir : je ne me suis pas fait, je ne gagne pas ma vie. « Dieu, le premier, nous a aimés. » Il donne tellement, si je puis dire, qu’il paie le prix. Il y met le prix, lui-même. Il est le don et le donateur et celui qui donne de pouvoir recevoir. Combien d’amants ont appris cela du frissonnement de la chair sous la caresse !

Un drôle de mot, utilisé que deux fois dans la littérature néotestamentaire, en Jean, est rendu par victime propitiatoire. Nous voilà bien avancés ! On ferait mieux de traduire le mouvement : apaiser, y mettre le prix pour la paix, se livrer pour délivrer, s’y jeter, comme à l’eau, quand il faut sauver, au risque d’être englouti. « En ceci consiste l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils qui a mis le paquet à cause de nos péchés. »

 

Alberola, Le baptême du Christ, 2009, cathédrale de Nevers 

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